Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 2 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 2

Nannie

 

 

J’ai dix ans. Personne ne se doute de rien. Pas même Marie, par

bonheur incapable de deviner la duplicité de Nannie. Donc je me tais.

Tout comme je garde pour moi les mauvais traitements qu’elle

m’inflige. Car je ne veux pas gâcher le fragile bonheur de Marie en lui

révélant que notre nurse me martyrise dès qu’elle se trouve seule avec

moi. En effet, cette folle me bat en me giflant à tout-va sous n’importe

quel prétexte pour se défouler. Et je vis dans une telle terreur de ces

épisodes où elle se déchaîne sur moi avant de me laisser chancelante et

terrorisée que je suis branchée sur son état d’esprit, comme un appareil

électrique à une prise, pour saisir les variations de ses humeurs et me

préparer à la prochaine crise.

La fureur se lève en elle comme le vent s’engouffre dans la voile

d’un bateau. Je la vois se déployer, s’emparer d’elle et j’attends avec

désespoir le moment où Nannie va m’attirer à l’abri des regards pour

libérer sa colère en se jetant sur moi, tel un géant maléfique.

Redoutable, elle a plus d’un tour dans son sac pour y parvenir.

Elle a par exemple décidé que je suis distraite, et qu’elle a pour

mission de me faire passer ce trait de caractère qui menace gravement

mes chances dans la vie, alors qu’en rêvant j’ai trouvé le moyen de

sortir du cauchemar qu’elle me fait vivre. Ce qui fait que Nannie passe

son temps à me mettre à l’épreuve devant ma sœur et mes parents en

m’envoyant chercher un papier dans la bibliothèque, un numéro de

téléphone dans son carnet d’adresses, ou un objet sur la table de nuit de

sa chambre, et qui se trouve en fait dans son placard.

Je pars en mission, les yeux déjà brouillés par les larmes. Aussi,

parvenue à destination, je perds du temps à regarder sans voir, à

chercher sans réfléchir à ce que je veux trouver dans la pièce. Je suis

perdue, aussi sûrement que la nuit dans une forêt, telle Gretel qui ne

mesurait pas sa chance d’avoir Hansel avec elle au moment de tomber

sur la sorcière qui mange les enfants. Je suis seule lorsque ma nurse me

rejoint sous le prétexte de m’aider dans la pièce où elle m’a expédiée :

« Tu es nulle, ma pauvre fille, irrémédiablement nulle et empotée ! Tu

as intérêt à te bouger, tu m’entends, me répète-t-elle en hurlant, sinon je

vais m’énerver ! »

Nannie me tire volontiers les cheveux ou me gifle lorsqu’elle ne me

jette pas à la tête des dictionnaires, des chaises ou des guéridons.

Parfois elle se contente de croiser les bras et de siffler entre ses dents :

« Vas-y, cherche, montre-moi comment tu t’y prends. Ah, tu es belle

avec de la morve plein le nez et les cheveux dans les yeux, ma pauvre

fille, je te plains. » Et avant que j’aie trouvé, toujours avant que je

puisse réussir, ma nurse pointe l’objet du doigt, « Et ça, c’est quoi

ça ? ». Je baisse la tête en signe de défaite et de soumission. Mais pour

ajouter l’humiliation à ma débâcle, la furie s’acharne :

— C’est quoi ? tu vas me répondre à la fin ?

Je lui dis alors ce qu’elle veut entendre, mais je sens bien qu’elle a

atteint le point où son excitation ne peut que retomber. Et de fait repue

de violence, elle ne tarde pas à sortir enfin de sa transe pour me dire

avec froideur : « Va te laver le visage, tu es laide à faire peur. » Puis elle

me tourne le dos pour rejoindre mes parents, ma sœur et les invités

éventuels auprès desquels elle joue aussitôt à l’employée modèle qui a

dû faire face à la crise de larmes d’une pauvre fille complexée. Car

lorsque je reviens, Nannie me tapote la tête, faussement magnanime :

— Oh ! elle est encore toute bouleversée…

Une exclamation d’apparence bienveillante que j’interprète à juste

titre comme une insulte supplémentaire destinée à me signifier que je

suis bouffie de larmes, et donc affreuse.

— … il n’y a pourtant pas de quoi en faire un drame ! ajoute-t-elle en

guise de conclusion, histoire de me notifier que l’incident est clos, que

je n’ai pas intérêt à le raconter à ma mère, car elle est la plus forte,

capable de faire passer sa cruauté pour de l’affection, et de tourner mes

larmes de condamnée en pleurnicherie de petite fille susceptible. Je

l’aurais tuée.

Nannie évite mon regard dans les heures qui suivent ces scènes, sans

doute effrayée d’y lire ma haine et ma lucidité sur sa volonté pathétique

de nous dominer en achetant les bonnes grâces de Marie qui la valorise,

et en cherchant à me détruire même si je peux la démasquer.

Car ma nurse n’a pas assez de bonté pour comprendre que je n’en

ferai rien, que je ne veux pas enlever à Marie l’illusion d’avoir une

bonne gouvernante qui aime tant la ravissante petite fille dont elle

s’occupe. Et gâcher ainsi le peu de joie que ma sœur tire déjà de ses

rapports avec celle que nous surnommons Louis XI parce qu’elle

ressemble aux vignettes de nos livres d’histoire. Je vois bien que Marie

surjoue largement son bonheur. A quoi bon lui révéler l’injustice

pernicieuse dont je suis victime ? La dénoncer me ferait passer pour

jalouse. J’aurais l’air de l’envier alors que je me réjouis de sa naïveté

face à l’amour d’une mère de remplacement qui veut seulement la

montrer. Car j’ai déjà compris que, malgré les apparences, ma nurse ne

l’aime pas plus qu’elle ne m’aime.

Ma sœur n’est en effet pas mieux lotie que moi. Ainsi, lorsqu’elle

s’inquiète de ne récolter que des mauvaises notes à l’école, Nannie lui

dit que ce n’est pas grave au lieu de l’encourager ou de l’aider.

L’excellence scolaire ne sert à rien puisque le monde est peuplé

d’intellectuels diplômés qui ne réussissent pas dans la vie. Un discours

qui présente le triple avantage de dire à ma sœur que, n’étant pas une

intellectuelle, elle est sans doute idiote, à moi, que ma réussite scolaire

et mon intelligence supposée ne me mèneront à rien, et de nous opposer

encore et toujours.

Au fond, notre nurse est sotte. Elle veut nous dominer, mais n’a pas

les moyens de son ambition. Aussi pour y parvenir lui faut-il à la fois

nous couper les ailes et nous diviser, inquiète de nous voir la dénoncer

si nous nous sentons en mesure de cumuler beauté et intelligence, et de

nous entendre pour assembler les pièces du puzzle qui ferait apparaître

ses faiblesses.

 

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