L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 7 sur 48

Pages du PDF

L'Ordre du Monde

Chapitre-7

7

 

Monastère du mont Cassin, Italie – juin 1414

 

Fra Leandro fit un geste pour remonter la manche de son habit de bure et tendit le bras en avant dans le caveau jusqu’à toucher le livre. Lorsqu’il le dégagea, les os d’une des mains du squelette se disloquèrent et roulèrent au fond du cercueil de pierre avec un bruit sec. Les doigts du religieux tremblèrent. Il caressa la couverture de vélin brunâtre. Les traces d’humidité et les auréoles laissées par des taches successives étaient les seules décorations de la reliure anonyme. La couverture et le dos du livre ne portaient mention d’aucun auteur ni d’aucun titre. Fra Leandro hésita une seconde encore, puis souleva la couverture épaisse faite de plusieurs feuilles accolées à une peau de cuir elle-même fixée sur une plaque de bois. Une liasse de parchemins d’une texture peu commune apparut. L’écriture sur le premier d’entre eux était si pâle qu’on la distinguait à peine. Le religieux plissa les yeux et pencha sa grosse tête ronde pour essayer de déchiffrer la première ligne.

— Quum divina tua mens et numen, imperator caesar… ânonna-t-il à voix basse.

L’émotion le bouleversait en même temps que son impatience grandissait. Il eut une grimace de dépit : impossible de lire la suite.

Il se retourna pour chercher un espace mieux éclairé dans la nef de l’église. Les embrasures étroites, fines comme des archères, laissaient poindre seulement une lumière troublée de la coloration des vitraux. Les reflets bleus et rouges qui tombaient sur les pages brouillaient la vue presque autant qu’ils l’éclairaient. Dans les contre-nefs délimitées par des rangées de piliers sculptés en creux régnait une semblable pénombre. L’humidité, qui rongeait les couleurs et s’insinuait dans les cicatrices laissées dans la pierre par le tremblement de terre responsable de la destruction de l’abbaye soixante-dix ans plus tôt, faisait courir un réseau de veines depuis la voûte jusqu’au pavement noir et ivoire.

— L’abside, murmura-t-il.

Avec une précaution et une lenteur qui contrastaient avec l’état de fébrilité dans lequel il se trouvait à présent, Fra Leandro referma le livre et le souleva. Puis, comme s’il portait une relique, il se dirigea droit vers le chœur et le posa sur l’autel de marbre blanc. La lumière des fenêtres des absidioles, situées plus près du sol, tombait ici plus directement sur le livre. Elle soulignait le teint pâle du religieux et sa mine maladive malgré ses joues rondes et son embonpoint.

En se retournant, le religieux pouvait encore voir, au-delà des marches qui menaient à l’autel puis de la colonnade qui soutenait la voûte, tapie dans l’ombre, la petite dalle de pierre descellée par laquelle il avait accédé à la tombe du fondateur de l’ordre, le grand saint Benoît. Il détourna les yeux, préférant ne plus regarder ce spectacle de profanation qui lui faisait d’autant plus horreur qu’il en était responsable. Il prit sa respiration et rouvrit le livre. Au-dessus de la première ligne, des caractères lui apparaissaient maintenant clairement, invisibles tout à l’heure dans l’obscurité de la tombe entrouverte.

— De Architectura, murmura-t-il en suivant le texte à demi effacé du doigt.

Son bras tout entier tremblait.

— Marcus Vitruvius Pollio, liber I.

Oubliant le soin précautionneux avec lequel il avait sorti l’objet de la tombe puis l’avait apporté jusqu’à l’autel, Fra Leandro feuilleta les feuilles rassemblées sous la couverture anonyme, cherchant les chiffres latins qui indiquaient le numéro des livres successifs.

— Neuf, dix.

Il s’arrêta un instant avant de tourner la page suivante, et reprit sa lecture.

— Onze !

Ses bras retombèrent le long de son corps. Il était sans expression, fasciné par la vision de cette page.

Il répéta en balbutiant :

— Onze… Un livre de plus…

De mémoire de savant bibliothécaire, le De Architectura, la somme perdue des travaux de Vitruve, le plus grand connaisseur de l’architecture que l’Antiquité ait vu naître, avait toujours compté dix livres et pas onze…

Fra Leandro avait donc eu raison : la découverte de livres précieux scellés dans les murs à l’occasion du tremblement de terre de 1349 était stupéfiante, mais n’était qu’une petite partie des choses. Le moine s’en était persuadé peu à peu, en travaillant depuis plus de deux années dans la bibliothèque de l’abbaye, patiemment relevée et enrichie après la catastrophe grâce à l’attachement du pape Urbain V. Le souverain pontife n’ignorait rien de la valeur des trésors intellectuels amassés ici depuis que saint Benoît avait fondé le lieu. Des trésors miraculeusement sauvegardés à travers les siècles parce que placés sous la protection de la très renommée abbaye, échappant ainsi à la rigueur de ceux qui considéraient la connaissance comme un danger. Urbain V soupçonnait l’ampleur de cet héritage et refusait qu’un autre le contrôle, au point de n’avoir jamais abandonné sa charge d’abbé du monastère. Le pape avait vu juste : l’héritage était inouï. Mais il était mort avant que l’abbaye ne révélât l’ensemble de ses secrets.

Et c’était à lui, Fra Leandro, simple copiste, qu’il avait été donné de dénicher la cachette du plus précieux des livres acheminés par des chemins tortueux jusqu’à l’abbaye. Il avait fallu interpréter, recouper, imaginer même que le grand œuvre de Vitruve, un texte irremplaçable, perdu depuis mille quatre cents ans, puisse être parvenu entre les mains de Benoît. Le saint fondateur de l’ordre l’avait décrypté. Il l’avait médité. Et il avait en fin de compte jugé ce texte si inquiétant qu’il n’avait pas cru suffisant de le déposer dans une des cachettes où il avait entreposé d’autres livres interdits. À la veille de sa mort, terrifié de ne pouvoir contrôler ce qu’il adviendrait du livre, il avait voulu le garder auprès de lui, l’emporter jusque dans la tombe.

Fra Leandro jeta de nouveau un œil sur cette tombe qu’il venait de profaner quelques instants plus tôt, suant à grosses gouttes malgré le froid en s’arc-boutant sur un levier de fer pour disjoindre la dalle qui fermait le cercueil. La tombe de saint Benoît… L’horreur du geste amena un frisson sur son échine.

Un bruit le fit sursauter. Ses paumes se crispèrent sur les pages comme pour les protéger.

De Architectura, le livre dédié à Auguste, la somme des connaissances sur l’architecture de toute l’Antiquité romaine puisée aux sources de la Grèce, de l’Égypte, de la Perse et de la Mésopotamie. De Architectura, dont le monde des savants pleurait la perte des dix livres…

Il baissa les yeux de nouveau sur le chiffre inscrit en haut de la page : Livre XI. Une trace plus pâle attira son attention. Il baissa les yeux.

Quelqu’un avait écrit dans la marge du chapitre. Une trace à peine visible, presque effacée, en petites lettres qui serpentaient dans les espaces laissés vides.

— Les loupes, murmura le religieux.

Il fallait aller les chercher dans le scriptorium. Les emmener dans sa chambre, puis déchiffrer les mots.

Il crut entendre un bruit de nouveau et s’immobilisa. Mais le silence paraissait complet dans la basilique.

Fra Leandro tira à la hâte un linge de sous sa robe et enveloppa le livre. Prestement, il redescendit jusqu’au caveau dont la dalle dépassait à peine du sol de la nef et remit en place la pierre descellée. Puis il frotta du pied pour disperser les éclats du mortier joignant les pierres et quitta la basilique par le cloître, rasant les murs, le cœur battant, son trésor serré contre sa poitrine.

 

*

 

L’aube déposait ses premiers rayons sur le mur nu de la cellule. Déjà, Leandro percevait le bruit causé par certains de ses frères réveillés et vaquant aux activités du matin avant que ne résonnât de nouveau l’appel à la prière. Il lui restait peu de temps et pourtant, il ne parvenait pas à accélérer sa lecture ni à détacher ses yeux du texte.

Il avait lu les mots mêmes de saint Benoît, ses annotations en marge du document. Avec émotion, la mise en garde avait résonné dans sa poitrine. Le saint avait rédigé son commentaire sans crainte, à la veille de mourir. Il n’imaginait pas que le Destin laisserait des âmes insensibles à son appel découvrir ce texte, si des circonstances accidentelles ou des mains sacrilèges venaient à profaner sa sépulture.

« Je souhaite que jamais œil humain ne se pose sur ces lignes et qu’aucun de mes semblables, si grand soit le temps qui nous sépare, ne se trouve contraint de partager la faute que je commets en retranchant ce texte de la mémoire des hommes et en niant son existence. Dieu a voulu que je supporte le fardeau qu’a porté avant moi avec envie et ambition Vitruvius Pollio. Il ne m’était pas possible de détruire une telle œuvre. Mais j’adjure celui de mes frères en Christ qui trouverait ce texte de suivre mon avis et d’empêcher que se poursuive la quête terrible et inachevée commencée sur les rives de Carthage l’orgueilleuse… »

Leandro relut ces lignes une dernière fois puis referma le livre sans poursuivre.

Il savait ce qui lui restait à faire.

Sur son lit étroit, un linge déplié laissait voir les deux loupes, les stylets et les outils de reliure qu’il avait dérobés à l’atelier avant l’office de la nuit.

Comme à regret, il saisit le couteau affûté à bout rond qui servait à trancher le cuir et le posa à côté du livre. Puis il rouvrit celui-ci à la page où commençait le Livre XI et entreprit de trancher les coutures qui retenaient les feuillets de parchemin ornés des commentaires de Benoît.

Sa tâche achevée, il referma le livre et essuya la sueur qui perlait sur son front.

La tête lui tournait. Un coup à sa porte le fit sursauter. Il ne fallait plus perdre de temps, le frère portier avait déjà frappé à la porte de la cellule attenante. Dans quelques instants, le couloir grouillerait des moines se dirigeant vers la basilique. Il referma le linge protégeant les outils et posa les feuillets détachés sur le paquet avant de glisser le tout sous sa paillasse. Puis il rabattit le capuchon de son habit sur sa tête et ouvrit la porte.

Comme il sortait, la silhouette d’un de ses frères revêtu d’un habit identique surgit de la porte voisine. Il passa devant lui en murmurant le salut rituel. Les mots frappèrent Leandro plus vivement qu’à l’habitude.

— Mon frère, souviens-toi que tu vas mourir !

Leandro emboîta le pas en s’efforçant de contrôler le mouvement de sa jambe. Le Ciel veuille qu’il ait fait le bon choix.

 

*

 

L’abbé du mont Cassin regarda Leandro de l’air sévère dont il ne se départissait jamais.

— Vous avez voulu me voir, seul ? interrogea-t-il tout en observant par la fenêtre les moines s’affairer dans le verger du monastère.

Leandro hocha la tête en présentant un paquet enveloppé d’une toile de jute.

— J’ai jugé qu’il fallait vous rendre compte sans délai et que vous seul deviez être informé…

— Qu’est-ce ? laissa tomber l’abbé, interrompant le copiste.

— Il semble, mon père, que les études que vous avez bien voulu me laisser poursuivre, dans la ligne des souhaits manifestés par le défunt pape Urbain, aient trouvé un couronnement.

L’abbé leva un sourcil.

— J’ai là entre les mains un manuscrit qui me semble être un texte connu de réputation mais perdu depuis près de quatorze siècles… Le traité d’architecture de Vitruve.

L’abbé abandonna la fenêtre et contourna le bureau de bois précieux hérité de ses prédécesseurs pour s’approcher du copiste. Il posa la main sur le paquet.

— Tu es sûr ?

Le moine avala sa salive et baissa la tête.

— J’en suis certain, articula-t-il d’une voix presque inaudible. Ce sont bien là les dix livres du De Architectura. Tous les dix…

OceanofPDF.com