Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 44 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 4

— Qu’est-ce que c’est que ces horreurs ! m’exclamai-je en désignant deux hauts cylindres de verre, de part et d’autre du canapé de la véranda, dans lesquels des fagots de lys, penchés à la façon d’un balai dans un placard, flottaient dans une eau trouble d’aquarium.

— Ah ! ne m’en parle pas, répondit ma mère. C’est le nouveau maître d’hôtel… Il trouve ça plus élégant que nos bouquets….

— Oh ! Mais il nous a fait la totale ! ironisa Marie en découvrant les vases carrés remplis de cactus et de morceaux de bois sombre fichés dans du gravier trônant sur les tables basses.

— Tu lui as dit quelque chose, j’espère ? lui demandai-je.

— Oui, mais le temps de passer une nouvelle commande… Il ne pourra changer les vases que lundi.

— Ma pauvre Flokie, ça te change de Roberto qui vaporise tes bouquets de collyre pour les yeux ! s’exclama Gay en donnant un morceau de cake à Popsicle.

— Du collyre sur les fleurs, mais pour quoi faire ? s’étonna Astrid Girault.

— Pour leur donner un air embué de rosée, voyons, chérie ! riposta Gay.

— Ça alors, je n’y aurais jamais pensé !

— D’ailleurs, ajouta ma mère, tant qu’on est dans les problèmes domestiques, figurez-vous que le chef marie sa fille demain, et qu’il nous a trouvé un remplaçant pour la journée.

Les Girault rebondirent en se lançant dans le récit de la maison qu’ils venaient d’acheter dans l’arrière-pays niçois. Et je les écoutai d’une oreille distraite, en observant les écureuils courir le long des pins parasols et en songeant nerveusement à l’arrivée imminente de mes invités. Je sursautai à la question de mon père :

— Alors, les filles, qui sont vos clients ?

— Eh bien ! Nicolas Courtry est le seul que je connais. Car il y a aussi sa femme Vanessa, et Alvin Fishbein, un de ses copains que je n’ai jamais rencontré, lui répondis-je.

— Tiens, quand on parle du loup ! dit Frédéric qui avait perçu le crissement du gravier de la cour.

Bientôt me parvint l’écho de l’échange entre mes invités et le maître d’hôtel qui leur indiquait leurs chambres. Aussi pensai-je avoir encore un peu de temps avant de les voir surgir dans la loggia. Au lieu de quoi, une créature sublime se matérialisa dans l’encadrement de la porte. Hypnotisé par sa beauté, Laszlo en versa son thé à côté de sa tasse, tandis que Frédéric s’exclamait :

— Tiens, Penélope Cruz ! Quelle bonne idée de l’avoir invitée !

Et c’est vrai que la jeune femme qui se tenait devant nous d’un air gêné lui ressemblait beaucoup. A ceci près qu’elle était encore plus belle que l’actrice espagnole.

— Je suis… la femme de Nicolas… Je cherche Laure, dit-elle avec un battement des cils.

— C’est moi, bonjour, Vanessa ! lui dis-je.

— Nicolas voudrait vous voir… Il est là-haut.

— Ah ! bon, alors j’y vais. Je vous laisse vous présenter.

Je grimpai les escaliers quatre à quatre jusqu’à l’entrée où je trouvai deux hommes, auxquels je n’eus pas le temps d’accorder un regard, et Nicolas qui, loin de s’adonner à nos effusions habituelles, m’entreprit aussitôt :

— Voilà, je t’explique : ton prétendant, qui – rassure-toi – ne parle pas un mot de français, ne se déplace nulle part sans son professeur de yoga. Mais ce que je viens de comprendre, c’est qu’il compte l’installer dans une chambre à côté de la sienne…

— Ce qui est, bien entendu, hors de question.

Nicolas semblait si contrarié que j’ajoutai :

— Mais on peut lui trouver une chambre d’hôtel dans le coin.

— On peut toujours essayer.

— Tu comprends, s’il avait prévenu, je ne te dis pas, mais là, il est gonflé quand même !

— Mais enfin, mets-toi à sa place ! Il était si étonné d’être invité que je lui ai dit que vous étiez des farfelus tout ce qu’il y a d’accueillant. Alors, pour lui expliquer maintenant que c’est trié sur le volet…

— Je vois…

— Oh ! Ecoute, j’ai fait ce que j’ai pu pour le faire venir, et ça a marché ! Alors je te préviens, ce n’est pas moi qui vais lui annoncer. Donc, tu te débrouilles comme tu veux, mais tu lui dis…

— C’est lequel ? lui demandai-je en jetant aux deux hommes un coup d’œil suffisant pour me laisser espérer qu’il s’agissait du grand type assez beau dans un genre ténébreux, et non celui qui avait le teint terreux et une queue-de-cheval.

— Le grand, répondit Nicolas à mon grand soulagement, avant de me présenter : Laure, here is Alvin and Barry, also known as Anagan. Alvin, Anagan, let me introduce you to Laure, who is our hostess, and the dear friend I have told you about.

Je leur adressai un large sourire avant de décrire la situation à Alvin, la maison exceptionnellement au complet et le charmant petit hôtel qui ne manquerait pas d’accueillir Anagan, que je confiai aux bons soins de Roland, le chauffeur. Mais j’eus beau négliger l’extrême contrariété que je suscitais chez mon prétendant, j’étais loin d’avoir réglé pour autant le problème de son gourou, devinai-je lorsque Nicolas m’expliqua qu’Anagan était non seulement le professeur de yoga et le guide spirituel d’Alvin, mais aussi son cuisinier.

— Son cuisinier ! ?

— Oui, je ne t’ai pas dit ? Ton prétendant est végétarien ou végétalien, je ne sais pas, car je ne fais pas vraiment la différence…

— De mieux en mieux ! m’exclamai-je, tout en escortant l’Américain jusqu’à sa chambre.

Puis comme Nicolas s’apprêtait à râler :

— Oui, je sais : je l’ai voulu, je l’ai eu, n’empêche…

Mais à peine entré dans la chambre jaune, Alvin m’interrompit pour me demander s’il était libre de déplacer la tête de son lit vers le nord, sans quoi il ne pouvait pas dormir, avant d’ajouter, devant mon air étonné, que c’était une des règles d’or du feng shui.

— Of course, lui répondis-je.

— Je sens qu’on va s’amuser, me dit Nicolas en le regardant faire.

— Si seulement… lui répondis-je en lui confiant Alvin jusqu’à l’heure du dîner.

Car il me restait à trouver ma mère pour lui demander de loger le gourou, et de parler au chef pour qu’il accepte sa présence dans la cuisine.

— Au fond c’est un original, ton type, alors on peut bien lui passer ce qu’on passe à Charles, sous prétexte que c’est un lord anglais ! me répondit-elle avant de s’atteler à la recherche d’une chambre pour le yogi, et prier Roland de l’y installer.

Bref, elle se montra de si bonne composition que j’en fus d’abord décontenancée. Puis je compris qu’elle n’était critique qu’envers qui lui était familier. Or la façon de vivre d’Alvin était si éloignée de la sienne, qu’elle n’avait aucun point de comparaison à partir duquel le juger. Et je ne pus m’empêcher de noter, en la voyant adopter à son égard une attitude ouverte et bienveillante d’ethnologue, qu’elle semblait soulagée d’être relevée de ses fonctions d’arbitre des élégances par ce cas de force majeure.

— A ton avis, le yogi, on l’invite à table ? me demanda-t-elle.

— Mais non, puisqu’il sera dans la cuisine !

— Ah ! oui, suis-je bête ! Enfin ce soir, heureusement pour ton végétarien, il y a du soufflé.

La mer scintillait encore de reflets améthyste lorsqu’Alvin arriva à l’apéritif, vêtu d’une chemise indienne sans col au-dessus d’un pantalon lâche, resserré aux chevilles comme un pantalon de zouave. Son habillement me sembla constituer un manifeste dont il me restait à déterminer la nature. L’effet rendu par cette palette de beige et d’écru au service d’un exotisme subtil se voulait-il pakistanais, hippie, beatnik ? me demandai-je pour gagner du temps. Je ne voulais pas céder trop vite au réflexe de psychologue qui me poussait déjà à m’interroger sur les rapports d’Alvin avec ses parents. Etait-ce de la déformation professionnelle ?

Je ne pus m’empêcher de penser que son choix vestimentaire trahissait un besoin de se situer hors de la sphère familiale.

Puis je me raisonnai : Alvin n’était pas un de mes patients mais un prétendant, et je ferais mieux de m’appliquer à le regarder sous cet angle. Aussi constatai-je à nouveau qu’il était beau et sombre à la façon d’un Jeremy Irons, avant de le rhabiller mentalement pour déterminer s’il me plaisait : il était élancé, élégant, sans doute serait-il sublime en costume foncé. Mais Alvin me détourna de cette vision retouchée de lui-même en s’adressant à ma mère :

— L’Agapanthe fait face au nord-ouest, n’est-ce pas ? Savez-vous qu’avec un élément terre entre le bâtiment et la mer, dont l’énergie circule en direction de la maison, tout en étant retenue par les îles de Lérins, c’est l’emplacement idéal de l’antre du dragon, comme Hong-Kong, où l’énergie qui entre dans la baie est gardée par le Peak Victoria.

Bien qu’abscons, le compliment d’Alvin me frappa moins que ses gestes. Car il ponctua son propos de l’index de sa main gauche en tordant en arrière chacun des doigts de sa main droite, paume en l’air, du plus petit au plus grand, en commençant par l’auriculaire, comme s’il cherchait à étoffer ou structurer son discours. C’est bien la peine de vouloir se démarquer de l’Américain moyen par ses vêtements et sa pratique du yoga et de la méditation ! me dis-je en constatant qu’Alvin en avait pourtant les comportements stéréotypés, comme cette manie d’énumérer tout et n’importe quoi avec ses doigts. Il ne manquerait plus qu’il lève les deux avant-bras et qu’il recourbe simultanément les index et majeurs de chaque main, en dessinant des guillemets imaginaires figurant les précautions rendues nécessaires par le politically correct pour s’exprimer sur les sujets qui fâchent !

En vérité, j’étais particulièrement agacée par la gestuelle américaine qui s’était répandue dans le monde entier à travers ses séries télévisées. Aussi désastreuse que son fast-food, elle s’insinuait dans les replis les plus intimes de nos rituels en modifiant jusqu’à notre façon de nous passer le goupillon dans les enterrements. Car j’avais constaté qu’au lieu de nous presser les uns derrière les autres jusqu’au cercueil comme naguère, nous nous arrêtions tous dorénavant à quelques mètres du cercueil, dans une posture de patiente docilité de citoyen modèle, qu’il nous fallait désormais adopter partout, du bureau de poste à la douane en passant par l’entrée des restaurants, pour enjamber une à une les marques au sol imaginaires. Ce qui était en l’occurrence tout à fait incommode, car celui qui se trouvait isolé près du cercueil devait revenir sur ses pas pour tendre le goupillon aux autres fidèles endeuillés et rallongeait d’autant leur temps d’attente.

Pourtant, en raison de la légèreté avec laquelle j’avais recruté mon prétendant, j’aurais pu tomber plus mal, parce qu’il semblait s’appliquer à se montrer courtois avec ma mère.

— Laure m’a dit que vous habitez New York ?

— Oui, une partie de l’année, puisque je vis aussi en Californie.

Ma mère hésita à poursuivre, car sa connaissance du périmètre élégant de la ville risquait de ne lui être d’aucune utilité pour la suite de sa conversation avec ce hippie. Et il était hors de question qu’elle se couvre de ridicule en essayant de savoir s’ils avaient des relations en commun, sous prétexte qu’elle connaissait plein de gens dans la ville. Mais elle ne put s’empêcher de lui demander :

— Et où dans New York ?

— Fifth Avenue, au 998.

— Non ! fit ma mère qui n’en revenait pas.

Car elle connaissait sur le bout des doigts la nomenclature des immeubles prestigieux de l’Upper East Side. Elle les appelait par leurs noms en ne considérant que les immeubles construits avant la Deuxième Guerre mondiale, pour n’en retenir que quelques-uns, comme le 720, le 740 ou le 778 Park Avenue ou le 810, 820, 830, 834, et le 960 sur la 5e Avenue. Sans oublier le 998, qui occupait tout le bloc et qui avait encore des appartements dotés de salles de bal pourvues de colonnes et de quatorze chambres de personnel. Tous ces buildings avaient en effet en commun d’appartenir à un comité tout-puissant de copropriétaires, qui rendait le fait d’y acheter un appartement aussi difficile que d’entrer au Jockey Club.

Mais Alvin n’en resta pas là et il lui parla de sa maison à Rhinebeck, sur l’Hudson River, qui comprenait un gigantesque bâtiment principal, ainsi qu’une annexe abritant un tennis couvert et une piscine couverte en marbre blanc.

— C’était la maison des X ? lui demanda ma mère.

— Oui, là où ils organisaient des « week-ends blancs » dans les années 1910.

— Qu’est-ce que c’est ? les interrompis-je pour prendre part à la conversation.

— Des week-ends avec de la cocaïne, me répondit ma mère avec un naturel désarmant.

Et je m’aperçus alors que je n’avais pas repensé à la toxicomanie de ma mère depuis le week-end précédent. Car j’avais été convaincue par Marie que son addiction à la cocaïne la tracassait moins que si elle s’était découvert un penchant pour les sucreries. Et il fallait reconnaître qu’elle était aussi belle et sereine que jamais.

— Vous connaissez les Lachman ? reprit-elle, encouragée par les gages d’élégance qu’Alvin venait de lui donner.

— Non, je ne vois pas qui c’est…

— Mais si, c’est le L de Revlon, il y avait Charles Revson, et Charlie Lachman…

Je crus voir Alvin tiquer devant le bol de cacahouètes dans lequel chacun d’entre nous plongeait allègrement les doigts avant de les porter à sa bouche. Et, à en juger par sa moue de dégoût, l’hygiène lui tenait visiblement très à cœur. Mais je n’eus pas le temps de tirer toutes les conséquences de sa réaction, car Nicolas et Vanessa firent leur entrée sur la terrasse.

Nicolas était un habitué de l’Agapanthe lorsque nous étions ensemble. Aussi, informée des habitudes vestimentaires de la maison, sa femme s’en était-elle donné à cœur joie. Ce qui n’était pas peu dire puisqu’elle avait l’habitude, en vivant à New York, de s’habiller en tenue de gala pour un petit dîner au bistrot.

Elle effectua son entrée dans une robe baby doll très courte en organza rouge avec des chaussures mordorées toutes en lanières qui rajoutaient une quinzaine de centimètres à ses jambes déjà interminables. Et le mélange de sa robe faussement innocente et de ses chaussures affolantes provoqua un silence éloquent sur l’assemblée. A moins que tout simplement, ce ne fût sa beauté. Car la beauté est chose étrange qui suscite moins souvent du désir que de la stupeur et de la fascination. Et Vanessa semblait avoir l’habitude de voir sa beauté figer les hommes de timidité et les femmes de complexes, lorsqu’elle ne provoquait pas un éblouissement tel qu’il empêchait ses interlocuteurs de l’écouter ou même de l’entendre.

Et j’imaginai la frustration qui devait être la sienne en pensant à celle de mon fils, à la fois heureux et furieux que je l’aime trop pour l’aimer correctement, lorsque j’avais du mal à l’écouter, tant j’étais submergée par la joie de le voir, de l’avoir en face de moi, si beau, et en si bonne santé.

Fallait-il que Vanessa eût une vraie personnalité pour avoir envie de crever l’écran de beauté qui la cachait en nous éblouissant ! me dis-je en la voyant prendre les devants pour qu’on lui adresse la parole et nous encourager à reprendre notre small talk. Mais la pauvre ne parvint pas à détourner notre attention de sa beauté. Pire encore, Odon en fit un sujet de conversation :

— Etes-vous d’accord avec Allison Lurie qui dit que la beauté, loin de provoquer le désir, suscite surtout l’amour ?

C’en était trop pour Vanessa qui rougit et balbutia. Nicolas vint à son secours en disant :

— Je vous le confirme, mon cher Odon, parce que je suis fou amoureux de ma femme. Alvin vous a-t-il raconté qu’il est le champion

des air rights1 ?

— Madame est servie ! beugla le maître d’hôtel.

— Des air rights ? Qu’est-ce que c’est ? Vous allez nous raconter ça à table, dit ma mère en se levant.

1 New York Times, 5 mars 2006, « Selling the Air Above ».

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