Les prétendants
Vendredi, 20 heures
— Mon Dieu, quelle heure est-il donc ? Marie, emmène Jean-Michel à sa chambre, que le malheureux ait le temps de s’installer avant le dîner ! s’exclama ma mère en se levant d’un bond, tandis que Marcel s’approchait de moi pour me faire savoir que le nouveau maître d’hôtel demandait à me voir.
Vendredi, 20 heures
— Madame souhaite-t-elle que je serve à l’assiette ? me demanda-t-il avec emphase dès mon arrivée dans l’office.
Marcel et moi échangeâmes un coup d’œil entendu et navré. Gérard ne pouvait pas tomber plus mal : le service à l’assiette venait en effet bon dernier dans notre hiérarchie du service à table. Loin derrière le service à la Beaumont (du nom de Jean de Beaumont qui s’en disait l’inventeur) déjà contestable, où le maître d’hôtel présente son plat de service entre deux convives qui doivent se servir en même temps. La règle en la matière était pourtant très simple : le service était d’autant moins élégant qu’il était plus pratique et requérait moins de personnel. Aussi la façon de faire la plus raffinée et d’ailleurs la plus agréable pour l’invité, consistait-elle pour le maître d’hôtel à présenter le plat de service à gauche de la personne à servir, contrairement à l’assiette, servie et desservie à droite de l’invité.
— Gérard, car c’est Gérard, n’est-ce pas ? Sans doute le plus simple serait-il que Marcel vous explique notre façon de faire…
— C’est que je faisais comme ça chez les Khashoggi. Adnan Khashoggi, je ne sais pas si vous connaissez ?
Balancer ainsi sans vergogne le nom d’un ancien employeur ne se faisait pas ! Surtout lorsqu’on cherchait à faire valoir l’étendue de son expérience pour éviter d’officier sous les ordres d’un collègue. Gérard était décidément dépourvu de discernement, tant le choix d’un marchand d’armes comme référence en matière de savoir-vivre s’avérait contestable. Mais, vu les circonstances, je n’allais pas faire la fine bouche. Et après m’être assurée qu’on lui avait montré sa chambre et présenté l’équipe, je le laissai se débrouiller en espérant que tout se passerait pour le mieux.
Marie et moi nous sommes retrouvées dans ma chambre.
— Tu es sûre qu’on se lance ? demandai-je à Marie.
— Ecoute, on a dit qu’on le faisait, on le fait.
— Oui, mais comment ?
— Je ne vais tout de même pas t’expliquer…
— Quoi, que séduire ce n’est pas sorcier, que c’est une question de feeling, c’est ça ? Mais je suis trop anxieuse pour que ce soit vrai, alors dis-moi…
— Eh bien, on commence par se faire belles ! Toi, tu mets un décolleté et moi, je vais me faire un genre « feu qui couve sous la glace », comme ça, il y en aura pour tous les goûts. Et puis on verra !
— D’accord, mais on ne se quitte pas d’une semelle, hein ?
— Evidemment ! Ça te va si je me change pendant que tu surveilles maman pour les places à table, parce qu’elle est capable de placer Jean-Michel à côté d’elle, avec Gay de l’autre côté. Je viens te relayer dès que je suis prête, me répondit Marie.
Je frappai à porte de la chambre de ma mère :
— Est-ce que je peux t’aider pour les places à table ?
Le dîner, servi sur une terrasse dévolue à la salle à manger d’été autour de deux tables éclairées aux bougies, était assis et placé. Et les places à table constituaient, avec le choix des menus et le rapport avec le personnel, l’essentiel des tâches de ma mère en tant que maîtresse de maison. Elle s’en acquittait d’ordinaire dans sa salle de bains tout en se maquillant, esquissant deux ronds à la va-vite sur un bloc-notes, un pour la table de mon père et l’autre pour la sienne, avant de noter la date, la liste des invités et de les placer de façon à ce qu’ils soient assis tous les soirs à côté de voisins différents.
— Tu veux que je mette Jean-Michel à côté de toi ? me souffla-t-elle la bouche pincée autour des épingles à cheveux qu’elle faisait disparaître dans le chignon bas et serré qu’elle réservait à ses tenues du soir.
— Oui, si tu veux.
— Alors je vais me prendre l’autre, là, Braissant, à qui je n’ai pas encore adressé la parole. Il a l’air duraille d’ailleurs. Mais bon… Et puis je vais coller sa femme à ton père. Il est comment, le nouveau maître d’hôtel ?
— Pas terrible, tu vas voir. Mais c’est mieux que rien.
— Tiens, va donc chercher ma robe dans mon dressing-room.
— Laquelle ? m’écriai-je de l’autre côté de la porte devant un placard entier de robes du soir.
Contrariée, elle s’énerva aussitôt :
— Mais enfin, elle doit être sous ton nez car Pauline l’a sûrement sortie du placard !
— Si seulement, marmonnai-je. Tu veux quoi, de la mousseline jaune, du lamé doré, du satin duchesse ?
— Non, gémit-elle, elle est noire, en dentelle, et vient de chez Oscar1 !
— Ça y est ! criai-je en rapportant victorieusement mon trophée dans la salle de bains où Marie, fin prête, venait de faire son entrée.
— Putain, tu es somptueuse ! lui chuchotai-je en admirant son ensemble composé d’un pantalon large et d’un bustier crème.
— J’arrive trop tard pour les places à table ? lança-t-elle en m’adressant un clin d’œil de remerciement.
— Non, tu tombes à pic. Et je vais te laisser avec maman parce qu’il faut tout de même que j’aille me changer.
***
Il faisait encore jour. La lune entre les pins semblait en avance, installée dans le décor par un machiniste trop zélé. Mais le galant de nuit s’était mis à son diapason en embaumant la brise venue de la mer qui était traversée de temps à autre par un vol de mouettes dont le chœur couvrait les stridences des grillons. Je des cendis sur la terrasse où je trouvai Odon Viel et les Braissant.
— Odon, comment allez-vous ? Je vois que vous avez rencontré Bernard et Laetitia, lui dis-je avec l’impression d’interrompre entre eux un courant froid comme celui d’un torrent de montagne.
Il faut dire que Bernard Braissant et notre astrophysicien tiré à quatre épingles n’avaient rien en commun. Et que notre rituel de l’apéritif suscitait parfois une gêne d’antichambre. Attendant le dîner, comme des patients espérant leur tour chez le médecin, les invités s’observaient en effet discrètement avec plus ou moins de bienveillance, assis en cercle autour de la table où étaient disposées des olives et des cacahouètes, qui remplaçaient les magazines fatigués des cabinets médicaux. Ils dévisageaient néanmoins sans vergogne ceux qui surgissaient des arches de la loggia avec un naturel soigneusement étudié et qui s’approchaient en souriant, les yeux tantôt baissés sur les pierres disjointes de la terrasse pour éviter d’y coincer leurs talons, tantôt levés pour affronter les regards.
Jean-Michel l’apprit à ses dépens lorsqu’il découvrit l’intérêt qu’il suscita, vêtu d’un pantalon saumon et d’une chemise assortie dans lesquels il semblait moins à l’aise que dans son costume de PDG. Regrettait-il déjà cette tenue estivale de bourgeois conquérant qui jurait avec son physique de bon élève ? Ces tons de layette lui donnaient l’air d’un poupon un peu gras. Je le trouvai antisexy, et je commençai à me dire que je n’étais pas très sûre de vouloir lui faire du gringue. Mais il ne me laissa pas le loisir de l’étudier sous l’angle amoureux, car il endossa à nouveau son rôle d’invité modèle.
Il tendit un cadeau à ma mère dès qu’elle apparut. Elle s’extasia sur l’emballage par précaution, au cas où elle ne réussirait pas à le complimenter sur son présent. Aussi fut-elle heureusement surprise de déballer une photo encadrée du général de Gaulle sur la plage de l’Agapanthe pendant l’hiver 1946, où il était venu réfléchir avant de renoncer au pouvoir et de se retirer à Colombey-les-Deux-Eglises.
— Jean-Michel, vous ne pouviez pas me faire plus plaisir ! Je savais que le Général était venu à l’Agapanthe. Mais de là à dénicher des clichés de son passage… Comment avez-vous su, comment avez-vous fait ?
— Vous êtes trop aimable, Madame, ce n’est pas grand-chose…
— Voyons, appelez-moi Flokie !
— Mais c’est Agnan, le chouchou de la maîtresse2 , votre type ! me glissa Frédéric qui venait d’arriver au bras de ma sœur.
Je me pinçai les lèvres pour ne pas éclater de rire. Marie se pencha à mon oreille :
— Frédéric a raison. D’ailleurs, il commence à me courir sur le haricot avec son genre fayot, pas toi ?
— Et comment !
— Remarque, tant mieux, parce qu’on est en train de se le faire piquer par la reine de la nuit, me dit-elle tandis que notre prétendant reprenait de plus belle :
— J’ai fait des recherches dès que j’ai su que vous aviez eu la gentillesse de m’inviter. Et j’ai appris que la baie avait bénéficié d’un bouche-à-oreille des plus élégants. Car c’est sur le conseil de Churchill, averti des charmes de l’endroit par la duchesse de Windsor, qu’Eisenhower y est venu en 1944 et 1945 après avoir réquisitionné la maison qui était propriété américaine. Puis il a incité de Gaulle à venir s’y reposer en 1946 quand la maison fut récupérée par le gouvernement français.
— Vous êtes un amour ! répliqua ma mère, soudain pressée de le remercier une bonne fois pour toutes.
En avait-elle assez de roucouler avec lui ? Ou voulait-elle changer de sujet pour ne pas embarrasser les Braissant au cas où ils ne lui auraient apporté que des chocolats ? Car il ne faisait aucun doute dans son esprit que Bernard et Laetitia allaient lui offrir quelque chose. L’usage n’exigeait-il pas que le séjour des invités, telle une citation encadrée de ses guillemets, débute avec un cadeau et se conclue par une lettre de château ? Une obligation de pure forme, qui n’impliquait aucune recherche d’originalité dans la tournure de la lettre ou la nature du présent. Si bien qu’il s’agissait le plus souvent de pâtes de fruits, de calissons d’Aix ou de chocolats dont les boîtes s’empilaient sur une desserte de la loggia et que nous faisions cérémonieusement circuler après les repas, par politesse. Mais les Braissant sirotaient leur champagne. L’idée d’apporter un cadeau ne leur avait visiblement pas traversé l’esprit. Surprise, ma mère chercha à faire diversion :
— Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi le Bellini de l’Hôtel du Cap avec du jus de pêche est moins bon que celui du Cipriani à Venise qui est fait avec de l’arôme de pêche ?
Inattendue, sa question m’enchanta par sa frivolité. Mais elle sembla choquer Bernard et Laetitia, dont je surpris le regard navré. De quel droit jugeaient-ils ma mère ? J’avais beau la critiquer, je ne supportais pas que d’autres le fassent à ma place, surtout pas des prétentieux qui confondaient préjugés et convictions, dédain et hauteur de vue. Par chance, Gay fit alors son entrée. Spectaculaire dans un fourreau lamé de femme fatale, elle avait à la main un jouet en plastique jaune que Popsicle tentait d’attraper en sautant dans tous les sens.
Mais ma mère poursuivit sur sa lancée :
— De toute façon, il n’y a même plus de quart champagne au bar de l’hôtel. Impossible de se préparer son cocktail comme avant ! C’est beaucoup moins gai…
— Non ! s’indigna Frédéric, entre solidarité et goguenardise.
— Si, et figure-toi qu’ils servent maintenant des sushis au restaurant près de la piscine. Jusqu’où va se nicher cette manie de la nourriture crue ! Des sushis dans le Midi, c’est ridicule !
— Ridicule, confirma Laszlo Schwartz en prenant place sur le muret surplombant la pelouse.
Le visage de ma mère s’éclaira :
— Laszlo ! Mais vous n’avez pas encore rencontré les amis des filles. Je vous présente Laetitia et Bernard Braissant et Jean-Michel Destret, Laszlo Schwartz.
Jean-Michel manqua s’évanouir en entendant le nom de Laszlo. Il faut dire qu’à soixante-deux ans, le peintre allemand était une star de l’art contemporain. Il avait marqué l’actualité artistique de l’année avec une exposition au Grand Palais et une autre au musée Guggenheim de Bilbao. Et l’un de ses tableaux avait encore été adjugé 2,5 millions d’euros le mois précédent. Les Braissant semblaient impressionnés, eux aussi. Et Laetitia, qui n’avait pas jugé utile de desserrer les dents jusque-là, plissa les yeux en grimaçant un sourire avec l’évidente volonté de lui faire du charme :
— J’ai lu dans la presse que vous habitez dans le Gard…
— Oui, j’ai mon atelier à Barjac, mais je vais bientôt m’installer au Portugal….
Gloussant, opinant de la tête au moindre de ses mots, Laetitia me donna bientôt l’impression de se dissoudre dans l’empressement qu’elle lui témoigna. En tout cas, elle avait vite remisé aux oubliettes son mépris d’intellectuelle de gauche envers ma bourgeoise de mère qu’elle traitait maintenant avec obséquiosité depuis qu’elle avait compris son lien avec le grand artiste. Bernard, à l’évidence sur la même longueur d’onde que son épouse, voulut à son tour établir un contact direct et gratifiant avec le grand homme :
— Savez-vous que Jean-Michel est un collectionneur passionné de votre œuvre ?
— Ah bon ? Je suis flatté, répondit Laszlo.
Pourtant j’aurais parié qu’il était agacé de la présence de ces nouveaux venus dont l’admiration béate flattait ses mauvais côtés en le poussant à se conformer à l’image qu’ils attendaient de lui. Car il savait déjà qu’il jouerait au grand homme pour leur faire plaisir, comme on mime la tristesse à l’enterrement d’un proche dont la disparition ne vous cause pas de chagrin. Ce qui lui procurait d’avance un déplaisant sentiment d’imposture.
— Et vous faites quoi ? demanda-t-il à Jean-Michel pour changer de sujet.
Autant Marie et moi avions papillonné jusque-là, autant nous nous tûmes, soudain attentives à l’entretien qui risquait d’être instructif sur notre blind date.
— Je dirige une société qui s’occupe d’armement et d’audiovisuel.
— Bigre ! Et si j’ai bien compris vous êtes le self-made man français ?
— Oui, enfin ça, c’est la presse qui le dit. C’est désolant qu’il n’y en ait pas davantage. Il est de plus en plus difficile de se faire tout seul. Il ne suffit plus de réussir les concours pour entrer dans les cercles du pouvoir, il faut aussi avoir des parents qui ont réussi. Rendez-vous compte que le CAC 40 est l’indice européen qui compte le plus grand nombre de groupes familiaux. Comme en Inde….
Bien, bien, son propos était articulé, fin, juste sans être revanchard, me dis-je, en réévaluant sa cote à la hausse comme un titre sous-évalué, dont on comprend soudain le potentiel.
— Pourtant le sens des affaires n’a pas grand-chose d’héréditaire. Vous connaissez le proverbe bamiléké : le père était un aigle, le fils un faucon, le petit-fils un vrai con !
— Je ne connais pas les Bamiléké, mais ils oublient qu’un carnet d’adresses compense largement…
— J’ai vu ta copine ! l’interrompit Bernard Braissant d’un air fripon.
A la stupéfaction générale. Car son intervention venait comme un cheveu sur la soupe au beau milieu de la discussion. Si absurde et décalée qu’elle éveilla néanmoins notre curiosité : de qui parlait-il ? Et quel rapport cette personne pouvait-elle bien avoir avec le sujet ?
— Qui ça ? demanda Jean-Michel, agacé.
Et j’aurais parié que Marie comme moi partageait l’agacement de Jean-Michel envers Bernard, au point de se sentir solidaire et presque complice de ce garçon pourtant peu séduisant.
— Françoise.
— Françoise qui ? s’impatienta-t-il.
— Françoise Hardy.
— Mais je la connais à peine !
— C’est ta copine, non ? Enfin, c’est toi qui me l’as présentée en tout cas.
Il nous fallut un moment pour digérer le culot ahurissant de Bernard. Car ceux qui pratiquent le name- dropping essayent d’ordinaire de le faire avec finesse en prenant part à la conversation générale. Rien de tel chez Bernard, qui n’avait même pas essayé de rebondir sur la discussion pour en venir là où il voulait, c’est-à-dire à se montrer comme un type en vue qui connaissait des gens importants.
Le culot de Bernard Braissant m’indigna tant que Jean-Michel m’apparut sympathique par contraste. Aussi étais-je presque contente de l’avoir à côté de moi pendant le dîner.
— Madame est servie ! hurla le nouveau maître d’hôtel, au lieu de l’annoncer posément comme il aurait dû le faire.
Ma mère me jeta un regard noir avant de dire d’un ton léger :
— Les filles, allez donc chercher votre père. Il doit être dans la bibliothèque avec les Démazure, pendu au téléphone avec Sotheby’s à New York.
— Tu le sors d’où, l’aboyeur ? railla Marie tandis que nous nous éloignions.
— Oh ! ça va ! Je ne te conseille pas de la ramener. Parce que je pourrais te retourner le compliment à propos de ces faiseurs de Braissant !
1 Oscar de La Renta.
2 Le Petit Nicolas, de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé.
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