L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 16 sur 48

Pages du PDF

L'Ordre du Monde

Chapitre-16

16

 

Le soleil acheva de disparaître derrière le clocher de l’église, plongeant dans l’ombre la tonnelle et la totalité de la terrasse.

Claire avait insisté pour qu’ils s’installent là. Tommaso avait senti que cela participait d’une habitude et n’avait rien fait pour la bouleverser. Du reste, il faisait une température clémente et l’air frais avait laissé place à une atmosphère estivale.

Tommaso referma le dernier des dossiers récupérés dans le bureau de la Sorbonne et se passa la main sur les yeux en se tassant dans son fauteuil. Il sentait la fatigue peser sur lui, incarnée par l’ombre de la pile de papiers projetée sur la table.

Silencieuse, assise de l’autre côté de la terrasse, Claire posa son crayon et le glissa dans la liasse de feuilles qu’elle parcourait avant de la refermer à son tour. Elle l’interrogea du regard.

— Bien, résumons-nous, dit Tommaso. Tu m’arrêtes si tu vois autre chose que j’ai oublié. Au négatif, je crains qu’il y ait encore plus de questions que de réponses, beaucoup plus. Nous ne savons rien sur les assassins, rien non plus sur ceux qui nous ont tiré dessus, ni même si ce sont les mêmes. Et rien enfin qui relie les événements à Carthage et au bateau englouti que j’étais censé chercher. Mais…

Il écarta les bras pour signifier que tout n’était pas perdu.

— … au moins le paysage des travaux est-il plus clair : ton père ne s’est intéressé récemment – sauf à ce qu’un pan énorme de ses recherches ait disparu – qu’à trois sujets majeurs : l’archéologie de la Carthage punique, l’astronomie primitive et l’architecture d’un certain nombre de bâtiments, une quinzaine pour être précis. Ils sont listés sur cette feuille, à côté de la ville où ils se trouvent et de ceux qui les ont construits, dans un ordre apparemment incohérent. Sans que rien les connecte entre eux vraiment… Et en prime, certains des bâtisseurs font aussi l’objet d’études particulières.

Claire pencha la tête pour regarder la feuille qu’il venait de désigner. Tapés à la machine, les noms se suivaient, simplement séparés par un double interligne. Elle parcourut la première ligne des yeux.

Tommaso reprit.

— Maintenant, ce qui est moins clair. D’abord le lien entre ces trois sujets d’études. Là-dessus, tout renvoie à des mémos désignés par le même code ST puis un numéro d’ordre chronologique. Sauf que nous n’avons aucun de ces mémos. Étaient-ils dans sa sacoche ? Dans son portable ? La seule référence que j’ai trouvée est ce courriel imprimé reçu d’un nommé Aaron Gowitz, qui fait référence au mémo ST 12.

Il lui tendit une feuille froissée, au bord noir de poussière.

— Le nom te dit quelque chose ? À part lui, nous n’avons personne. Ton père était très prudent. Ou bien il n’échangeait aucune correspondance sur ces sujets, ce qui m’étonnerait, ou bien il gardait ailleurs toutes les identités de ses contacts et leurs correspondances. Peut-être même sur lui.

Elle secoua la tête en signe d’ignorance, les lèvres pincées.

— Ça ne fait rien. Nous allons y revenir. En un sens, nous sommes chanceux : tout était fait pour que nous ne puissions remonter aucun lien et si un courant d’air ou un geste maladroit n’avait pas envoyé cette feuille se coincer entre la table et la bibliothèque, nous en serions pour nos frais.

Il s’arrêta en considérant le regard dubitatif de la jeune femme.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle haussa les épaules.

— Rien. Enfin rien de tangible. Mais tu n’as pas connu mon père.

Surpris, Tommaso ouvrit de grands yeux.

— C’est-à-dire ? interrogea-t-il.

Une pointe d’agacement perça dans la voix de Claire.

— Ce que je veux dire, c’est que si tu l’avais connu, tu penserais moins facilement que nous devons cela au hasard. Mon père était extrêmement méticuleux. Et très calculateur.

Il acquiesça en silence, surpris de la trouver de nouveau sur la réserve.

Le vent venait de se lever. Elle frissonna. Il lui donna son pull posé sur le dossier de sa chaise.

— Tu n’as pas froid ? s’étonna-t-elle en passant le chandail.

Il fit signe que non de la tête tout en reprenant :

— Le deuxième point encore obscur, c’est le contenu même des dossiers.

Il lui tendit une note sur laquelle étaient inscrites des suites de chiffres et des formules mathématiques.

Claire secoua la tête.

— C’est incompréhensible. J’ai cherché partout quelque chose qui nous éclaire.

L’énervement se devinait encore dans ses mots et le geste vif par lequel elle désignait de la main les feuilles empilées près de sa chaise.

Tommaso essayait de deviner ce qui l’avait déstabilisée. Cette feuille ? Le hasard ? Tout simplement la fatigue ?

— Tous les dossiers sont semblables, poursuivit-elle d’un ton brusque. Les mêmes suites de chiffres, les mêmes éléments de plans, les mêmes notes de synthèse d’ouvrages d’érudition sur les modifications apportées aux bâtiments à travers les siècles…

Tommaso sentait monter en lui une excitation semblable à celle qui le tenait des journées entières sur des croquis, des places et des manuscrits anciens dans la préparation d’une mission de fouille. L’archéologue reprenait la maîtrise des événements, lui offrant un espace de sérénité, le sentiment de parcourir de nouveau pour un instant au moins un chemin balisé.

— Exact. Et pour tous, compléta-t-il, ces croquis refaits de la main de ton père avec des points reliés entre eux par des traits et des flèches.

Il souleva à la verticale quatre feuilles pour qu’elle puisse les embrasser d’un seul regard.

Les deux premiers dessins figuraient la basilique Saint-Pierre de Rome et un bâtiment qui ressemblait à l’Assemblée nationale française.

— C’est quoi à droite ? demanda Claire.

Il jeta un regard par-dessus les feuilles dressées devant lui.

— Sauf erreur c’est la Cité interdite de Pékin. Et là le Palais impérial de Tokyo.

Les lignes se croisaient en tous sens, reliant des points divers selon un ordre incompréhensible. Des schémas de coupe en bas du feuillet complétaient le plan vu du ciel qui prenait la plus grande partie de la page.

Tommaso reposa les papiers à plat.

— Troisième point obscur, la raison pour laquelle dans le dossier sur le Palais-Bourbon sont archivées, annotées avec la mention « ST » et un certain nombre de passages soulignés, plusieurs coupures de presse relatives à l’attentat commis la veille de l’assassinat.

Il saisit de nouveau l’un des plans.

— C’est la même mention qui est indiquée à côté de chaque point de convergence des lignes. J’ai essayé de comparer les liens d’un édifice à l’autre. Il y a des ressemblances. Regarde.

Il prit une feuille translucide sur laquelle étaient figurés un rond et un triangle puis la superposa à chacun des plans.

— Si l’on ne retient que certains des points, on obtient exactement les mêmes figures, et elles se répètent aux mêmes endroits.

Claire observait en silence.

— Ça, je pense que ce sont des courbes de niveau, ou des variations de pentes. Cela signifie que les lignes doivent figurer quelque chose en trois dimensions, une figure complexe, qui correspond peut-être aux équations. Il faudrait plus de temps bien sûr…

Tommaso fit glisser le calque lentement en silence, comme s’il poursuivait une réflexion intérieure avant de reprendre le fil de son exposé.

— Quatrièmement, pourquoi ton père entretenait-il des relations avec quelqu’un comme ce Gowitz, un universitaire, en prenant soin de masquer leurs échanges ? Enfin cinquièmement, ajouta-t-il comme avec réticence, il y a ça.

Il soulevait un carnet noir en moleskine.

Claire écarquilla les yeux.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? C’était dans le coffre de la cheminée ?

— Non, le coffre était ouvert et vide. Curieusement, ce carnet était caché derrière la plaque de bois du fond des étagères.

Claire eut un mouvement de surprise.

— Tu les as démontées ?

— Pas toutes, non. Un coup de chance, la pile de dossiers a cogné contre et ça a sonné creux. L’une des plaques était décollée du mur de deux centimètres et amovible. Une cachette facile d’accès et invisible.

— Et alors ?

— Alors c’est un livre de comptes. En partie encodé, mais pas très difficile à déchiffrer. Parcellaire, parce que, par exemple, les numéros de comptes complets et les intitulés n’y figurent pas. Mais c’est de toute évidence une comptabilité.

Claire blêmit.

— Ton père touchait de l’argent. Où, je ne sais pas. De qui non plus. Mais visiblement beaucoup d’argent. À vue de nez, deux ou trois millions d’euros ou de dollars. Alors soit il avait des informations très précieuses, soit il faisait chanter quelqu’un.

Il s’interrompit en la voyant sursauter.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Elle se leva d’un bond. Ses yeux lançaient des éclairs.

— Son goût du secret te paraît bizarre ! Et maintenant les soupçons. Écoute-toi : tu parles de quelqu’un que tu n’as jamais vu, jamais connu, sur qui tu ne sais presque rien, un type mort il y a quelques jours à peine ! Et tu en parles presque comme d’un voyou, comme d’un type louche ! Je suis désolée de devoir te rappeler qu’il s’agit de mon père, qu’il a été assassiné il y a trois jours et que ce sont ses assassins que nous cherchons.

Médusé devant la virulence soudaine des mots de Claire, Tommaso se leva pour tenter de couper court à sa colère.

— Je n’ai pas dit ça. Claire, ne le prends pas comme ça. Je veux juste savoir qui était ton père, cerner son activité. Je ne dis pas que cela est autre chose que bizarre mais…

— Ce qui m’intéresse, moi, coupa-t-elle froidement, c’est de savoir qui a fait ça. Et de me venger. Je sais que ton souci est de maintenir à flot ton bateau. C’est très bien. Et je ne t’en voudrais pas de ne pas te mêler du reste. Peut-être avais-tu raison et vaut-il mieux que tu oublies tout cela.

Tournant les talons, elle s’élança vers l’escalier.

— Claire ! lança Tommaso.

Seul le bruit des pas dévalant les marches à la volée lui répondit.

 

*

 

Tommaso consulta sa montre. Six heures s’étaient écoulées. Assis dans la bibliothèque, il admira le ciel étoilé à travers la verrière. Ses yeux le brûlaient à force d’avoir compulsé de nouveau tous les documents.

Il entendit des pas traverser le couloir. Claire apparut sur le seuil. Elle avait le visage marqué. Entre les doigts de sa main droite brillait la petite pierre verte.

Il ouvrit la bouche, mais elle le devança.

— Le premier dossier était sur l’Assemblée nationale française. Le deuxième sur le Parlement anglais. Quelles étaient la troisième et la quatrième villes sur la liste ?

Il répondit sans hésiter.

— Rome…

Elle l’interrompit, la voix tremblante :

— Et Bruxelles ?

Il acquiesça, l’air surpris.

— Oui, c’est bien cela. Pourquoi cette question ?

Elle avala sa salive.

— Je viens de l’entendre à la radio. Deux attentats à quelques heures d’écart. Ce matin et cet après-midi. Visant Saint-Pierre de Rome et le nouveau siège en chantier de la Commission européenne à Bruxelles. Les deux ont subi des dégâts très importants.

Ils étaient assis dans la cuisine, face à face, de part et d’autre de la grande table de ferme qui occupait la majeure partie de l’espace. Tommaso leva les yeux vers Claire. Sous l’éclairage tamisé de la suspension fixée au-dessus d’eux, elle paraissait plus pâle, comme épuisée. La lumière tombante soulignait ses pommettes et le creux de ses joues. Elle regardait obstinément son verre, les deux mains serrées autour de lui, comme si elle ne parvenait pas à chasser les images de destruction qu’ils venaient de voir à la télévision, semblables à celles de Paris et de Londres, avec le même ballet de voitures de secours et de police, les murs abattus, les poutres brisées, les vitres soufflées… Les informations tournaient en boucle, les journalistes ne sachant à laquelle des deux catastrophes accorder la primeur. Chaque séquence de Rome ou Bruxelles était complétée sur une bande déroulante de nouvelles de l’autre ville. Et bientôt, des spéculations couraient sur le lien supposé que suggérait la coïncidence presque parfaite des deux explosions. Le trop-plein de drames, augmenté des rappels sur la suite des enquêtes des précédents attentats de Paris et Londres, noyait la clarté du récit sous un flot excessif d’informations. Dans chacun des pays concernés comme aux États-Unis et en Russie, des conseils des ministres étaient convoqués à la hâte, des mesures de protection renforcées, des cellules de crise activées.

— Je suis désolée, dit Claire d’une voix presque imperceptible. Je n’aurais pas dû m’emporter, je…

Tommaso écarta son propre verre et recula sa chaise qui grinça sur le sol de tomettes ocre.

— Laisse ça. Moi aussi je suis désolé, je n’aurais pas dû être aussi brutal…

Elle releva la tête, les yeux brillants. D’un geste machinal, elle repoussa vers le bout de la table les assiettes et le saladier dans lequel Tommaso avait improvisé une version adaptée des spaghettis carbonara.

— Tu sais, mon père était mystérieux. C’était un type admirable par certains côtés. Brillant. Mais je ne le connaissais pas si bien. Je suis restée des années sans lui parler, sans le comprendre. Et j’étais malheureuse que ça ne paraisse pas le soucier. Je me dis qu’il y a des pans entiers de lui que j’ignore. Peut-être que toute l’image que j’ai de lui est fausse ?

Elle but une gorgée, puis se leva. Par la fenêtre, les rayons de la lune venaient frapper le poêle à bois derrière eux.

— Je voulais être comme lui sans savoir comment il était. C’est idiot, non ? Mais je suis devenue journaliste, faute de pouvoir moi aussi devenir spécialiste d’un sujet. Autant dire que j’avais tout raté.

Elle soupira, glissa ses mains au fond des poches du gilet de laine gris dans lequel elle se pelotonnait.

— Et toi ?

Il la regarda, l’air étonné.

— Je veux dire : tu as une famille ?

— J’ai une femme. Une petite fille.

— Je voulais dire un père, enfin des parents.

Tommaso se passa la main sur les lèvres, hésita.

— Mes parents sont morts tous les deux. J’avais onze ans. Ils se sont noyés. On est venu me l’annoncer un matin. J’étais en vacances en Italie, chez des cousins. Je me souviens très bien de la sensation étrange que j’ai eue, comme une sorte de dissociation. J’étais théoriquement bouleversé, mais pratiquement, mon esprit me terrorisait parce qu’il ne parvenait pas à retrouver leur image. Je les avais très peu vus depuis trois ans.

Il fixa Claire.

— Mauvaise question, mauvaise réponse. Tu as mis le doigt dans un truc compliqué.

Elle haussa les épaules en souriant pour montrer qu’elle était désolée.

Il y eut un instant de silence. Elle se leva pour débarrasser la table, l’arrêtant d’un geste pour lui signifier de rester assis. Elle posa les assiettes sur la desserte en bois placée à côté de l’évier. La couleur sombre des meubles et les murs noircis par la fumée du poêle à charbon qui trônait contre la cheminée donnaient au lieu une atmosphère un peu triste.

Tommaso observait Claire tandis qu’elle nettoyait rapidement la vaisselle. Il pensa qu’elle essayait seulement de détourner la conversation, pour ne pas le gêner. Cette pensée le toucha et il se rendit compte au même instant qu’il n’avait pas évoqué ce sujet depuis des années.

— Je ne veux pas t’embêter, dit-elle en se rasseyant.

— Je crois que vais prendre un autre verre, répondit-il en saisissant la bouteille de vin.

— Pourquoi ne les avais-tu pas vus durant tout ce temps ?

— Autant que je commence au début. Mon père était écossais et diplomate. Il avait rencontré ma mère lors d’un voyage en Italie, à Naples, et ils s’étaient mariés sans jamais habiter aucun des deux pays. Mon père était fou amoureux de ma mère, ils s’aimaient passionnément. Au point que je me sentais parfois de trop. J’ai été élevé un peu partout en Europe, jusqu’à ce que ma grand-mère meure. J’avais huit ans. Et là, ils ont décidé que je devais aller tenir compagnie à mon grand-père, qui vivait dans le château des Mac Donnell, près d’Édimbourg. Un authentique château écossais. Mais tu ne sais pas qui sont les Mac Donnell ?

Il sourit.

— Une vraie famille écossaise, dont la plupart des héritiers entre 1500 et 1750 ont fini emprisonnés, tués sur des champs de bataille ou exécutés en place publique pour rébellion contre la couronne anglaise. Pas assez apparemment pour éteindre la lignée. Peut-être est-ce pour cela que nous avons le chardon pour emblème ? Donc mon grand-père vivait entre son château et une résidence de Londres où il mettait les pieds le moins possible. Et moi j’étais censé lui tenir compagnie onze mois sur douze. Je me souviendrai toute ma vie du premier soir où je suis arrivé là-bas, dans le nid d’aigle, conduit par le chauffeur de mon grand-père, un paysan qui me terrifiait. Tout me terrifiait d’ailleurs, du haut de mes huit ans, même les sièges trop grands de sa voiture. C’était comme si on avait balayé d’un coup toute ma vie, qu’on l’avait effacée pour la changer du tout au tout. Je venais d’Italie, de la douceur, de la lumière chaude. Et là… Le vent soufflait, balayant des paquets d’eau sur la lande. La pierre des murs, noirâtre, suintait l’eau qui dégoulinait, tout était froid et tous les bruits résonnaient avec une force incroyable. J’étais tétanisé. Mon grand-père m’a accueilli avec la froideur qui lui était coutumière, comme un alien débarquant sur terre. Un domestique m’a emmené voir ma chambre. Nous sommes montés pendant un temps qui m’a paru infini, jusqu’en haut de la tour la plus haute, du moins est-ce mon souvenir, et puis je suis entré dans la pièce. Elle était ronde. Même les portes d’entrée et celle qui menait au cabinet de toilette étaient incurvées. Mais ce qui frappait surtout, sur les murs blanchis à la chaux, c’était la fresque qu’il avait fait dessiner. Tout autour de la chambre se déroulait l’histoire de Barbe-Bleue et de ses femmes, avec tous les détails horribles du placard entrouvert et des corps pendus.

Il s’arrêta une seconde, un sourire triste aux lèvres.

— J’ai vécu là pendant ces trois ans. Et puis le troisième été, pendant mes vacances en Italie, mes parents sont venus en Écosse. J’étais supposé les y retrouver trois jours plus tard. Et je ne les ai jamais revus. Ils se sont noyés ce jour-là. Ils étaient partis en barque sur un lac. On n’a jamais su ce qui s’était passé.

Il se tut un instant.

— Mon grand-père s’est alors totalement renfermé sur le château. Il a vendu Londres, d’autres choses. Je crois qu’il n’a quasiment plus quitté son domaine. Il ne me parlait pas beaucoup plus. Il me regardait même parfois de travers, comme si je lui rappelais de mauvais souvenirs…

Il s’arrêta de nouveau, ramassa les verres vides pour les porter dans l’évier.

Claire se leva à son tour.

— J’aime beaucoup l’Écosse, moi aussi. Nous y allions souvent quand j’étais enfant et j’y suis retournée en bateau. J’ai beaucoup navigué là-bas. Mes parents aimaient y passer leurs vacances. Ma mère trouvait l’eau trop froide mais moi, j’adorais les vagues, je restais dans l’eau des heures jusqu’à avoir les lèvres violettes et à ne plus pouvoir cacher que je tremblais. Alors ma mère m’emmenait. Mon père nous regardait revenir, l’air interdit. Il ne sortait pas beaucoup, lui. Il travaillait. Je crois que je ne me souviens pas qu’il ait joué une seule fois avec moi. C’est peut-être pour cela que je suis partie loin pour faire des études. Je voulais lui montrer ce que je valais, l’impressionner.

Tommaso la regardait attentivement. Elle avait gardé son torchon à la main et il songea que pour la première fois elle ouvrait légèrement la porte sur elle-même.

— Et le Vietnam ? C’était pour ça aussi ? demanda-t-il. Elle se raidit de nouveau avant de poursuivre sans relever son intervention.

— C’était puéril.

Elle posa le tissu sur un meuble et frotta ses paumes.

— J’aurais dû savoir que rien n’impressionnait mon père que lui-même…

« Il y a de l’amertume dans ces mots », songea Tommaso.

Elle se tut un instant. Pendant qu’elle achevait de ranger avec des gestes lents et méthodiques, il se surprit à l’observer à son insu. Elle lui apparaissait plus triste qu’il ne l’avait perçue jusque-là. Plus belle aussi. Et dans le sillage de sa colère passée, une ombre de fragilité flottait autour d’elle. Il pensa de nouveau qu’elle n’avait pas tout dit sur sa relation avec son père. Elle demeurait sur la réserve, plus prompte à interroger qu’à donner des réponses.

Elle acheva son travail, s’essuya les mains sur un torchon accroché à une porte de placard puis reprit d’un ton tout différent, comme on interrompt une digression.

— J’ai regardé dans le fichier d’agenda et de contacts universitaires de mon père. J’ai trouvé le nom que tu cherchais. Celui du mail, Aaron Gowitz. Ses coordonnées sont à l’institut archéologique du centre Shalem, à Jérusalem.

Tommaso se retourna en essuyant ses mains sur le même torchon.

Il la regardait fixement. Elle hésita.

— L’Assemblée nationale, puis le Parlement anglais, puis les deux autres… Si c’est une coïncidence, c’est incroyable. Et si ce n’est pas le cas, qu’est-ce que mon père venait faire là-dedans ?

Il haussa les épaules.

— Je ne sais pas, Claire. Il faut chercher encore, détailler à nouveau ces dossiers, ces chiffres. Il y a bien une raison. Un lien. Quelque chose que ton père savait. Quelque chose qui avait peut-être un rapport avec Carthage et le bateau… Gowitz. C’est peu, mais c’est notre seule piste nouvelle.

Il s’interrompit.

— Au moins, le cinquième édifice documenté dans les dossiers de ton père ne risque pas d’être détruit…

Elle leva vers lui un regard interrogateur.

— … parce qu’il l’a déjà été par deux fois, il y a plus de deux mille ans.

Un mot se forma sur les lèvres de Claire.

Il acquiesça.

— Oui. Le prochain bâtiment cité sur la liste de ton père, à côté du nom de la ville où il se trouve, c’est le Temple de Jérusalem.

OceanofPDF.com