L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 1 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-1

1

Carthage, – 99 avant notre ère

Assis à l’arrière du bateau, le visage masqué par la capuche de son manteau, le passager semblait indifférent aux manœuvres de l’équipage. Tandis que les hommes couraient en tous sens pour préparer l’accostage sous les aboiements du maître de pont, il gardait les yeux fixés sur le promontoire dominant l’ancien port et la rade où trônaient encore les ruines de l’arsenal. Le navire venait de doubler le cap de Carthage et le site de l’ancienne rivale de Rome apparaissait tout à coup à leur vue. Dominé en son centre par la masse imposante de la colline de Byrsa, il ne laissait paraître aucune trace d’activité humaine. Rien ne troublait la couleur uniforme du paysage, mélange de la roche blanche et de l’ocre du sable.

Plissant les paupières pour être moins ébloui, l’homme sentait monter la chaleur, plus étouffante à mesure que le navire ralentissait en s’approchant de la côte. Le soleil était loin du sommet de sa course, mais une brume courait déjà sur la pierre, brouillant les contours et les formes. Un éclat vif au sommet de la falaise attira son attention. Il essaya de détailler l’endroit où le rayon s’était reflété sur du métal et crut distinguer une silhouette.

— Tu es certain que c’est ce bateau-là ? interrogea l’un des soldats.

Debout sur le quai, à l’écart des hommes de la capitainerie, ils observaient la manœuvre d’approche. Tous deux portaient, sur leurs baudriers et leurs jambières de cuir trempées de sueur, les insignes en bronze des légions romaines.

L’autre lui jeta un regard ironique. Il essuya son front ruisselant et, avec un soupir, entreprit de remettre le casque surmonté d’un panache rouge qu’il tenait jusqu’alors sous son bras.

— Et quel autre ? laissa-t-il tomber en fixant la mentonnière de cuir. Qui serait assez fou pour venir ici ?

— Qui que ce soit, puisse-t-il se hâter, soupira son compagnon. Ou nous allons être rôtis avant le soir…

— Et qu’il reparte vite. J’ai l’impression que nous sommes là depuis des mois ! Seul l’Enfer sait ce qui a pris au consul de vouloir faire halte dans ce lieu maudit et y attendre cet architecte mandé par le Sénat. Nous devrions déjà être en route pour Rome.

— Dépêchons-nous, répondit le premier en s’engageant sur le quai de pierre.

Les hommes du port venaient d’agripper les cordages lancés depuis le pont du bateau et s’affairaient à le haler contre la jetée.

Les deux soldats sautèrent à bord dès que le navire fut immobilisé.

Traversant le pont sans prêter garde aux matelots, ils s’approchèrent de l’homme toujours assis à la poupe, dissimulé par son manteau de toile. Immobile et silencieux, il semblait occupé à dessiner des figures avec un petit bâton.

— Est-ce toi, l’architecte qui se nomme Marcus Vitruvius Pollio ? demanda le soldat.

L’homme acquiesça sans lever les yeux.

— Nous avons ordre de te mener au consul sans délai.

Le soldat tourna la tête et désigna le haut du promontoire que l’homme observait quelques instants auparavant.

— Il est là-haut, dans les ruines.

Le soleil touchait au zénith lorsque les trois hommes débouchèrent sur le plateau qui dominait l’ancien port et la ville morte, jusqu’aux faubourgs populaires de Mégara. Vitruve s’arrêta un instant pour respirer et contempler le spectacle. Depuis cette hauteur, on distinguait les contours des fondations du théâtre, de l’aqueduc, des citernes, des thermes, et du mur entourant la nécropole des souverains puniques. Cinquante ans auparavant, les cohortes romaines avaient assiégé et brûlé la cité, avant de détruire méthodiquement pierre à pierre tous les édifices et de saler les ruines afin d’être certain que rien jamais n’y repousse : Carthage l’insolente, celle qui avait osé se dresser face à la puissance romaine pendant plus de deux cents ans et l’avait fait vaciller sur son trône, ne devait jamais renaître de ses cendres.

Il semblait à Vitruve entendre l’écho des cris des habitants choisissant de se jeter dans les ruines en flammes plutôt que de se rendre à ses conquérants, et la voix de la femme d’Hasdrubal, le dernier général carthaginois, maudissant son mari qui venait de demander grâce, avant d’entraîner ses enfants et un millier des derniers combattants dans l’incendie de l’arsenal.

Le soldat romain le tira de sa rêverie.

— Hâtons-nous. Le consul attend.

 

*

 

Le consul Marius repoussa d’un geste négligent l’outre d’eau que lui tendait son aide de camp et se tourna vers le petit groupe qui venait de surgir en haut du chemin de pierre.

— Enfin, murmura-t-il en se dirigeant vers eux.

Les cailloux brûlants roulaient en craquant sous les semelles de ses cothurnes. Tête nue, vêtu d’une simple cuirasse de cuir et d’un pagne blanc, les cheveux couleur de fer presque rasés, le consul ne paraissait pas souffrir de la chaleur qui accablait ses compagnons. Deux ans d’une guerre harassante, sans repos, à traquer le roi rebelle Jugurtha n’avaient pas éteint la flamme bleue qui éclairait son regard ni voûté la silhouette athlétique qui se dressait au milieu de l’esplanade.

Marius n’avait pas subi cette guerre, sa longueur, sa dureté. Il l’avait voulue, organisée. Il en avait maîtrisé le rythme, resserrant peu à peu son étreinte autour de Jugurtha, l’ancien allié de Rome, le coupant de ses amis et de ses refuges sans chercher à l’affronter, attendant qu’il s’épuise avant de le capturer, isolé, à bout de force. Il avait mené à bien cette traque longue et ingrate pour assurer son avenir politique à Rome. Sans imaginer que Jugurtha, dans une ultime tentative de marchandage, lui offrirait une motivation nouvelle et inespérée d’augmenter encore le bénéfice de son séjour sur les côtes d’Afrique. C’était cette aubaine qui l’amenait ici aujourd’hui. Il regrettait seulement de n’avoir pu exploiter lui-même les informations livrées par son prisonnier. Et d’avoir dû faire appel à cet architecte… « Qu’importe », pensa-t-il en regardant le petit groupe approcher, la gloire en reviendrait à lui seul.

L’escorte resta à distance et Vitruve s’avança vers le chef de l’armée romaine d’Afrique. Rabattant la capuche qui dissimulait ses traits, il s’inclina.

— Général.

Les deux hommes restèrent un instant face à face. Vitruve rendait presque une tête à son vis-à-vis et la blancheur de sa peau contrastait avec le teint cuivré du consul. Ses rares cheveux étaient collés à son crâne par la sueur qui coulait de son front bombé, le long de son nez pointu et sur ses joues flasques jusque sur son cou fripé.

— Je t’attendais plus tôt, j’ai ordonné que les hommes commencent à fouiller. Ils travaillent sans relâche depuis deux jours et deux nuits.

Vitruve haussa imperceptiblement les épaules.

— Le vent ne se commande pas.

Le consul tressaillit, surpris que l’architecte osât lui répondre sur ce ton. Renonçant à relever le mot, il se contenta de désigner l’espace qui allait du bord du plateau jusqu’à un renflement en demi-cercle où l’on devinait les fondations d’un mur disparu.

— Les plans que nous avons, ceux que j’ai saisis auprès de Jugurtha, indiquent qu’ici et jusqu’à deux cents coudées là-bas…

— … se trouvait le sanctuaire d’Eschmoun, coupa Vitruve, et là poursuivit-il en se retournant face au soleil, le Tophet, le lieu sacré du pouvoir.

Marius le considérait à présent d’un air mauvais.

— Je sais tout cela, général, poursuivit Vitruve. Tes hommes fouillent en désordre et s’épuisent sous le soleil. Fais-les redescendre. Conserve seulement les dix dont tu es sûr, ceux de ta garde. Et fais redescendre aussi ton état-major. Le Sénat t’attend. Et tes hommes sont fatigués. Ne perdons pas de temps.

L’architecte fit volte-face et soutint sans ciller le regard d’acier du consul.

— Trois jours seront suffisants, ajouta-t-il. Tu ne te seras pas arrêté en vain.

Il jeta un long regard autour de lui, comme flairant l’air étouffant réverbéré par les pierres blanches.

— J’en suis sûr : tout est là, ajouta-t-il.

Sans attendre de réponse, le petit homme s’écarta en direction des ruines qu’il venait de désigner, saisi d’une soudaine fébrilité.

Marius soupira.

— Fasse Jupiter qu’il dise vrai, murmura-t-il.

 

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