Les prétendants
Chapitre 2
Nannie
J’ai dix ans. Personne ne se doute de rien. Pas même Marie, par
bonheur incapable de deviner la duplicité de Nannie. Donc je me tais.
Tout comme je garde pour moi les mauvais traitements qu’elle
m’inflige. Car je ne veux pas gâcher le fragile bonheur de Marie en lui
révélant que notre nurse me martyrise dès qu’elle se trouve seule avec
moi. En effet, cette folle me bat en me giflant à tout-va sous n’importe
quel prétexte pour se défouler. Et je vis dans une telle terreur de ces
épisodes où elle se déchaîne sur moi avant de me laisser chancelante et
terrorisée que je suis branchée sur son état d’esprit, comme un appareil
électrique à une prise, pour saisir les variations de ses humeurs et me
préparer à la prochaine crise.
La fureur se lève en elle comme le vent s’engouffre dans la voile
d’un bateau. Je la vois se déployer, s’emparer d’elle et j’attends avec
désespoir le moment où Nannie va m’attirer à l’abri des regards pour
libérer sa colère en se jetant sur moi, tel un géant maléfique.
Redoutable, elle a plus d’un tour dans son sac pour y parvenir.
Elle a par exemple décidé que je suis distraite, et qu’elle a pour
mission de me faire passer ce trait de caractère qui menace gravement
mes chances dans la vie, alors qu’en rêvant j’ai trouvé le moyen de
sortir du cauchemar qu’elle me fait vivre. Ce qui fait que Nannie passe
son temps à me mettre à l’épreuve devant ma sœur et mes parents en
m’envoyant chercher un papier dans la bibliothèque, un numéro de
téléphone dans son carnet d’adresses, ou un objet sur la table de nuit de
sa chambre, et qui se trouve en fait dans son placard.
Je pars en mission, les yeux déjà brouillés par les larmes. Aussi,
parvenue à destination, je perds du temps à regarder sans voir, à
chercher sans réfléchir à ce que je veux trouver dans la pièce. Je suis
perdue, aussi sûrement que la nuit dans une forêt, telle Gretel qui ne
mesurait pas sa chance d’avoir Hansel avec elle au moment de tomber
sur la sorcière qui mange les enfants. Je suis seule lorsque ma nurse me
rejoint sous le prétexte de m’aider dans la pièce où elle m’a expédiée :
« Tu es nulle, ma pauvre fille, irrémédiablement nulle et empotée ! Tu
as intérêt à te bouger, tu m’entends, me répète-t-elle en hurlant, sinon je
vais m’énerver ! »
Nannie me tire volontiers les cheveux ou me gifle lorsqu’elle ne me
jette pas à la tête des dictionnaires, des chaises ou des guéridons.
Parfois elle se contente de croiser les bras et de siffler entre ses dents :
« Vas-y, cherche, montre-moi comment tu t’y prends. Ah, tu es belle
avec de la morve plein le nez et les cheveux dans les yeux, ma pauvre
fille, je te plains. » Et avant que j’aie trouvé, toujours avant que je
puisse réussir, ma nurse pointe l’objet du doigt, « Et ça, c’est quoi
ça ? ». Je baisse la tête en signe de défaite et de soumission. Mais pour
ajouter l’humiliation à ma débâcle, la furie s’acharne :
— C’est quoi ? tu vas me répondre à la fin ?
Je lui dis alors ce qu’elle veut entendre, mais je sens bien qu’elle a
atteint le point où son excitation ne peut que retomber. Et de fait repue
de violence, elle ne tarde pas à sortir enfin de sa transe pour me dire
avec froideur : « Va te laver le visage, tu es laide à faire peur. » Puis elle
me tourne le dos pour rejoindre mes parents, ma sœur et les invités
éventuels auprès desquels elle joue aussitôt à l’employée modèle qui a
dû faire face à la crise de larmes d’une pauvre fille complexée. Car
lorsque je reviens, Nannie me tapote la tête, faussement magnanime :
— Oh ! elle est encore toute bouleversée…
Une exclamation d’apparence bienveillante que j’interprète à juste
titre comme une insulte supplémentaire destinée à me signifier que je
suis bouffie de larmes, et donc affreuse.
— … il n’y a pourtant pas de quoi en faire un drame ! ajoute-t-elle en
guise de conclusion, histoire de me notifier que l’incident est clos, que
je n’ai pas intérêt à le raconter à ma mère, car elle est la plus forte,
capable de faire passer sa cruauté pour de l’affection, et de tourner mes
larmes de condamnée en pleurnicherie de petite fille susceptible. Je
l’aurais tuée.
Nannie évite mon regard dans les heures qui suivent ces scènes, sans
doute effrayée d’y lire ma haine et ma lucidité sur sa volonté pathétique
de nous dominer en achetant les bonnes grâces de Marie qui la valorise,
et en cherchant à me détruire même si je peux la démasquer.
Car ma nurse n’a pas assez de bonté pour comprendre que je n’en
ferai rien, que je ne veux pas enlever à Marie l’illusion d’avoir une
bonne gouvernante qui aime tant la ravissante petite fille dont elle
s’occupe. Et gâcher ainsi le peu de joie que ma sœur tire déjà de ses
rapports avec celle que nous surnommons Louis XI parce qu’elle
ressemble aux vignettes de nos livres d’histoire. Je vois bien que Marie
surjoue largement son bonheur. A quoi bon lui révéler l’injustice
pernicieuse dont je suis victime ? La dénoncer me ferait passer pour
jalouse. J’aurais l’air de l’envier alors que je me réjouis de sa naïveté
face à l’amour d’une mère de remplacement qui veut seulement la
montrer. Car j’ai déjà compris que, malgré les apparences, ma nurse ne
l’aime pas plus qu’elle ne m’aime.
Ma sœur n’est en effet pas mieux lotie que moi. Ainsi, lorsqu’elle
s’inquiète de ne récolter que des mauvaises notes à l’école, Nannie lui
dit que ce n’est pas grave au lieu de l’encourager ou de l’aider.
L’excellence scolaire ne sert à rien puisque le monde est peuplé
d’intellectuels diplômés qui ne réussissent pas dans la vie. Un discours
qui présente le triple avantage de dire à ma sœur que, n’étant pas une
intellectuelle, elle est sans doute idiote, à moi, que ma réussite scolaire
et mon intelligence supposée ne me mèneront à rien, et de nous opposer
encore et toujours.
Au fond, notre nurse est sotte. Elle veut nous dominer, mais n’a pas
les moyens de son ambition. Aussi pour y parvenir lui faut-il à la fois
nous couper les ailes et nous diviser, inquiète de nous voir la dénoncer
si nous nous sentons en mesure de cumuler beauté et intelligence, et de
nous entendre pour assembler les pièces du puzzle qui ferait apparaître
ses faiblesses.
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