Les prétendants
Chapitre 9
Dimanche, 13 heures
L’Hôtel du Cap nous apparut transformé, évoluant sous les effets conjugués du temps qui passe et d’un changement de direction. Le règlement par carte de crédit y était désormais accepté, mais plus le passeport donné autrefois à de rares privilégiés pour accéder gratuitement à la plage. Aussi y avons-nous navigué entre le chaud et le froid, entre le charme familier d’un lieu sublime et singulier et un nouveau protocole, fait de règles et d’interdits, qui le rendait impersonnel et presque banal, entre le responsable de la piscine qui nous demanda avec hauteur si nous étions clientes à l’hôtel, et Michel, le portier d’Eden Roc qui réclama des nouvelles de la famille en nous faisant la bise.
— Il se passe quoi ? lui demandai-je.
— La terrasse des îles de Lérins a été louée pour une réception.
— C’est qui ?
— Des Indiens, je crois.
— Ah ! bon, mais on peut y aller quand même ?
— Mais oui, allez-y.
Nous fîmes un tour au restaurant gastronomique qui n’utilisait plus la même vaisselle et à la salle à manger, joliment repeinte en blanc. Puis nous descendîmes au bar dont la lumière, couplée à l’éclairage de la piscine, virait du bleu au vert, et du rose au violet.
— Insensé, ce gadget design ! Ça donne au restaurant un faux air de boîte de nuit, tu ne trouves pas ? me dit Marie.
— Oui, c’est bien ça, le problème !
— Mais qu’est-ce que tu as ?
Alors je lui révélai qu’il y avait un acquéreur pour l’Agapanthe, et lui racontai le détail de mes rapports avec Alvin, et ma tristesse d’avoir si peu parlé avec elle depuis l’avant-veille.
— Mais de toute façon, ces prétendants, c’était une idée farce. Va savoir ce qui nous a pris, me dit-elle.
Les propos de Frédéric me revinrent en mémoire. Néanmoins, je lui dis :
— Je crois que je voulais que rien ne change, pouvoir garder la maison, pour rester ensemble comme lorsque nous étions petites… Mais c’est impossible. Et, de toute façon, pour rester ensemble, il faut qu’on évolue, qu’on devienne plus amies que sœurs, et que chacune de nous vive sa vie. Car à force de nous appliquer à recréer notre enfance, on reste ad vitam les enfants de nos parents. Tu t’es jamais demandé pourquoi on n’avait pas de mari ?
— Mais parce qu’on ne l’a pas encore rencontré !
— Mais non, parce qu’on n’était pas prêtes ! Alors, on aurait pu convoquer tous les types de la terre, ça n’aurait pas marché. D’abord, parce qu’on ne recrute pas un amoureux comme un cadre commercial, que les calculs, ça ne marche jamais, et qu’il faut juste tomber amoureux. Et puis, parce que c’était une idée absurde de lier notre vie amoureuse à l’Agapanthe, qui est une maison de famille, et donc la maison de nos parents.
— Oui, d’ailleurs, rien n’a marché dans ce rapprochement. Aucun des prétendants n’a aimé la maison et nous, on ne les a pas aimés dans la maison.
— Enfin, à l’exception de Béno !
— Oh ! Ça va !
— Oui, justement, est-ce que ça va ?
— Mais oui, ne t’inquiète pas, je vais bien, je suis remise, vraiment.
— Et le chien de Rio, ça va mieux, ou tu y penses toujours ?
— Non, c’est passé.
— Alors, tant pis pour l’Agapanthe ?
Marie allait acquiescer quand son regard fut attiré vers ma gauche.
— Laure ! You remember me ?
— Rajiv ! Qu’est-ce que tu fais là ? Je te croyais à Londres.
— C’est l’anniversaire de mariage de mes parents.
— Ah, c’est vous, la réception ? Ça fait combien de temps qu’ils sont ensemble ? lui demandai-je, aussitôt fascinée de découvrir à la lumière du jour cet homme qui m’avait fait tant d’effet.
— Cinquante ans.
— C’est magnifique ! m’exclamai-je, tant j’avais envie de dire quelque chose de positif devant ses yeux verts, gansés d’un galon de cils noirs et soyeux comme du velours.
— Vous trouvez ? Cela me touche beaucoup, moi aussi, fit-il, visiblement étonné par mon enthousiasme.
Gênée d’en avoir trop fait pour qu’il puisse mettre mon exaltation sur le compte du plaisir que me causait le bonheur des siens, je me sentis rougir. Et je m’apprêtais à bafouiller lorsque je vis dans ses yeux combien mon trouble l’émouvait.
— Tu veux venir ? Je suis sûr que mes parents seraient heureux de t’accueillir, dit-il avec un sourire, qui s’éparpilla au coin de ses yeux, tout en creusant une fossette dans sa joue.
— Je… hésitai-je en lançant à Marie un regard chargé d’émotions contradictoires, qui allaient de ma gêne d’avoir à la planter au milieu de notre conciliabule, à mon envie d’accepter l’invitation de Rajiv, dont l’aisance et la présence nimbée de douceur m’ôtaient toute faculté de penser.
— Ça tombe bien, j’étais, justement, en train de dire à Laure que je devais la quitter pour prendre mon avion… répondit Marie, à laquelle l’Indien n’avait jusqu’alors adressé qu’un léger signe de tête.
Je jetai un coup d’œil reconnaissant à Marie et me tournai vers lui :
— Oui, d’accord, merci, avec plaisir.
Le vent se leva, soufflant dans ma direction l’odeur enivrante de pain chaud qui émanait de Rajiv. Et, dans cette minute qui s’achevait, je compris que c’était là, dans son sillage, que je trouverais ma maison.
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