Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 49 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 8

En route vers Eden Roc

 

 

20 juillet 1987

 

J’ai dix ans. Un chemin rébarbatif, sans charme, goudronné comme

une route de ville. Je dois prendre garde à ne pas tomber, ne pas me

tordre la cheville ou m’écorcher car je suis maladroite et le chemin est

plein de creux et de bosses.

De toute façon je ne sais pas lever le nez, rêver, m’évader de ce trajet

qui me coûte, comme une punition. Je ne sais que rassembler mon

courage pour l’endurer.

Mais, très vite, le figuier qui se courbe sur ma droite au-dessus du

bitume et qui souffle son parfum enivrant me transporte dans un ailleurs

frais, ombragé, paresseux. L’instant est trop court, la sensation trop

neuve, déroutante, pour que je saisisse qu’il me suffirait de respirer ce

parfum suave pour éprouver du bonheur. Je ne songe pas à m’arrêter, à

profiter de ce moment. Personne ne m’y a autorisée, personne ne m’en a

soufflé l’idée. Je ne connais que le devoir et je ne suis qu’au début de la

route.

Alors je continue.

Il n’y a d’ombre nulle part, à part la bande étroite comme un couloir

de l’ombre portée du muret derrière lequel se trouvent les pavillons

modestes de nos voisins.

Un homme m’observe avec curiosité. Inquiète, mal à l’aise, je lui dis

poliment bonjour pour ne pas avoir l’air fière. Le voisin ne me répond

pas, ne sourit pas. Mais ce n’est pas grave.

Il faut vite s’éloigner. D’autant que j’ai peur du chien qui aboie

derrière la grille de la maison. Je n’ose pas y jeter un coup d’œil, de

peur de froisser cet homme, qu’il se sente jugé, épié, dévisagé comme il

le fait pourtant avec moi.

Je hâte le pas. Le soleil se rue sur ma peau laquée de sueur. Je

pourrais me râper le flanc à force de frôler le muret pour éviter la

morsure du soleil qui me pique comme le sel de la mer. Le chemin de

l’impasse se transforme en route. Mais la bande sur laquelle je peux

marcher s’amincit et je mets les pieds l’un devant l’autre comme un

funambule, de peur de me faire emporter par les voitures qui filent le

long de la route. Je goûte pourtant au sillage de fraîcheur et de vitesse

qu’elles laissent derrière elles. Les voitures sont décapotables,

acidulées.

Les passagers ont l’air heureux, souriant, cheveux au vent, prêts à

goûter avec un plaisir inexplicable ce que je fais par devoir. La natation,

le tennis que je dois pratiquer tous les jours pour devenir une jeune fille

accomplie. Enfin, je suis arrivée.

La grille du palace, les marches du perron, le portier familier et enfin

la pente vers la mer et la piscine. Le chemin vers les tennis étouffants,

poudrés de terre battue, est sinueux, protecteur, abrité. Les leçons sont

lentes et ennuyeuses. Je fais ce qu’on me demande en observant les

clients de l’hôtel libres, heureux.

Pourquoi ? Leur bonheur m’échappe. Je ne comprends que les

horaires et les obligations.

L’heure s’écoule, j’en aurai bientôt fini.

 

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