Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 30 sur 55

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Les prétendants

Vendredi, 23 heures

— Mais parce que l’angoisse me saisit dès que je me sens à l’aise. Je me donne alors quelques mois avant de déménager. Je suis bien consciente de me livrer à une fuite en avant, mais je me console en me disant que le besoin d’avoir un projet est propre à la nature humaine, et qu’en déménageant de ville en ville, je n’agis pas différemment d’un réalisateur ou un dramaturge…

— D’ailleurs ce n’est pas compliqué ! Tout le monde aime l’art contemporain, tout le monde trouve ça passionnant ! C’est louche ! Vous connaissez un autre sujet aussi fédérateur ? Non, eh bien c’est pourtant simple ! C’est simplement que tous les idiots, qui veulent avoir l’air de ce qu’ils ne sont pas, fins, cultivés, curieux intellectuellement, profonds et, bien entendu, originaux, sont aimantés par l’art contemporain, ce qui fait du monde !

— Vous ne pouvez pas dire une chose pareille !

— Je vais me gêner ! Mais attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, je ne dis pas que tous ceux qui s’intéressent à l’art contemporain sont des idiots…

Telle une bourrasque, la conversation sur l’art retomba soudainement. Et Mathias se tint coi pendant tout le reste du dîner. Contrairement à Lou qui venait tout juste de comprendre qui était Frédéric et le profit qu’elle pourrait tirer de la fréquentation de ce dramaturge prestigieux. Elle en profita pour se vendre avec un certain aplomb et beaucoup de manières, en glissant qu’elle venait de faire une semaine de stage avec Andréas Voutsinas aux Bouffes du Nord en compagnie de Nathalie Baye et Fanny Ardant, histoire de se remettre à niveau avant son casting pour un très grand metteur en scène américain qui avait acheté les droits du dernier Dan Brown.

— Mais qui est Andréas Voutsinas ? demanda Charles à Frédéric.

— Un gourou de l’Actor’s Studio qui vous fait revenir à « l’essentiel » avec des impros du genre « cherche en toi le cri de ta naissance », lui souffla Frédéric, pince-sans-rire, avant de me chuchoter à l’oreille en sortant de table : Une tough cookie, cette petite !

Vendredi, 23 heures

 

Je n’avais pas eu le temps de voir Marie avant le dîner, encore moins de lui raconter l’incursion de l’agent immobilier, et je comptais la prendre à part après le dîner pour lui parler. Avait-elle enfin oublié son chien de Rio ? Elle avait l’air si charmée par Béno, qui lui posait des questions passionnées sur son métier, que je la laissai tranquille, en me postant dans un coin de la loggia où j’espérais me faire oublier jusqu’à l’heure de se coucher.

— Mais alors explique-moi comment ça se passe quand l’Elysée ou le Quai d’Orsay te réclament ?

— Eh bien, je commence par demander si c’est « une petite chaise », auquel cas je refuse systématiquement…

— Une petite chaise ? Mais qu’est-ce que c’est ?

— C’est le fait d’être assis en retrait entre deux convives d’un banquet dont il faut traduire les propos. Or j’ai passé l’âge d’être traitée par-dessous la jambe par mes employeurs. Heureusement, je peux me le permettre, parce que je suis plutôt demandée…

Ma mère sauta sur l’occasion de se mêler à leur conversation :

— Béno, vous ne pouvez pas imaginer à quel point elle est populaire ! Par exemple, le Président la réclame systématiquement pour ses voyages officiels. D’ailleurs, ce n’est pas compliqué, si vous regardez les images de ses déplacements, vous verrez toujours Marie à côté de lui. Il faut dire qu’elle est à la fois discrète et décorative, et qu’elle maîtrise à la perfection l’art de la robe longue !

— Maman, tu as fini de faire l’article, c’est gênant ! Et puis tu sais très bien que je peux être virée à tout moment, au moindre remaniement ministériel…

Puis, se tournant vers Béno :

— Mais enfin, bref, tout ça pour dire que je fais surtout de la consécutive et de la chuchotée. Mais on m’appelle parfois pour de la simultanée, comme au G8 ou à Davos.

— Je ne comprends rien à ce que tu racontes, mais j’adorerais que tu me fasses de la chuchotée. Cela dit, je ne serais pas contre la consécutive ou la simultanée non plus…

Marie partit d’un rire de gorge qui me fit sortir de ma torpeur en me signalant qu’il ne s’agissait plus, entre eux, de small talk, mais de séduction :

— Mais non, je t’explique, la consécutive, c’est quand le PDG parle à une tribune, puis qu’il s’interrompt pour que je traduise son allocution avant de poursuivre. Ce qui fait que je prends des notes pendant qu’il parle, mais j’ai de la chance, j’ai beaucoup de mémoire, et je peux tenir jusqu’à trente minutes s’il n’y a pas trop de chiffres. Pour la chuchotée, c’est différent, je suis à côté de mon client qui ne parle pas la langue de l’orateur en train de s’exprimer et je lui chuchote la traduction à l’oreille. La chuchotée est souvent suivie de la consécutive, car la personne à qui je chuchote reprend d’ordinaire la parole.

— Alors c’est la formule qui me plaît le plus, que tu te tiennes contre moi pour me chuchoter à l’oreille !

Marie était cuite et recuite, constatai-je à la voir passer la main dans ses cheveux, le bras plié décrivant un arc de cercle vers l’arrière, dans un mouvement ample et théâtral, qui avait de tout temps donné le signal de son atti rance pour un homme, et qui avait sans transition remplacé celui de l’enfance, où elle tortillait une mèche de cheveux autour de son index pour s’en faire une moustache soyeuse, qui la consolait de ses chagrins et l’aidait à s’endormir.

Et elle avait bien raison. Car Béno n’était pas un de ces antihéros que nous jetaient en pâture les comédies romantiques du moment : les don Juan quinquagénaires en proie aux troubles érectiles et à la peur de vieillir, les Jack Nicholson dégarnis, grincheux et couverts de toc, ou les professeurs d’université amers, égoïstes, que des femmes de la moitié de leur âge, belles, sensibles, accomplies, indépendantes et généreuses avaient toutes les peines du monde à tourner en prétendants acceptables. Bref, des handicapés incapables d’aimer, dont il faudrait, à en croire Hollywood, se contenter, après s’être fait une raison. Les hommes allaient-ils donc si mal qu’il fallait les retaper comme des vieilles voitures avant de s’en servir ?

Or Béno ne se contentait pas d’être beau, jeune, ambitieux, flamboyant et de courtiser Marie ouvertement, il en connaissait aussi un rayon pour faire rêver les filles les plus sophistiquées. Il embraya sur les lieux insolites dans lesquels il aurait aimé l’emmener : le sous-sol de la Frick Collection à New York qui abritait le bowling en pin et en érable du magnat de l’acier datant de 1913 ; la route de Rocca di Papa près de la résidence d’été du Pape à Castel Gandolfo, où par un effet d’illusion d’optique la gravité semblait s’inverser et où l’on pouvait voir bouteilles et objets gravir la côte d’un mouvement lent ; ou la gare souterraine de l’hôtel Waldorf Astoria, destinée à Franklin Delano Roosevelt, dont le wagon blindé abritait la voiture qui lui permettait de circuler sans faire remarquer qu’il était en fauteuil roulant.

Puis, tel un chauffeur de salle, Béno fit graduellement monter l’ambiance au sein de notre petite assemblée. Et il partait de loin. Car il dut éluder les questions mortelles d’Henri Démazure sur la finance internationale et arrêter Odon dans son élan :

— Les Français ont toujours détesté le libéralisme ! Regardez comme ils sont fans de Louis XIV et de Napoléon, dont la vie nourrit les best-sellers en librairie, alors que Napoléon III et Louis-Philippe ne font pas un euro. De toute façon, les Français se prennent pour les aristocrates qu’ils ont décapités ! Ils croient vivre dans une société de droits affranchie de devoirs, une civilisation de loisirs, où, forts des 35 heures, ils voyagent de façon aussi aventureuse qu’ils vivent sans risque, à la manière des nobles d’autrefois partis à la découverte de la Turquie. Non mais c’est vrai ! Vous remarquerez que ce sont toujours des Français qui se lancent dans les défis sportifs les plus absurdes, sillonner la Guyane ou le Grand Nord à pied, ou traverser l’Atlantique sur une coque de noix. Ah ! pour ça, ce sont les champions…

Profitant de la pause qu’Odon faisait pour reprendre son souffle, Béno s’adressa à Frédéric :

— On m’a parlé de votre chanson sur les Girault. Vous savez, je suis prêt à des bassesses pour l’entendre.

— Ah ! Ah ! fit Frédéric qui, en bon écrivain, préféra jouer hard to get pour faire monter la tension dramatique, alors qu’il avait parfaitement compris où Béno voulait en venir, c’est-à-dire à s’amuser, et qu’il était parfaitement d’accord pour lui prêter son concours.

— Une chanson sur qui ? demanda Lou.

— Les Girault, des amis des parents qui viennent le week-end prochain, lui répondit Marie.

— Alors cette chanson ? insista Béno.

Puis comme Frédéric balançait, Gay, Laszlo, Charles, Marie et moi lui avons réclamé de concert :

— La chanson ! La chanson !

— Vous êtes gentils mais ce n’est pas parce que j’écris des chansons dans mes moments perdus que j’ai envie de les chanter le soir à la veillée !

— Et si je chantais en premier pour vous mettre à l’aise ? dit Béno qui entonna un air d’opéra dans la foulée, emportant notre enthousiasme par son culot fantastique.

Nous l’applaudîmes à tout rompre et Frédéric n’eut plus qu’à s’exécuter :

 

Foie de veau chez les Girault

Quoi de plus rigolo

Que de prendre un porto

Le soir chez les Girault ?

Jean-Claude et ses bons mots

Sortis du Figaro,

C’était très comme il faut

 

Ce soir chez les Girault

Les petits pieds de Charles, faut-il qu’il nous en parle Mendès disait de lui, quel ami…

 

Applaudissements, coups de pied, nous étions chauds bouillants.

— Encore une fois, mais tous ensemble ! nous enjoignit Béno, adoptant sans difficulté la posture du responsable de chorale faisant chanter avec ferveur les fidèles de sa paroisse.

Puis une fois que nous nous fûmes exécutés, qu’il eut réussi ce tour de force qui consistait à nous réunir et nous faire communier dans cet instant de bonne humeur inédite, nous nous retrouvâmes heureux, mais déjà dépendants, en train d’espérer une nouvelle impulsion de sa part qu’il nous donna d’ailleurs, en proposant que l’on joue à des jeux de société, soulageant ainsi ma mère du devoir d’amuser qui lui pesait tant.

Il est vrai que les jeux avaient toujours eu cours dans la maison. Le plus populaire était lié à la saison des amandes fraîches. Un de nos grands luxes résidait en effet dans les paniers d’amandes fraîches entrouvertes au couteau dans l’office par les maîtres d’hôtel qui les disposaient sur les tables au moment du café. Parfois leurs coques vertes duveteuses recelaient deux amandes jumelles ou, comme nous les appelions, des philippines. Le chanceux qui les découvrait devait alors chercher un partenaire de jeu : le premier des deux qui disait à l’autre « bonjour Philippine » le lendemain matin avait gagné. Quoi ? L’enjeu, variable, était déterminé la veille : au perdant d’honorer une invitation au restaurant, d’offrir un cadeau, ou de s’acquitter d’un gage. Le jeu se jouait donc à deux. Mais toute la maisonnée y participait car il nous arrivait de prendre des paris sur l’issue du duel, ou d’accepter de prêter notre concours à l’un des joueurs pour surprendre son adversaire aux aurores ou détourner son attention de son pari.

Mais nous nous divertissions aussi en jouant aux ambassadeurs, où nous rivalisions de culture générale pour mimer la Norma ou « l’embarquement pour Cythère », ou de malice avec la formule « PNC à vos portes », aussi familière aux passagers des avions que le « E pericoloso sporgersi » des voyageurs en train, avec une discussion animée à la clef pour savoir si ces initiales désignaient le Personnel Navigant Commercial ou le Personnel Navigant de Cabine.

Mais en voyant Béno officier en maître de cérémonie, je me fis la réflexion que mes parents avaient dû vieillir sans que je m’en aperçoive. Car cela faisait un moment déjà qu’il n’y avait plus à l’Agapanthe d’invités assez espiègles pour avoir l’idée de jouer, de faire des mauvais tours comme des lits en portefeuille, et de les apprécier.

L’arrosage automatique se déclencha sur la pelouse en contrebas, attirant notre regard vers les feux de navigation des bateaux qui se réfléchissaient sur l’encre noire de la mer.

Béno suggéra le jeu des mots cachés. On priait un invité de sortir de la pièce le temps d’un conciliabule pour choisir un mot de trois syllabes qu’il nous faudrait glisser l’air de rien dans les réponses que nous lui ferions. Frédéric fut prié de quitter les lieux, et le mot choisi fut paravent. A son retour, il s’assit au centre de l’arène que nous avions formée autour de lui, et fit le point :

— Bon alors, si j’ai bien compris, je dois vous poser des questions sur tout et n’importe quoi, et vous me répondrez en glissant tous le même mot dans la conversation et il faut que je trouve lequel.

Le jasmin embaumait. Et il flottait dans l’air une excitation enfantine, de celle qui entraîne des oh ! et des ah ! aux enfants au début d’un spectacle de cirque, d’une séance de cinéma ou au lever d’un rideau de scène. Mais nous étions loin d’être tous prêts à lui répondre et nous étions nerveux, comme autrefois à l’école, à l’idée de réciter une leçon au tableau, d’être choisis en premier par Frédéric qui prenait un malin plaisir à faire durer le suspense en pointant du doigt certains d’entre nous l’air hésitant :

— Moi, je n’y arrive pas, je crois que je n’ai rien compris, déclara mon père.

— Mais si voyons, s’agaça ma mère, persuadée que la candeur de son mari aboutirait à le faire passer pour un imbécile.

Frédéric, fair play, s’attaqua à Béno :

— Mon cher Béno, puisque vous êtes le grand manitou des jeux, je vais commencer par vous. Quelles sont vos intentions en venant dans cette maison ? dit-il non sans me jeter un regard de complicité.

— Mes intentions ? répondit-il, l’œil sur Marie, un sourire énigmatique aux lèvres. Eh bien, je vais commencer par aller à la Fondation Maeght demain matin. Je pars avant 10 heures, qui m’aime me suive…

— Oh ! non, s’exclama Lou, c’est ce que j’avais prévu de dire. Il m’a volé ma réplique !

— Mais tais-toi donc ! lui souffla Mathias.

— Ah ! Mathias, vous faites bien de vous rappeler à mon bon souvenir. Voyons voir, que diriez-vous de m’expliquer ce que vous faites dans vos moments perdus ? lui dit Frédéric.

— Eh bien ! ce serait beaucoup dire que je fais la fête comme les jeunes dans les fêtes techno, comment s’appellent-elles déjà, ce n’est pas rave, han ?

— Tu exagères ! lui décocha Lou.

Tandis que Frédéric, constatant que ma mère piaffait d’impatience d’être interrogée, lui demandait :

— A toi, Flokie. Dis-moi juste quand est-ce que tu comptes arrêter de nous engraisser comme des oies avec tes menus diaboliques ?

— Mais auparavant, je veux dire autrefois, du temps de mes beaux-parents, on mangeait bien davantage et personne n’y trouvait à redire, lui répondit-elle avec la vitesse, la fierté et pour tout dire, le premier degré d’une petite fille, qui me laissèrent pantoise.

— Alors, ça fait deux fois que vous dites « paravent »… Mais il y a l’histoire de rave de Mathias à laquelle je n’ai rien compris… Attendez, pars avant, paravent ! Le mot, c’est paravent, n’est-ce pas ?

Partis sur notre lancée, nous fîmes sortir Georgina et poursuivîmes avec le mot sopalin, qui inspira Béno :

— On dit que les acteurs sont sots, pas Lindon qui est très malin…

Tout comme Lou :

— Alors, j’ai dit à Alain Corneau : « Fais-nous un soap, Alain. »

Mais c’est Charles qui nous fit le plus rire à l’instant où nous nous mettions d’accord sur le mot :

— Sopalin, mais qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ce que tu peux être snob ! lui dit ma mère.

— Non, mais on rêve, c’est toi qui me dis ça !

La soirée s’acheva lorsque Béno, encore lui, demanda à Flokie si elle l’autorisait à inviter Cheryla à déjeuner le lendemain.

— Mais bien sûr, lui répondit ma mère conquise, sans vraiment savoir de qui il pouvait bien s’agir.

Car elle affectait d’adorer la musique en général, et l’opéra en particulier. Mais le seul propos que je lui avais jamais entendu tenir sur le sujet consistait à répéter que la cantate 51 de Bach chantée par Suzanne Danco était la chose la plus sublime qui soit. Quant à sa connaissance des variétés, elle s’arrêtait à Barbra Streisand et à Liza Minnelli.

Mon père, lui, mit les pieds dans le plat :

— Qui est-ce ? Vous avez tous l’air de savoir qui c’est.

Sa question soulagea Odon et Gay qui n’en avaient aucune idée non plus.

— Mais enfin, c’est la plus grande star américaine, s’écria Georgina, qui était visiblement une fan. Elle a fait une carrière éblouissante, et se réinvente depuis vingt ans en changeant de look tous les trois ou quatre ans, et en lançant les modes, comme celle de la Cabbale qu’elle étudie assidûment. C’est une icône qui remplit le Stade de France quand elle donne un concert à Paris, comme seuls Johnny et Mylène Farmer savent le faire. Bref, à côté d’elle, Céline Dion a l’air d’une bonne !

— Céline qui ? demanda mon père.

— Oh ! n’aggrave pas ton cas, le rabroua Marie.

Béno se cassa en deux devant ma mère pour prendre congé. Et il quitta la pièce, dont il avait phagocyté l’espace, en nous laissant démobilisés, orphelins, avec la sensation d’avoir été vampirisés. Surtout Marie, à qui il avait coulé un coup d’œil appuyé avant de se volatiliser comme un illusionniste et qui semblait trop subjuguée par Béno pour s’intéresser à quoi que ce soit d’autre.

J’avais donc renoncé à lui proposer le moindre aparté et je m’apprêtais à aller me coucher, lorsqu’elle me confia que Béno comptait la rejoindre dans son lit.

— Qu’est-ce que je fais ? me dit-elle.