Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 21 sur 55

Pages du PDF

Les prétendants

Dimanche

Tears and Rain de James Blunt, Sittin’ On The Dock of The Bay, d’Otis Redding et Stand By My Woman de Lenny Kravitz se succédèrent, le temps pour nous d’apprendre que Rajiv venait de Bombay, qu’il était broker à Londres et l’ami de Tatiana, la fille des propriétaires de la maison, qui avait été sa roommate à Boston pendant leurs études.

— Je commence à avoir froid, dit Jean-Michel.

— Moi aussi, avoua Laetitia.

— I’d better be going, en conclut Rajiv en me jetant un regard long comme une brasse coulée, tout en réfléchissant visiblement à la façon de se retrouver seul avec moi.

Mais il ne pouvait pas faire grand-chose puisque nous étions cinq à nous lever pour l’escorter jusqu’à l’échelle au son de Cry Baby de Janis Joplin. A part déclarer qu’il serait ravi de nous offrir à son tour l’hospitalité, si l’un ou l’autre d’entre nous venait un jour à Londres où nous pourrions le joindre chez Morgan Stanley où il travaillait.

La fête retrouva un deuxième souffle alors que nous remontions vers la maison, au point que je me surpris à fredonner Ashes To Ashes de David Bowie en me mettant au lit. Mais ce qui m’occupa vraiment avant de m’endormir, à part mon inquiétude nouvelle à l’idée qui m’apparaissait désormais hasardeuse de séduire un futur mari avec Marie, ce furent les spasmes du désir que je continuais de ressentir pour le jeune Indien. Et je m’endormis en me demandant si je le reverrais un jour, ou s’il rejoindrait la liste de ce que j’appelais mes « c’eût pu », comme dans « cela aurait pu marcher entre nous », c’est-à-dire les hommes qui m’avaient fait la cour ou pour lesquels j’avais éprouvé du désir, avec lesquels j’aurais aimé avoir une aventure si les choses avaient tourné autrement, s’ils avaient osé, s’ils n’avaient pas été fidèles et mariés, si j’avais cédé au moment où cela aurait pu se faire, bref si…

 

Dimanche

 

Le lendemain fut marqué par le départ avant l’heure du déjeuner de Jean-Michel et des Braissant, qui partaient pour Aix en voiture (dont l’utilité m’apparaissait enfin) assister à je ne sais quel festival où ils devaient être avant la fin de la journée. Mais j’eus aussi l’occasion de constater l’effet que je faisais sur les hommes depuis que j’avais été embrasée par Rajiv. Je devais avoir des bedroom eyes car j’obtins un succès indécent, que je pris instinctivement soin de cacher à Marie et à ma mère, auprès des hommes conviés au déjeuner, qui semblaient se troubler, rougir ou me faire les yeux doux en s’approchant de moi. Lorsqu’ils ne me proposaient pas tout bonnement la botte dans les toilettes, comme le conservateur de musée de province rubicond aux oreilles et aux narines poilues qui pensa sérieusement y parvenir en me murmurant à l’oreille que les autres femmes de l’assistance paraissaient des chèvres à côté de moi.

1 René Huygue, Sens et destin de l’art, Flammarion, coll. Images et idées, 1967.

 

OceanofPDF.com