Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 11 sur 55

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Les prétendants

Vendredi, 15 heures

Le plus drôle était que nous suscitions de façon symétrique la même désapprobation chez ces nouveaux riches. Car le luxe, tel que nous le concevions, était trop subtil pour qu’ils le saisissent. Ils n’en reconnaissaient pas les stéréotypes et les référents. Et ils se désolaient de notre raffinement, qu’ils vivaient comme un manque effarant de luxe et de confort. Où étaient les massifs de fleurs, les statues, les fontaines, qui ornaient à leurs yeux tout jardin qui se respecte ? Quid de nos voitures, nos bateaux et nos hélicoptères ? Où était notre personnel ? N’avions-nous donc aucun agent de sécurité ? Et les écrans de contrôle, les écrans plasma, les chaînes hi-fi, les haut-parleurs ? A quoi rimait ce genre discret, pauvret, ridicule ? Etions-nous radins ou ruinés ? Bref, nous étions aussi ploucs à leurs yeux qu’ils l’étaient aux nôtres.

 

Vendredi, 15 heures

 

Un certain Gérard bardé de références m’assurait au téléphone qu’il avait toujours rêvé de travailler « en maison bourgeoise », quand un bruit de diesel sur le gravier me signala l’arrivée d’un taxi. C’était plus qu’il ne m’en fallait. J’engageai le maître d’hôtel sur-le-champ, organisai son voyage pour qu’il soit là pour le dîner, et sortis de ma chambre.

— Chaleureux, le comité d’accueil ! On nous a oubliés ou j’ai raté Roland à l’aéroport ? me demanda Marie.

— Non, on vous a oubliés. Parce qu’ici, c’est la panique. Le malheureux Roberto vient de se casser le col du fémur. Roland l’a accompagné à l’hôpital. Ce qui fait qu’il a dû oublier de transmettre la consigne au gardien et que personne n’est venu vous chercher.

— Le pauvre Roberto ! C’est pas bon, le col du fémur, non ? Tu te souviens de Bernard et Laetitia Braissant ?

Autant Bernard me parut sympathique, bien qu’hirsute et luisant de sueur, autant Laetitia, malgré son éclat et sa cascade de cheveux bruns, me déplut d’emblée. Il y avait quelque chose d’impalpable dans son attitude, quelque chose de supérieur et de condescendant. Elle arborait un débardeur et une jupe longue provençale. Et j’aurais juré que la simplicité affichée de sa tenue faussement couleur locale était contrefaite et qu’elle ne songeait, en s’habillant ainsi, qu’à nous donner une leçon d’authenticité, à nous les riches qu’elle visitait à contrecœur.

— On est où ? me demanda ma sœur, sublime d’élégance en pantalon et veste saharienne dans un camaïeu de beige et blanc.

— Tu es dans la chambre d’« Ada », et Bernard et Laetitia dans la chambre de « Sacha », lui répondis-je en consultant le tableau des chambres placardé dans le bureau de la secrétaire attenant au hall d’entrée.

— Et j’imagine que tu es dans la chambre de « Flora » et Jean-Michel Destret, dans la chambre jaune ?

Marie avait vu juste. Et je lui répondis par un sourire, car cette répartition des chambres obéissait à une hiérarchie tacite que nous avions toutes les deux à l’esprit. Ma mère nous signifiait ainsi, en nous attribuant les chambres les plus petites et les moins agréables de la maison, que nous étions seulement ses filles, et non des hôtes de marque, et que nos invités n’auraient droit à rien de plus qu’à sa politesse soigneusement calibrée.

Aurions-nous été dans un hôtel que la chambre de mes parents aurait été la suite présidentielle. Immense et dotée de quatre fenêtres et d’une cheminée, elle avait en outre une lingerie, un dressing-room tapissé de placards en cèdre et une salle de bains hollywoodienne. Et c’est dans cette pièce à mi-chemin entre le boudoir et la salle de bal que nous nous retrouvions en famille pour papoter, retranchés loin du personnel et des invités. Avec sa lumière rose et nacrée, le marbre jaune veiné de ses vasques, ses robinets de bronze en forme de dauphin et ses meubles 1930 en miroirs biseautés juponnés de soie sauvage, elle semblait attendre la visite de Lauren Bacall ou de Katharine Hepburn en mules de satin dans un effluve de tubéreuse et de poudre de riz.

Venaient ensuite la chambre pivoine et la chambre lilas, les deux chambres d’honneur de la maison, qui avaient des proportions parfaites et une vue fantastique sur la pelouse et la mer. Puis la chambre turquoise. Moins somptueuse, elle donnait sur une petite terrasse qui semblait repousser la mer à l’arrière-plan. Un cran en dessous, la chambre jaune et la chambre chinoise, bien qu’immenses et dotées d’une vue oblique sur la mer, surplombaient la salle à manger extérieure du personnel. Une nuisance qui, dans un hôtel, aurait justifié une nette différence de catégorie. Enfin bon dernier, un trio composé d’anciennes chambres du personnel, dont aucun des travaux mis en œuvre pour les transformer en chambres d’invités n’avaient réussi à en effacer la destination d’origine confirmée par leur emplacement à l’entrée du couloir des chambres de service, les chambres de « Flora », d’« Ada » et de « Sacha », du nom d’habitués de la maison à l’époque de mes grands-parents.