Les prétendants

Cécile David-Weill · Chapitre 20 sur 55

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Les prétendants

Dîner du samedi 15 juillet, 13 personnes

 

 

HOMMES FEMMES

Edmond Ettinguer Flokie Ettinguer

Frédéric Hottin Laure Ettinguer

Odon Viel Marie Ettinguer

Henri Démazure Polyséna Démazure

Laszlo Schwartz Gay Wallingford

Bernard Braissant Laetitia Braissant

Jean-Michel Destret

 

PLACES À TABLE D’EDMOND PLACES À TABLE DE

FLOKIE

Laure Henri Laetitia

Bernard Odon Marie Frédéric

Gay Polyséna Jean-Michel Laszlo

Edmond Flokie

 

MENU

Consommé

Gigot de 7 heures

Salade-Fromages

Pie de groseilles à la crème anglaise

Jean-Michel était décidément indécrottable puisqu’il sembla aussi désapprouver le menu du dîner, au point que ma mère, sa voisine, se sentit obligée de lui expliquer que le gigot, loin d’être trop cuit, avait été caramélisé pendant sept heures pour atteindre ce moelleux de confit qui nous aurait permis de le manger à la cuiller, si toutefois les règles de l’étiquette nous l’avaient permis. De même qu’il avala sans y prendre garde le Cheval Blanc 1961 qui fit pourtant se pâmer les autres invités.

A notre table, Odon Viel nous fit beaucoup rire en nous parlant de son voyage en train depuis Paris et de la gêne qu’il avait éprouvée devant un groupe de jeunes, et notamment des tourtereaux en face de lui dans son compartiment qui s’embrassèrent à qui mieux mieux pendant tout le trajet.

— Mais c’était leur seule activité du voyage ! Comme le pique-nique autrefois, avec le pâté de campagne et les pelures d’oranges.

Polyséna nous reparla de son livre sur les portraits, et du jeu des ressemblances auquel elle voulait se livrer entre les personnages représentés dans les œuvres d’art et les gens célèbres d’aujourd’hui. Ce qui amena Odon à évoquer Proust.

De là, la conversation dériva sur l’art et la « répudiation du réalisme »

évoquée par René Huyghe1 , c’est-à-dire la façon dont la peinture, qui s’appliquait autrefois à « transcrire la réalité physique ou psychique », se voulait, depuis Mondrian, « pure », « allégée de tout ce qui n’était pas sa stricte nature » pour éliminer toute trace du passé et de la tradition et « repartir vers une nouvelle édification ».

Ain’t No Sunshine, de Bill Withers, I Will Survive, de Gloria Gaynor, Strong Enough, de Cher, From Me To You, des Beatles. Les tubes s’enchaînaient chez les Russes, en me donnant une furieuse envie de danser. Aussi après le dîner lançai-je l’idée de descendre à la plage pour un bain de minuit au son de l’orchestre. Marie s’était tellement embêtée entre Henri Démazure et Jean-Michel, impossible à dérider, qu’elle sauta sur l’occasion.

— Oh ! oui, je vais me changer.

Et les Braissant de rebondir à l’unisson :

— Bonne idée.

Ce qui obligea Jean-Michel, qui n’avait aucune envie de voir évaluées ses connaissances en matière d’histoire de l’art, à suivre le mouvement.

De la plage, la lune était rousse, jetant un voile de brume sur la mer noire et luisante comme de l’encre. C’était magnifique, mais effrayant. Si bien qu’au moment de m’y baigner, des monstres marins, des poulpes géants bourrés de tentacules et des requins en maraude surgirent dans mon esprit, figeant sur mon visage un sourire bravache de moins en moins convaincu.

— T’inquiète, le frisson fait partie de l’exercice ! Je vais venir avec toi, me dit ma sœur.

Nous étions en peignoir au pied de l’échelle tandis que nos convives devisaient un peu plus haut près de la grotte. Et il ne faisait aucun doute à leur air de conspirateurs, qu’ils nous débinaient ou qu’ils critiquaient nos parents, la maison ou notre façon de vivre. Mais peu nous importait. Car Black And White Eyes, de Syd Matters, nous avait plongées dans une humeur délicieusement nostalgique et sentimentale :

— Tu veux m’expliquer ce qu’on fout avec des connards pareils, dis-je à Marie, alors que l’on pourrait être avec des types divins, amoureux.

— Tu as bu, ou bien c’est James Blunt ?

Et c’est vrai que l’orchestre jouant One Of The Brightest Stars n’y était pas pour rien. De même que les éclats de voix et les rires provenant de chez les voisins qui, bien que ploucs, Russes et mafieux, s’amusaient en dansant et en s’embrassant comme les voyageurs du train d’Odon.

In The Summertime de Mungo Jerry, puis Soul Bossa Nova de Quincy Jones : le quart d’heure langoureux semblait avoir pris fin. Et nos amis s’avisèrent soudain qu’il serait poli de nous rejoindre. Aussi, prenant un ton enjoué destiné à gommer les horreurs qu’il venait d’échanger sur notre compte, Bernard s’écria :

— Attendez-nous, les filles !

Mais Marie et moi nagions déjà vers la fête en écartant les doigts dans l’eau pour brasser les éclats étoilés qui en surgissaient.

— Allons bon, le voilà transformé en boute-en-train ! murmurai-je

Et je ne croyais pas si bien dire car Bernard n’en resta pas là. Et, plongeant ostensiblement du plongeoir pour se faire remarquer du groupe qui nous observait depuis le ponton des Russes, il nous rejoignit prestement à grands coups de crawl.

— Ça a l’air d’un ringard, leur garden-party ! commenta-t-il bruyamment.

— Ecoute, en tout cas, leur orchestre est dément, lui dis-je tandis qu’il hurlait dans leur direction :

— Vous vous amusez ?

— Fous-leur la paix ! lui dit Marie. Ils ne parlent pas français de toute façon.

Au lieu de quoi, il reprit :

— Are you having fun ?

— Yes, répondit une voix masculine, dont le calme tranchait avec les rodomontades de Bernard.

— Arrête, s’il te plaît ! lui demandai-je à mon tour, atrocement gênée, tout en optant pour une nage indienne d’un autre temps.

Mais il n’y avait rien à faire. Bernard, rejoint en quelques brasses par Laetitia et Jean-Michel, était surexcité. Comme s’il tenait, avec ce morceau de bravoure, une revanche sur un week-end où il avait eu l’impression de jouer les utilités.

— You should come visit us, we have a better beach, better food, and better company !

— Mais tu es timbré ! m’écriai-je furieuse.

— Un malade ! confirma Marie, avant de prendre Bernard à parti : Il ne t’est jamais venu à l’esprit que nous pourrions avoir envie d’éviter nos voisins mafieux ?!

— Why don’t you come over here ? fit la voix.

— We were’nt invited, that’s why. But have a wonderful evening, sir, répondit Marie, qui espérait mettre ainsi un terme à la plaisanterie et amorcer un retour vers la plage de l’Agapanthe.

Mais Bernard, galvanisé par les gloussements de Jean-Michel et Laetitia à ses côtés, reprit de plus belle :

— You should listen to me, you seem like an adventurous guy, and you’d be a fool to miss the opportunity of meeting my girlfriends here, who happen to be the best-looking women I ever met.

— Tu te fous de moi, là ! s’écria Marie. Tu ne veux pas nous vendre avec une étiquette autour du cou pendant que tu y es !

— C’est vrai, tu ne manques pas d’air, fis-je en écho avant de me tourner vers Laetitia, très mal à l’aise, qui s’écria :

— Oh ! merde ! Il se déshabille !

— Quoi ? fis-je avant de suivre son regard en direction de la plage des Russes où notre interlocuteur se livrait à un strip-tease au son de Many Rivers To Cross de Jimmy Cliff.

— Oh ! merde ! renchéris-je, signant ainsi notre retour précipité vers la plage de l’Agapanthe.

La silhouette de noir vêtue s’éclaircit progressivement. Apparurent d’abord la chemise blanche sous la veste de smoking, puis la peau nue. Laetitia, Marie et moi n’en menions pas large, tandis que Bernard adoptait un air affairé pour cacher sa surprise et peut-être même sa déception de se faire ainsi voler la vedette par un inconnu qu’il n’avait jamais cru pouvoir faire venir jusqu’à nous.

— Est-ce qu’on a quelque chose à lui proposer à boire, au moins, maintenant que je lui ai vanté la qualité de notre hospitalité ? s’inquiéta-t-il en sortant de l’eau.

— Et que tu as fanfaronné sur la beauté des femmes à tes côtés ! ajouta Laetitia, candidement inquiète de le décevoir physiquement.

— Je te remercie ! dis-je afin de détendre l’atmosphère en me dirigeant vers le coin de la plage où se trouvait la grotte abritant la douche pour me dessaler.

— Tu crois qu’il est beau ? se risqua Marie qui m’avait accompagnée en s’enveloppant dans une serviette tout en suivant des yeux l’inconnu qui s’apprêtait à plonger dans l’eau.

— Ah ! cela m’aurait étonné aussi, que tu ne te mettes pas à fantasmer ! lui dis-je.

— Pourquoi, pas toi ? me dit-elle.

— Eh bien si ! En fait, moi aussi. T’as raison, j’espère qu’il est sublime.

— Ah ! Tout de suite ! ironisa Bernard, en surveillant son épouse du coin de l’œil, visiblement contrarié par l’indécente propension des femmes à raconter leurs émois sensuels.

L’inconnu nageait jusqu’à nous au son de La maison près de la fontaine de Nino Ferrer. Et Marie, Laetitia et moi le suivions des yeux, hypnotisées, en chantant à tue-tête :

— … Ça sent l’hydrogène sulfuré… Ce n’est pas si mal et c’est normal, c’est le progrès…

Tandis que Jean-Michel, silencieux, semblait accuser le coup. Comme si notre attitude de séductrices venait de lui faire comprendre que nous ne lui avions jamais témoigné ce type d’intérêt. Et que lui, qui n’en voulait à aucun prix jusque-là, se rendait compte tout d’un coup qu’il en était aussi vexé que fâché.

L’inconnu surgit des ondes sur l’air de Bang Bang, de Nancy Sinatra. Et parvenu en haut de l’escalier, il se cassa en deux pour nous baiser la main en se présentant :

— Rajiv Kapour, how do you do ?

Marie lui tendit une serviette avant que nous ne le regardions de plus près. Jeune, trente ans environ, il était d’une élégance et d’un naturel déconcertants pour quelqu’un qui dégoulinait en caleçon chez de parfaits inconnus. Tranquille, me suis-je dit. Et cette tranquillité me parut aussitôt séduisante. De même que ses yeux noirs bordés de cils longs, fournis et soyeux.

Bernard, qui avait déniché de la vodka dans la partie supérieure du frigidaire de la caverne, officia comme barman tandis que ma sœur nous faisait asseoir sur les couche-partout de la plage en prenant la parole :

— I’m afraid my friend Bernard has enticed you here under false pretenses, but we’re very happy to meet you.

Mais quelque chose d’impérieux, d’autoritaire, d’altier dans le comportement de Marie me fit tiquer. Quelque chose d’à la fois irréprochable et de robotisé, qui rendait secondaire notre tendresse et notre intimité. Puis je compris ce que c’était. Elle jouait à la maîtresse de maison. En se mettant en avant et en se présentant comme la seule interlocutrice de l’Indien, telle une reine flanquée de ses favorites. Elle avait quelque chose de dominant, d’arrogant, que je n’avais pas ressenti depuis l’enfance et qui me flanqua un coup au cœur. Je retrouvai soudain en elle une attitude que notre complicité avait pourtant fait disparaître, celle de la sœur aînée, de la jolie fille qui domine avec condescendance sa cadette moins gâtée par la nature.

Je me sentis tout d’un coup affreusement triste, seule et troublée par la sensation de ne pas aimer Marie à cet instant, de n’éprouver pour elle ni tendresse, ni admiration. Etais-je jalouse de ma sœur ? Est-ce que je voulais lui dérober l’attention de ce garçon ? Mais à en juger par les coups d’œil qu’il me jetait depuis son arrivée, c’était déjà fait. Car il m’observait avec insistance alors qu’il ne faisait que répondre poliment à Marie.

Et devant cet état de fait, inexplicable à mes yeux tant je jugeais ma sœur plus belle que moi, je me rendis compte que je ne n’avais jamais été témoin des prémices de ses aventures amoureuses. Et que je ne m’étais encore jamais mise en situation de compétition avec elle par certitude de la perdre, mais aussi parce que je n’aurais jamais supporté de vaincre. Sans doute sentais-je confusément que Marie, plus fragile que moi, aurait eu du mal à s’en remettre, car elle avait l’habitude de jouer sur le registre de la séduction et de la beauté, tandis que j’avais l’habitude de m’en passer.

En attendant, perdue dans son rôle de maîtresse de maison parfaite qui lui ôtait toute sensibilité, Marie ne se rendait pas compte de ce qui se passait entre le jeune homme et moi. Non qu’il se passât grand-chose d’ailleurs, puisque nous étions six à parler sur une plage mal éclairée, à part le désir qui surgissait entre nous malgré ma tristesse. Encombrant et, me semblait-il, palpable à défaut d’être visible, il me submergeait par vagues dès que l’Indien me regardait. Un pincement en bas du ventre si violent que j’en aurais sursauté si je n’avais pas été si bien élevée.