Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 12 sur 55

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Les prétendants

Vendredi, 18 h 30

Il est vrai que l’Agapanthe comptait à l’origine tellement plus de chambres de service que de chambres d’invités que mes parents avaient dû faire construire à l’entrée de la propriété une maison plus récente que nous appelions l’annexe. Les invités qui y étaient relégués avaient parfois l’impression d’être défavorisés tant ces chambres manquaient du charme et du raffinement de la maison principale, mais le fait pour eux de s’y trouver dénotait une intimité avec la famille dont certains se réjouissaient, car mes parents n’y logeaient jamais ceux qui venaient à la maison pour la première fois.

Colette, une délicieuse Normande coiffée à la Louise Brooks, se trouvait déjà dans la chambre de « Sacha » lorsque Marie et moi y escortâmes le couple Braissant. Laetitia se raidit d’indignation lorsque la femme de chambre lui demanda :

— Madame veut-elle que je lui défasse sa valise ?

— Non merci, je vais me débrouiller, lui répondit-elle avec la sollicitude appuyée de celui qui refuse, scandalisé, de participer à un rituel dégradant d’un autre âge.

Colette, dépitée, s’apprêtait à se retirer quand Marie lui rendit son sourire :

— Et moi, Colette, vous voudrez bien me défaire la mienne ?

Vendredi, 18 h 30

 

Le bruit du gravier à nouveau. Etait-ce Odon Viel ou bien Jean-Michel Destret et son chauffeur ? Je me dirigeai avec Marie vers la porte d’entrée quand me revint en mémoire le jeu auquel nous avions l’habitude de jouer dans la rue quand nous étions plus jeunes. Il consistait à désigner, parmi les dix premiers hommes qui marchaient vers nous, celui qui serait notre mari pour la vie. L’angoisse me prenait. Devais-je me montrer prudente ou optimiste ? Autrement dit, avais-je intérêt à me contenter du premier qui ne serait ni vieux, ni repoussant, ou à attendre que se présente un garçon séduisant quitte à louper le coche et à me retrouver coincée avec le dixième passant, qui risquait d’être justement un vieillard repoussant ?

Le sexe était un sujet souvent et largement débattu en notre présence par mes parents et leurs amis qui affec taient pour le principe de baisser la voix pour ne pas offenser nos oreilles. Ils le maniaient avec l’humour, l’aisance et le détachement attendus des gens évolués. Car la bagatelle était à leurs yeux un ingrédient essentiel à l’impression de légèreté que devait donner toute conversation civilisée. Aussi en constituait-elle une figure imposée, au même titre que la littérature ou l’opéra. Au point que mes parents, comparés à ceux de mes amis qui n’abordaient jamais la question et surtout pas devant leurs enfants, me semblaient parfois obsédés. Nous avions eu droit, en la matière, à un véritable enseignement. Prosaïques ou cultivées, leurs conversations nous inculquèrent les références et les nuances esthétiques du domaine libertin sans jamais tomber dans une familiarité qui aurait fait surgir la vulgarité. Du coquin, corsé, polisson, un rien pervers et croustillant d’un Choderlos de Laclos, à l’épicurien et voluptueux concupiscent, ou au hardi paillard rabelaisien. Et de la débauche grandiose d’un Sade au vertige pornographique le plus cru et le plus laid avec son cortège sordide, libidineux, lubrique, salace, vicelard et graveleux. Ainsi formées à l’indécence par procuration comme nous l’avions été au vin et à la peinture, nous avions fini par apprécier cet héritage de culture et de subtilité transmis par des parents, certes peu communs, mais qui avaient le mérite d’être non conformistes et affranchis.

Il ne fallait pas pour autant en conclure que, dans la famille, le sexe était admis, autorisé et même agréé. Nous avions reçu de notre mère une éducation sexuelle qui tenait en quelques principes : nous ne devions commencer notre vie de femme qu’après une visite chez le médecin et seulement si (elle disait toujours si et non lorsque) nous étions amoureuses. Une condition sine qua non, disait-elle, pour faire l’amour et tourner en don de soi ce qui ne serait sans cela que des galipettes de fille facile.

Mais en la matière, Marie et moi avons toujours été différentes. Marie est romantique et rêve de rencontrer l’âme sœur. Mais cela ne l’empêche pas de collectionner les amants. Il ne lui a jamais semblé compromettant de coucher avec qui que ce soit. Elle en tire du plaisir, surtout lorsqu’elle tombe sur un amant endurant, enthousiaste, aux gestes assurés, mais pas vraiment d’émotion. Bref, pas de quoi en faire un plat. Au point qu’elle doit combattre les scrupules qu’elle éprouve parfois à se refuser aux hommes qui ont l’air d’y accorder tant d’importance. « Je te promets, tu ne sentiras rien », lui assura même un joyeux prétendant espérant la convaincre. Mais elle a trop de succès pour céder à ses soupirants par politesse. Aussi, pour se freiner, s’est-elle inventé des complexes et des appréhensions : les bruits incongrus, parfois gênants, qui s’échappent des corps qui s’emboîtent, la conscience de sa nudité ou les plis et les bourrelets suscités par la chorégraphie de l’étreinte. Et ces garde-fous lui évitent de céder à n’importe qui, sans l’empêcher de se laisser aller quand elle en a envie. Notamment avec ses copains responsables de la sécurité des sommets de chefs d’Etat, pour lesquels ma sœur, folle d’uniformes et de gradés, éprouve une tendresse coupable.

Je suis le contraire de Marie. Les hommes ne me laissent jamais indifférente. Suscitant désir ou dégoût, leur corps, leur peau recèlent un pouvoir sur moi qui s’avère parfois inopportun. Ainsi je suis incapable de danser joue contre joue avec un homme qui ne me plaît pas. Et je m’arrange pour ne jamais toucher ou frôler un homme, même fortuitement, par exemple à l’arrière d’une voiture, de peur de tressaillir, de désir s’il m’attire ou d’aversion dans le cas contraire. Dans ma vie, le sexe s’est toujours invité de façon inopinée et incontrôlable. Tomber amoureuse provoque chez moi désordre et commotion. Je me retrouve aussitôt embrasée, possédée par un désir douloureux de l’homme qui occupe mes pensées. Je deviens insomniaque et je gémis, tordue par le manque, capable de jouir ou de rester terrassée de frustration au souvenir d’un mot, d’un geste. Alors inutile de dire que je fais grand cas de l’amour physique. Sans technique aucune, animale, je m’abandonne à l’autre en perdant toute notion du temps. Le sexe est pour moi un élixir qui me guérit de tout, de l’inquiétude comme de la douleur. C’est un voyage prodigieux qui m’embarque de la racine des cheveux à la pointe des pieds et que je ne peux entreprendre qu’avec un homme que j’aime sans restriction, même si c’est pour quelques heures.

Telles les tantes de Marcel remerciant Swann pour le vin d’Asti, je crus faire preuve d’une délicatesse extrême en évitant de dévisager Jean-Michel Destret pour qu’il ne se sente pas trop mal à l’aise en arrivant chez des inconnus. Je me contentai de lui jeter un coup d’œil furtif quand il descendit de sa voiture, en constatant qu’il était assis à côté de son chauffeur et non pas à l’arrière de la voiture.

Marcel, en charge des bagages, accueillit le chauffeur qu’il emmena vers ses appartements, tandis que Marie et moi entraînions Jean-Michel dans la loggia d’où s’échappaient des voix d’invités en train de prendre le thé.

— Jean-Michel Destret, enchanté, dit-il à ma mère en se cassant en deux pour lui baiser la main avant d’ajouter : Permettez-moi, Madame Ettinguer, de vous remercier de votre invitation. Je suis très heureux d’être là.

Marie et moi nous sommes regardées, effondrées par l’impression désastreuse qu’il venait de produire. Réussir en une même phrase à enchaîner tant de fautes d’étiquette tenait en effet de l’exploit. A commencer par l’expression « enchanté », du dernier plouc à nos yeux, en tout cas placée ainsi, au moment de se présenter. C’était une règle, sans doute absurde mais absolue, qu’aucun de nous n’aurait songé à contester, puisqu’elle ne s’appuyait sur rien de logique ou de rationnel. L’on pouvait dire « enchanté d’être là », « enchanté par la lumière », ou « vous m’enchantez », mais certainement pas « enchanté ». Comme le verbe « manger », qu’il était impensable d’utiliser sous sa forme intransitive : « qu’est-ce qu’on mange ? » ou « j’ai bien mangé », contrairement à « je mange du chocolat », qui ne nous posait aucun problème. Ou les mots « coupe » ou « flûte » utilisés à propos de champagne, culminant de vulgarité dans l’expression : « Vous prendrez bien une petite coupe ? », à bannir résolument de son vocabulaire, contrairement au « verre de champagne » ou à « du champagne », parfaitement élégants.

Quant à son « Madame Ettinguer », il cumulait deux gaffes. Car autant son emploi du « Madame » était opportun et même bienvenu, autant son ajout du nom de famille était épouvantable puisqu’il impliquait que ma mère lui était socialement inférieure. Et puis il était tombé dans le piège habituel de notre nom de famille, qui s’écrit Ettinguer mais qui se prononce Ettingre. Seuls, les initiés le savent, comme ils savent que l’on dit La Trémouille alors que ça s’écrit la Trémoille, que l’on dit Breuil, pour Broglie, que le prince Croÿ se prononce Crouy, que Beauvau-Craon se dit Beauvau-Cran. Ou pour prendre des exemples chez les Anglais, champions de ce genre de chausse-trappes, que le nom de Belvoir se prononce Biveur (castor en anglais), ou que Beaulieu se dit Biouly ou Biouley. (De la même façon qu’il vaut mieux dire léïdé et non léïdi pour lady ou et qu’il est hautement recommandé de dire Tcharlé au lieu de Charli pour Charlie, et Djohnné pour Johnny.)

Enfin, il y avait trop de solennité et d’application dans l’attitude de Jean-Michel Destret. Il ne savait visiblement pas que l’élégance s’élabore comme un gâteau, avec un mélange d’ingrédients complémentaires et variés. Il venait de baiser la main de la maîtresse de maison. Aussi aurait-il dû compenser cet hommage par un brin d’humour, comme l’on neutralise le côté bourratif d’un biscuit par de la crème fouettée. Or son allusion à « l’invitation » de ma mère était trop formelle. Tout comme son « Permettez-moi », presque emphatique. Quant à son « Je suis très heureux d’être là », il était bien plat, bien appliqué. Peu importait la sincérité de son propos, son compliment était trop flagrant pour faire mouche. Il aurait eu avantage à le remplacer par une gracieuseté déguisée telle qu’un « quelle joie ! » plus enlevé, ou, plus difficile à manier, une fausse désinvolture du type : « Eh bien ! je ne regrette pas d’être venu, quelle merveille, cette maison ! » Bref, il ne semblait pas se douter qu’il en avait déjà trop fait. La somme de ses compliments trahissait un empressement qui le désignait d’emblée comme un péquenot.

Je le regardai. Il n’avait rien de notable. Pas d’aura, ni de présence. Il était commun. Sans rien de beau, ni ses yeux, ni ses traits. Rien de laid, non plus. Et pas vraiment d’âge. Car avec son casque de cheveux, l’on aurait dit un enfant de chœur ou un instituteur de province. Mais il était trop tôt pour en conclure qu’il n’était pas séduisant. Car il allait peut-être se révéler bourré d’esprit, d’intelligence et de charme dès qu’il ne serait plus en représentation mondaine, bien que ce qui frappât d’emblée chez lui était l’application scrupuleuse avec laquelle il suivait le protocole de comportement qu’il s’était fixé. Ainsi semblait-il décidé à vamper ma mère, au point qu’il n’avait pas jeté un seul coup d’œil à ma sœur ni à moi qui étions proches de son âge.

En toute logique, ma mère aurait dû battre froid à un peigne-cul de cet acabit. Aussi je fus ahurie de l’entendre déployer envers lui une amabilité des plus inhabituelle. Ma sœur et moi nous jetâmes des regards interloqués tandis qu’elle le couvait des yeux, maternelle à souhait. Elle semblait charmée par lui, comme si elle ne lui tenait pas rigueur de la venue de son chauffeur, comme s’il était irrésistible. Puis je compris qu’elle jubilait. Qu’elle était soulagée que Jean-Michel soit un plouc. Et qu’elle n’aurait été véritablement contrariée que s’il ne l’avait pas été et qu’il avait éclipsé mon père et ses amis de sa superbe et de ses succès.

Marie se lança :

— Vous avez fait bon voyage ?

Mais ma mère lui laissa à peine le temps de répondre à ma sœur, et l’accapara en l’entreprenant sur l’histoire de la maison.

— Figurez-vous que l’Agapanthe, au-delà de la fleur, est une contraction de trois prénoms, celui d’Agathe, ma belle-mère, de Patrick, mon beau-père, et de Thérèse, leur première fille, morte en bas âge avant la naissance d’Edmond, mon mari.

— On ne va peut-être pas lui expliquer toute la généalogie de la famille avant de l’installer dans sa chambre, dis-je un brin sarcastique.

— Non, ça m’intéresse, me répondit-il avant de se retourner vers ma mère : Ce sont vos beaux-parents qui l’ont fait construire ?

— Non, des gens de Boston, reprit ma mère en réprimant un sourire triomphant. Ils ont fait appel à des architectes américains. D’ailleurs, vous verrez, la maison est très exceptionnelle de confort pour les années 30, très américaine, avec ses walk-in closets, ses pocket windows et une salle de bains dans chacune des chambres. D’ailleurs, ce sont les Américains qui ont lancé le Cap d’Antibes, les Murphy, par exemple, célébrés par Fitzgerald dans Tendre est la nuit. Mais ce sont des Anglais, les Norman, qui ont découvert la baie en 1902. En sillonnant la côte de Naples à Marseille pour trouver un endroit où faire construire leur maison, le château de la Garoupe, qui appartient maintenant à Boris Berezovsky.

— Eh ! Jean-Michel sait désormais tout ce qu’il y a à savoir sur la baie, voilà une bonne chose de faite, ironisai-je, comme ça je vais pouvoir…

Mais Jean-Michel ne daigna pas me répondre et poursuivit :

— Un juste retour des choses, non ? Car Antibes a, si je ne m’abuse, éclos comme station à la fin du e XIX avec l’arrivée des Anglais et des aristos russes. Les pauvres ont été arrêtés dans leur élan par la révolution qui a fermé d’un coup le « robinet à grands-ducs ».

Est-ce son « si je ne m’abuse » qui me mit sur la voie ? Ou son « robinet à grands-ducs » qui ne faisait pas très naturel ? Je fus soudain convaincue que Jean-Michel avait appris ce couplet par cœur et qu’il noyait le poisson à coups de commentaires faussement spontanés du genre « les pauvres ».

Je regardai ma sœur aussi effarée que moi par l’attitude de Jean-Michel, mais je ne sais pas si, comme moi, elle était rebutée par son choix de mots. Son « juste retour des choses » était convenu, tartignolle, et son « éclos » aussi précieux que prétentieux. Mais surtout je ne supportais pas l’usage de diminutifs, gages d’une décontraction qui sonnait faux. Et les gens qui disaient « ados », « sympa » ou en l’occurrence « aristos » m’apparaissaient d’emblée suspects. Car le lexique des gens, leur façon de s’exprimer, m’attirait ou me hérissait souvent davantage que leur physique ou leur comportement. Sans doute parce qu’ils dévoilaient mieux que des aveux ce qu’ils cherchaient à montrer ou à cacher. Et ce n’était pas le fait que Jean-Michel nous ignore, ma sœur et moi, ou qu’il ait préparé sa venue comme il préparait sûrement toute chose, qui me posait problème. Mais le fait qu’il soit incapable du recul et de l’humour qui lui auraient permis de jouer avec, en avouant par exemple qu’il avait appris son laïus par cœur. Mais Jean-Michel poursuivait imperturbablement :

— Comme vous le disiez, la Riviera ne s’est finalement américanisée que dans les années 20, quand Fitzgerald descendait à l’Hôtel Belles-Rives, qui ne s’appelait d’ailleurs pas comme ça à l’époque. Saviez-vous que l’Hôtel du Cap affichait déjà complet ? Que l’on inventait le ski nautique à Juan-les-Pins et que la Garoupe était couverte de cabines de bains ?

Internet, Guide vert ou dépliant de syndicat d’initiative ? me demandai-je en levant les yeux au ciel à l’intention de ma sœur tant j’étais irritée par le savoir-faire de notre prétendant. Ma mère, bluffée par sa culture, avait en effet cessé de jouer à la maîtresse de maison enchantée pour succomber sincèrement à son charme.

La fascination succéda à la résignation de voir le couple formé par Jean-Michel et ma mère qui, tels des paons, firent la roue l’un devant l’autre. Un spectacle fascinant, dont Marie et moi n’avons pas voulu perdre une miette. Apres tout, nous avions tout le week-end pour vamper ce garçon. Et si cela les amusait, lui d’appliquer ses leçons mal assimilées de savoir-vivre, et elle, de nous piquer la vedette, tant mieux. Au point que le thé se mua en apéritif sans que nous nous en rendions compte. Marie et moi nous regardions de temps en temps, au bord du fou rire, en faisant des grimaces. Les invités en bermudas, paréos ou peignoirs affairés autour de théières en argent martelé, de tranches de cake, de cerises et de macarons à la pistache, s’étaient discrètement relayés pour aller se changer. Et nous nous sommes retrouvées soudain environnées de femmes en robe de cocktail et d’hommes en veste de couleur commandant du champagne rosé, des Mojitos ou des Cosmopolitan devant des amandes fraîches, des olives noires de Nice et des cacahouètes. C’est Marcel qui nous fit sortir de cette torpeur en nous proposant du champagne.