Les prétendants
Samedi, 9 h 30
— Comme si tu te posais sérieusement la question ! Vas-y, qu’est-ce que tu veux que je te dise…
— Tu crois que c’est une connerie ?
— Oui, mais tu m’as l’air d’en avoir trop envie pour l’entendre.
— Tu as raison. Il est sublime, non ?
— Peut-être même un peu trop.
— Oui, mais bon, je me lance alors. Puis-je te rappeller que c’était ton idée ?
— A qui le dis-tu ! Mais enfin passe une belle nuit, profites-en, va.
Samedi, 9 h 30
Le lendemain matin, à la première heure, j’appelai Félix, qui avait oublié ce qu’il voulait me dire la veille. Aussi, soulagée de le trouver si bien disposé, lui demandai-je de me décrire les vêtements qu’il portait pour que je puisse me le représenter, avec le hâle qui avait dû apparaître sur sa peau depuis qu’il m’avait quittée, puis je fermai les yeux pour mieux entendre sa voix et le grelot de son rire, avant de raccrocher.
Ensuite, j’ai rongé mon frein en attendant que Marie réapparût au petit déjeuner. Au lieu de quoi je vis arriver Frédéric et Mathias qui ne tardèrent pas à s’affronter discrètement en faisant mine de se repaître de la lecture du Carnet du Jour. Car le courant était loin de passer entre le vieux jeu et le faux jeune, incompatibles à la façon de couleurs qui jurent. Usant d’un lexique suranné qui lui faisait employer des mots tels qu’« engraisser », « auto », « chandail », « tricot », « costume de bain », « grande personne », « gros derrière », ou « dame », Frédéric persistait par exemple à parler de village à propos de Juan-les-Pins, une station balnéaire qui n’avait pourtant plus grand-chose à voir avec la place ombragée, le clocher, la pâtisserie et le café-tabac virtuellement contenus dans ce terme :
— Je ne vais pas au village aujourd’hui parce qu’il n’y a que des imbéciles le samedi.
Tandis que Mathias, qui s’habillait en jean, baskets et tee-shirt malgré la cinquantaine sonnée, s’accrochait à un parler jeune mâtiné de verlan qu’il ponctuait de « c’est super », « trop bien » ou « c’est le pied » pour cacher le fait qu’il maîtrisait mal un vocabulaire plus sophistiqué. Une bonne idée sans doute, dans la mesure où il ne se rendait pas compte de ses bourdes en la matière :
— Ah ! je vois qu’ils font une messe à l’attention de la marquise de B…
— A l’intention, vous voulez dire… le corrigea Frédéric qui délaissa Le Figaro pour s’arc-bouter dans les pages de Paris-Turf.
— Mais enfin, Frédéric, qu’est-ce que tu peux bien lire dans ce journal ? lui demandai-je.
— La sixième course, me répondit-il avec solennité.
— Parce qu’on peut lire une course ?
— Parfaitement, me dit-il tout en observant Lou faire son entrée dans la loggia qu’elle traversa à pas comptés pour attirer l’attention, comme si elle descendait l’escalier du Casino de Paris.
— C’est bien la peine de refuser d’être glamour en se donnant un genre minimaliste élégant pour « se la péter » comme ça ! chuchotai-je.
— Tu es vache ! Regarde comme elle s’est mise en frais ce matin, me répondit-il.
— Tu as raison, dis-je, toute à l’examen de son maillot de bain à bustier noir avec un paréo assorti aux faux airs de robe du soir, tu crois que cela a quelque chose à voir avec l’arrivée de Cheryla ?
— Un peu, mon neveu.
Mathias et Lou eurent le temps d’accomplir un mystérieux aller et retour à Juan-les-Pins – pour acheter les journaux, dirent-ils d’un air gêné en invoquant l’absence du Corriere de la Serra –, et moi, de voir défiler toute la maisonnée avant d’apercevoir Marie et Béno qui se matérialisèrent comme par enchantement vers midi, cinq minutes avant l’arrivée de Cheryla.
A l’inverse de ce que Béno avait annoncé la veille, la Fondation Maeght n’avait visiblement pas fait partie de son programme de la matinée. Marie avait des cernes violets ainsi que des traces de suçons dans le cou, me sembla-t-il. Mais je ne voulais pas prendre le risque de trahir son idylle en la dévisageant devant tout le monde pour le vérifier. Aussi je me contentai de lui adresser la parole afin de l’observer :
— Elle ne vient pas plus tôt que prévu ? Je croyais qu’elle ne débarquait qu’à 2 heures pour le déjeuner.
— Si, mais elle était coincée dans sa chambre à Eden Roc où les paparazzi se sont planqués en masse dans les rochers. Alors Béno lui a proposé de venir se baigner à la maison, me répondit-elle sans un regard, entièrement tournée vers son amant qu’elle dévorait des yeux.
Je me sentis d’un coup atrocement triste, abandonnée. Emballée par son play-boy, Marie m’avait oubliée. Et après ? Il n’y avait là rien que de très normal. Et puis j’avais, comme elle, passé l’âge d’exiger un amour exclusif de la part de ma sœur. Alors quoi ? Pourquoi ne pouvais-je me réjouir du bonheur de Marie, à qui je conseillais encore la veille de trouver quelqu’un à aimer ? Etait-ce de la jalousie, de l’égoïsme ? M’inquiétais-je du fait que Béno ne me semblait que distraitement charmé par ma sœur ? A moins que j’aie du mal à supporter que toute cette histoire de blind date, que j’avais lancée avec le sentiment qu’elle prolongerait notre complicité, ne tourne au vinaigre en m’éliminant de la suite des événements à la façon de l’horrible jeu des chaises musicales de mon enfance, qui me plongeait dans la terreur d’être laissée sur le carreau.
Une bouffée d’angoisse et de désarroi me donna l’impression d’étouffer. Il ne manquerait plus que je fonde en larmes devant tout le monde, me dis-je avant d’annoncer d’un air détaché que j’allais chercher des cigarettes dans ma chambre.
Le tour que j’entrepris pour m’aérer me donna l’occasion de constater que la nouvelle de l’arrivée imminente de Cheryla s’était répandue comme une traînée de poudre dans la maison. L’Agapanthe était, en effet, en pleine ébullition, allant jusqu’à révéler ses occupants les plus discrets et les plus difficiles à apercevoir d’ordinaire : les cuisiniers qui, pour l’occasion, fumaient une cigarette devant l’escalier du personnel en contrebas de la cour d’arrivée ; les jardiniers soudain anxieux de ratisser le gravier devant la maison ; et les femmes de chambre réunies dans la lingerie en surplomb de la porte d’entrée. Sans oublier le nouveau maître d’hôtel, qui tournait en rond dans le salon d’un air affairé, sans doute mandaté par le reste du personnel pour leur rapporter les premiers mots, les premières réactions de la star. Quant à Gay et Georgina, pourtant adeptes des matinées de langueur et de paresse sur la plage, elles se trouvaient, comme par hasard, dans la loggia, qui nous avait tous aimantés pour la circonstance, tel un point d’eau dans le désert.
Seule Lou, résistant à l’euphorie légère qui flottait dans la maison, semblait faire la gueule. Etait-elle inquiète de l’attention que ne manquerait pas de lui voler la star, ou refusait-elle de paraître impressionnée ?
La voiture de Cheryla, écrasant les graviers de la cour d’entrée, s’annonça dans un silence si révélateur de notre impatience que ma mère éprouva le besoin de le briser :
— Elle doit être très me, myself and I, non ? demanda-t-elle à Béno.
Béno, toujours Béno ! m’indignai-je soudain, in petto. Toute la maison tournait-elle donc désormais autour de lui, de ses invités et de ses opinions ?
— C’est-à-dire ? demandai-je pour mettre mon grain de sel dans leur aparté.
— Egoïste, quoi ! me répondit-elle.
— Non, en fait, c’est un amour. Elle est timide et cultivée, très différente de l’image qu’elle donne en public, lui répondit Béno avec une onctuosité qui apaisa ma mère à la façon d’un cataplasme.
A en juger par le claquement de ses talons sur le travertin du vestibule, Cheryla descendait l’escalier. Et nous fîmes tous semblant de ne pas suivre sa progression. Enfin, elle fit son apparition. Menue, tout en étant incroyablement musclée, elle était sophistiquée à l’extrême, avec ses cheveux blond platine et sa bouche fardée de rouge, des yeux intelligents et une robe de lin couleur chocolat visiblement haute couture, dont la sobriété ostentatoire corrigeait la première impression de vulgarité. Bref, c’était une bombe. Quelle présence ! Quel magnétisme ! Ce qui ne nous empêcha pas de bien nous tenir en affectant l’air placide et indifférent qui convenait à notre standing pour lui dire bonjour et lui proposer à boire.
— Elle m’a fait très bonne impression, décréta ma mère dès que Béno et Marie eurent escorté Cheryla jusqu’au vestiaire.
En l’occurrence, conquise par Béno, elle était à l’évidence décidée à ne se formaliser de rien de la part de ses amis, même les plus extravagants. Même pas du fait que Cheryla l’avait remerciée avec des effusions de reconnaissance bien trop appuyées pour une simple invitation à déjeuner, en disant « Vous me sauvez la vie ! », comme si nous lui avions offert l’asile politique. Bref, elle en avait trop fait. Et, en cela, elle se comportait décidément en star. Car j’avais eu l’occasion de remarquer que, si les wannabe de tous poils témoignent d’une arrogance qu’ils imaginent indispensable au statut de vedette, les vraies stars cherchent d’ordinaire à faire pardonner leur encombrante notoriété, et tentent de se comporter de façon appropriée, tout en ayant perdu la moindre notion de ce qui est normal.
Et comment pourrait-il en être autrement ? Ils ont l’habitude de se produire sur scène devant des dizaines de milliers de personnes ; les gens se pâment, ou perdent l’esprit devant eux ; ils sont obligés de quitter leur domicile dans le coffre d’une voiture, et de sortir des restaurants par les cuisines ; et le moindre de leurs actes est disséqué par la presse, qui achète souvent l’information à certains membres de leur entourage incapables de résister à l’appât du gain. Bref, il n’y a rien de normal dans leur vie. Aussi, leur capacité à évaluer avec justesse l’attitude adaptée aux situations les plus banales en pâtit-elle souvent. Et il est parfois compliqué, comme pour Cheryla avec nous, d’agir normalement en toute chose, y compris dans le registre de la simplicité.
— J’ai adoré ses chaussures en croco orange, dis-je pour le plaisir de faire du mauvais esprit.
— Oui, un peu voyantes, je te l’accorde, mais très gaies, la défendit ma mère.
— Oui, très… comme ses cheveux jaunes…
Frédéric pouffa de rire, suivi par Gay et Laszlo, tandis que Lou, anxieuse de rejoindre Cheryla, nous donnait le signal du départ vers la plage, en tirant Mathias par la manche. Ma mère n’y descendait jamais le matin, aussi aucun de nous ne s’attendait à ce qu’elle nous accompagnât. Mais je savais qu’elle en mourait d’envie, bien qu’elle soit trop prisonnière de son snobisme pour se reconnaître aussi curieuse de la star que le commun des mortels. Et qu’elle se l’autoriserait seulement si elle pouvait nous suivre comme si de rien n’était, sans que per sonne lui fasse remarquer ce que sa présence parmi nous avait d’exceptionnel. De quoi voulus-je la punir ? De la mise en vente de l’Agapanthe ou de l’enthousiasme de midinette que lui inspirait Béno ? Toujours est-il que je me tournai vers elle avec un sourire :
— Tu nous accompagnes ? Moi aussi, cela m’amuse de la voir de plus près.
Ma cruauté était enrobée de tant de sollicitude qu’elle tenait du crime parfait. Mais la honte m’envahit dès que je vis s’éteindre l’étincelle d’excitation enfantine apparue dans les yeux de ma mère qui, se ravisant à regret, nous tourna le dos après mon intervention pour remonter dans sa chambre, où rien ni personne ne l’attendait. Pas même mon père, qui descendit avec nous pour une expédition de plongée sous-marine préparée de longue date.
Je tentai de minimiser la portée de mon geste : au moins, comme ça, ma mère n’assisterait-elle pas au tour de piste de Charles qui pétarada dans la baie sur le jet-ski flambant neuf, aussitôt que nous fûmes arrivés sur la plage, faisant ainsi fuir les poissons convoités par mon père. Elle ne serait pas davantage témoin des nouvelles maladresses de Mathias qui se prenait toujours les pieds dans le tapis de sa langue maternelle :
— On parle toujours du rôle de l’homme dans le réchauffement de la planète, mais on oublie complètement le rôle du soleil, qu’on « dénigre » totalement…
— Qu’on dénie, vous voulez dire, le reprit Frédéric qui prenait goût à le corriger.
Mais l’humour et la légèreté n’étaient pas près de me faire passer le goût amer laissé par mon forfait. Et je ne parvins à profiter de rien. Ni du liseré bouillonnant d’écume qui ceignait les rochers de la baie. Ni du spectacle de Cheryla, dont le corps ravissant sanglé dans un maillot tout en lacets avait désarçonné Lou qui ne prévoyait pas d’entrer en compétition avec une femme de vingt ans son aînée. Ni de la conversation. D’abord entravée par la présence silencieuse de la chanteuse, elle se fit plus fluide dès le retour parmi nous de Charles, si heureux et si nature qu’il détendit tout de suite l’atmosphère en parlant de Londres où il habitait, tout comme Cheryla, Béno et Georgina.
— De toute façon, dit Béno, tous les gens avec lesquels j’ai grandi, à Eton, dans des maisons à Kensington avec du personnel, ou le week-end à la campagne, sont devenus des nouveaux pauvres. Ils ont beau gagner 250 000 dollars par an, ils n’ont plus les moyens d’envoyer leurs enfants à Pembridge Hall ou à Wetherby, ni de vivre à Londres où l’immobilier a augmenté de plus de 50 % en cinq ans. Alors ils déménagent dans les banlieues, genre Hammersmith ou Brixton, envoient leurs enfants à l’école publique et ils se sentent glisser dans la working class.
Béno aurait pu réciter l’annuaire téléphonique, que Marie l’aurait regardé avec le même air béat, me dis-je en la voyant les yeux rivés sur son amant, certes bien fait, dont il faudrait visiblement que j’attende le départ, pour avoir une chance d’échanger plus de deux mots avec elle.
— Vous connaissez le dicton : il y a eu l’ère de l’aristocratie, puis celle de la méritocratie, maintenant c’est l’ère des Abramoviches, intervint Charles.
— Oui, mais du coup il y a un début de rébellion contre la culture flashy de ces nouveaux riches de l’Inde, de Russie ou des pays arabes. Car ils sont souvent incultes et ils ne pensent qu’à se pavaner, dit Georgina. Or Londres n’est pas New York. Et l’on n’y vénère pas l’argent, que l’on considère même comme vulgaire à ce degré.
Béno l’interrompit :
— C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les héritiers des vieilles familles se réfugient de plus en plus dans leurs clubs pour dîner, au Boodle’s, ou au White’s and Brooks’s. C’est difficile d’y être admis, mais c’est plus économique que les restaurants.
— Il est vrai, reprit Charles, que dans le nouveau Londres, l’on se sent confortablement pauvre en vivant avec un capital de 20 millions de dollars. On a une super vie, on va dans les bons restaurants et on a une maison de vacances, mais on est seulement aux abords de la vraie richesse, celle qui permet de posséder son avion, ou à défaut d’avoir un abonnement à NetJets…
— D’ailleurs j’adore leur film de pub, vous le connaissez ? C’est l’histoire d’un chien qui s’appelle Alphonse, intervint Marie.
— Ah bon, et où est-ce que ça se voit ? demanda Georgina.
— Sur Internet.
Cheryla nous écoutait et nous trouvions à la fois élégant et gentil de la laisser en paix le temps qu’elle s’habitue à nous. Mais pas Lou, qui l’interrogea :
— Cheryla, où habitez-vous à Londres, à Mayfair comme Charles ?
— Non, à Pimlico.
— Ah ! oui, c’est plus à la mode.
— Oui, enfin, je ne me sens pas branchée. Parce que quand je ne travaille pas, je mène une vie tranquille et tout à fait traditionnelle. D’ailleurs, pour moi, l’Angleterre, c’est le National Trust, ses millions de membres et ses jardins, Suttons Seeds, qui me vend mes graines et mes boutures et Glyndebourne où l’on pique-nique en plein air en robe longue et en smoking avant d’écouter un opéra, dit-elle.
— Oui, mais ça, ma chérie, c’est une vision très élégante de l’Angleterre, dit Béno, qui fit évoluer la conversation vers ce qui est chic, ou ne l’est pas, pour empêcher Lou de mettre Cheryla sur le gril.
— Pour moi, le comble du plouc, c’est le baba au rhum, dit Charles avec tant de conviction qu’il ne restait plus qu’à s’esclaffer.
— Je vous remercie ! C’est mon gâteau favori, s’indigna Frédéric.
— Excusez-moi, mais je n’y peux rien, d’autant que je mettrais la bûche de Noël en deuxième position, alors que j’adore ça.
— Mais d’où tu sors un truc pareil ? railla Béno que je découvris à cette occasion assez intime avec Charles pour le tutoyer.
— Mais si ! Il y a même une expression en espagnol pour le dire : sabe a cursi, littéralement, ça a un goût plouc, guachafo en péruvien, ajouta Georgina pour sa défense.
Ce qui nous amena, bien sûr, à décliner le mot en toutes les langues, spiessig en allemand, alil el adab en arabe, cursi ou hortera en espagnol, devterantza, kits, ou kakogoustos (mal habillé) en grec, burino, cafone, pacchiano, ou mezza calza (littéralement demi-chaussettes ou soquettes, tant ces dernières ont mauvaise réputation) en italien, sans oublier naff tacky, cheesy ou bridge and tunnel (banlieusard) en anglais.
Je fis semblant de participer à la conversation, mais je regardais la mer, hypnotisée par la mosaïque de ses nuances et de ses formes. J’avais le cœur lourd. Il y avait de quoi : voir Béno choyer Cheryla au lieu de ma sœur n’était pas de nature à me remonter le moral. D’autant qu’il suffisait que je détourne les yeux de ce navrant spectacle pour que l’image de ma mère qui se tenait sagement jusque-là dans un coin sombre de mon cerveau y revienne en vedette américaine dans des saynètes déchirantes où elle errait dans la maison comme une âme en peine.
Mais Lou dissipa mon accès de morosité : déjà distrayante à observer lorsqu’elle tentait de vamper Frédéric qui pouvait être utile à sa carrière, ou qu’elle tentait d’attirer l’attention de Cheryla par son ostensible indifférence en faisant bande à part avec Mathias, ou que, changeant son fusil d’épaule, elle interrogeait la chan teuse sans détours, elle me captiva pour de bon quand je la vis faire tout un tintouin sous prétexte qu’elle avait perdu le peigne en or qui retenait ses cheveux. Elle réussit à mobiliser les invités, les uns après les autres, pour l’aider à le retrouver près du plongeoir, où elle disait l’avoir égaré, y compris Cheryla, que je vis s’y mettre aussi. J’intervins, médusée :
— Ça va ! Malgré le désarroi poignant de Lou, et aussi précieux que soit ce peigne, ce n’est peut-être pas la peine que l’on s’y mette tous…
Il était trop tard, n’allais-je pas tarder à comprendre. Car Cheryla était juste à côté de Lou au pied du plongeoir, lorsque le bateau jaune, jusqu’alors masqué par les rochers du voisin saoudien, surgit au ras de notre échelle, chargé de paparazzi, apparemment bien renseignés, qui les mitraillèrent en long, en large et en travers au cri de « Cheryla, un petit sourire ! » et « Lou, mets-toi plus près de Cheryla ! ».
L’attaque, car c’en était bien une, était si brusque qu’il me fallut un moment pour reprendre mes esprits. Et je ne compris réellement ce qui s’était produit que lorsque le bateau s’éloigna vers la propriété des Russes qu’il longea à distance respectueuse. Béno fut le seul à avoir le réflexe de placer Cheryla à l’abri des téléobjectifs qui continuaient de crépiter, mais aussi le premier à soupçonner Lou d’avoir monté ce guet-apens. Car l’idée ne germa dans notre esprit peu rodé aux aléas de la notoriété qu’en le voyant, furieux, lui jeter des regards noirs tout en s’excusant platement auprès de Cheryla à laquelle il avait promis la paix dans une maison à la discrétion légendaire.
Je me rappelai alors l’excursion à Juan-les-Pins de Lou et Mathias plus tôt dans la matinée. Elle m’avait d’autant plus intriguée qu’ils avaient l’air gênés de l’avouer. Voulaient-ils s’y procurer de la drogue ? m’étais-je demandé avec un machiavélisme d’enfant de chœur, assez effrontée pour l’envisager et trop naïve pour y croire, avant de conclure qu’étant venus les mains vides, ils comptaient, comme tant d’autres avant eux, essayer d’y trouver un cadeau chic et bon marché pour ma mère qui n’avait pourtant visiblement envie de rien. Mais je n’aurais jamais songé qu’ils pourraient y rencontrer des paparazzi pour négocier un reportage de photos faussement volées contre des espèces sonnantes et trébuchantes et l’assurance que Lou serait photographiée à côté de la star pour relancer sa carrière qui avait du mal à démarrer.
Embarrassées à l’extrême, Marie et moi nous excusâmes à notre tour auprès de Cheryla, visiblement habituée à ce style de mésaventures, qui se montra d’une rare élégance en nous assurant avec gentillesse qu’elle savait que nous n’y étions pour rien. Puis, tournant le dos aux invités pantois serrés autour de la chanteuse, je m’adressai à Mathias et Lou :
— Je remonte à la maison, vous venez avec moi ?
Etait-ce la fermeté de ma voix ou la certitude de devoir payer le prix de leur trahison ? Ils me suivirent en silence et ne demandèrent pas leur reste lorsque, parvenue en haut de la pelouse, je leur ordonnai de faire leurs valises et de quitter la maison avant le déjeuner.
Je me félicitai de ma réaction. Car j’avais le sentiment, en virant le couple de malotrus que j’avais eu la mauvaise idée d’inviter, de venger ainsi tous mes semblables affligés d’une éducation à l’ancienne et donc condamnés à être les victimes des sans-gêne, pique-assiettes et autres malfaisants qui, profitant honteusement de notre incapacité innée à nous battre avec leurs armes, nous faisaient avaler toutes sortes de couleuvres.
A commencer par mes parents, hors d’état de se défendre contre l’inénarrable Hemnes, un industriel suédois qui avait été un temps plus ou moins en relation d’affaires avec mon père, et qui s’imposait depuis lors chaque été à déjeuner à la maison quand bon lui semblait.
— Niels ! Comment allez-vous ? Que faites-vous là ? s’étonnait invariablement mon père en voyant débarquer sur la plage de l’Agapanthe le gros Scandinave, dont la tignasse blanche surmontant un visage à couperose produisait l’impression qu’il avait les cheveux roses.
— Flokie m’a si gentiment invité que je n’ai pas pu résister… lui répliquait-il sans vergogne, après avoir fait porter le chapeau de son invitation à mon père auprès de ma mère, déconcertée par son intrusion dans la loggia.
Et cela durait depuis des années… Mais mes parents n’étaient pas les seuls à se faire ainsi malmener, et je me souviens encore de l’histoire racontée par mon père pour l’illustrer.
Un homme s’approcha d’un Rothschild assis à une table du restaurant L’Ami Louis.
— Excusez-moi de vous déranger, Monsieur le baron, mais j’ai un service à vous demander.
— Oui ?
— Voilà, je dois dîner avec un homme à qui je dois une somme importante dont je n’ai pas le premier sou. Il va vouloir me dégommer dès qu’il l’aura compris. Mais je suis sûr que je remonterais dans son estime s’il croyait que nous nous connaissons. Il prendrait des gants, hésiterait peut-être même à me faire la peau. Alors je voudrais vous demander de faire semblant de me reconnaître lorsque je vous saluerai.
Rothschild acquiesça, trop poli pour envoyer paître l’importun. Aussi, comme il avait fini son repas avant que l’inconnu ne lui ait fait signe, jugea-il de son devoir de s’adresser à lui en quittant le restaurant :
— Comment ça va depuis l’autre jour ? lança-t-il d’un ton affable.