Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 6 sur 55

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Les prétendants

Chapitre 2

Ma sœur et moi n’eûmes nul besoin de nous accorder sur la suite des événements qui nous menèrent au week-end du 14 juillet. Marie usa de son charme, et apprit que l’état des finances de notre père était toujours florissant, tandis que je faisais des recherches pour établir une liste de prétendants aux yeux desquels une invitation à l’Agapanthe paraîtrait fortuite et naturelle.

Jean-Michel Destret présentait l’avantage d’être un ami de Laetitia et de Bernard Braissant, proches de ma sœur. Il était riche, mais à quel point ? Sans doute pas tant que cela malgré son salaire astronomique, son parachute doré et les titres du groupe qu’il dirigeait. Mais il était difficile de le savoir avec certitude concernant ce genre de patron-vedette dont les journaux se gargarisaient. Enfin un entrepreneur français ! Quant aux Braissant, ils se montrèrent enchantés à l’idée de l’amener un week-end à la maison et de servir ainsi d’intermédiaires entre ce nouveau venu du CAC 40 et de prestigieux représentants de l’establishment.

Les Braissant étaient loin d’être ma tasse de thé. Ils faisaient partie de ces faiseurs que Marie côtoyait dans son métier, des « acteurs culturels » importants qui s’étaient fait une place au soleil en lisière de la hiérarchie officielle de la culture à coups de pétitions et d’indignations tonitruantes. Leurs modèles ? Zelda et Scott Fitzgerald pour la beauté et le glamour, Sartre et Beauvoir pour le charisme, l’autorité morale et le pouvoir d’influence. Brandissant leur conscience politique à tout bout de champ, ils s’appropriaient l’intérêt et l’importance des problèmes auxquels ils s’intéressaient, qu’il s’agisse de la tragédie du Darfour, du génocide du Rwanda ou de la détresse des sans-papiers. Et ils s’attendaient à être traités avec le respect et la gravité que méritaient ces questions. Leurs interlocuteurs rechignaient-ils à leur témoigner la déférence requise ? Ils les jugeaient insensibles, écervelés ou, pire encore, bourgeois, catégorie dans laquelle ils ne manquaient pas de me ranger en tant que fille à papa.

Marie, sans doute grandie par leur fréquentation et celle des gens de pouvoir, échappait à ce jugement définitif. Ils la traitaient avec un mélange de condescendance et de bienveillance. Ils avaient jeté leur dévolu sur elle dans le rôle de leur « riche héritière », à la façon dont les antisémites se choisissent invariablement un « bon juif ». Sauf qu’au lieu de chercher à démontrer qu’ils n’étaient pas racistes, ils voulaient illustrer qu’à l’exception de ma sœur, ils méprisaient l’argent. Un minimum, de la part du rédacteur en chef d’un journal satirique et d’une directrice de la communication d’un homme politique et, plus généralement, de la part d’intellectuels de gauche. Bref, les Braissant étaient des pique-assiettes. Et je les trouvais aussi imbuvables que prétentieux. Mais ils avaient le mérite de nous amener Jean-Michel Destret sur un plateau d’argent, me rappela Marie.