L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 40 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-40

40

 

La petite annexe n’était plus qu’un point à l’horizon, avalé par les vagues et la nuit, le bruit de son moteur un murmure imperceptible.

Tommaso garda encore un moment les yeux fixés sur la mer, là où le sous-marin venait de disparaître. Puis, comme à regret, il détacha ses mains serrées autour du garde-fou et se dirigea vers le cockpit.

Le décor familier et paisible de son bateau endormi rejetait les événements des jours passés dans une sorte de vertige irréel que corrigeait seulement la douleur aiguë de l’absence de Mathilde. Il pensa à Isabelle. La prudence commandait d’attendre, de ne rien faire qui puisse les mettre en danger plus encore. L’envie pourtant de décrocher le téléphone était si forte ! Il consulta la montre qui lui avait été fournie à bord du submersible, comme les vêtements et les chaussures qu’il portait. Elle indiquait 23 h 30.

Épuisé, Antoine venait de descendre se coucher.

— Tu me réveilles s’il y a quoi que ce soit ? s’était-il inquiété en se retournant sur les marches du petit escalier qu’écrasait sa silhouette massive.

Tommaso avait souri.

— Oui, oui, t’inquiète, va dormir. Je ne vais pas tarder à descendre moi-même.

— Tommaso ?

— Tu ne dors pas encore ?

— On va s’en sortir. On va la retrouver.

Il avait hoché la tête sans regarder son ami.

— Je sais, avait-il glissé tandis qu’Antoine descendait l’escalier.

Pas un souffle d’air ne troublait la quiétude de la nuit. L’atmosphère baignée de calme rendait plus frappante encore pour Tommaso l’émotion qui faisait battre son cœur et fonctionner son cerveau à toute allure. S’il avait raison, il avait peu de temps. Très peu de temps. Peut-être se trompait-il ? Tout s’enchaînait pourtant si nettement.

Il frémit en levant les yeux vers le ciel bleu foncé. Il ne tarderait pas à en avoir le cœur net. De toute façon, il n’avait pas le choix. Quel qu’il soit, il fallait appâter l’ennemi. Et pour cela il ne pouvait jouer qu’une carte.

Il s’accorda encore une minute puis, à regret, il s’arracha enfin à sa réflexion et se dirigea d’un pas déterminé vers le carré. En quittant le pont, il eut le sentiment que le calme de la nuit ne le suivrait pas à l’intérieur. Le besoin d’appeler Isabelle ne le quittait pas. Il hésita puis se résolut à faire les choses dans l’ordre qu’il avait arrêté. Il avait un autre coup de téléphone à donner avant.

À l’autre bout du fil, Jeremy répondit à la première sonnerie. Sa voix était claire. Il ne dormait pas.

— C’est moi.

— Tommaso ! Mais où étais-tu passé ?

— Je te raconterai. Je n’ai pas le temps. Il faut que je te parle. Je suis sur l’Aquilon. J’ai besoin de toi, encore.

— Mathilde ?

— Je n’ai pas de nouvelles. Pas de revendication. Rien. Mais j’ai du nouveau.

La voix de Jeremy faillit s’étrangler.

— Encore du nouveau ? Le film que j’ai reçu d’on ne sait où était déjà pas mal. Si c’est dans la même veine, mes correspondants vont finir par ne plus apprécier nos échanges.

— C’est moins visuel mais c’est la suite. Écoute, il faut juste que tu leur dises que j’ai ce qu’ils cherchent. Que j’ai l’objet. Dis-leur juste ça : il a l’objet. Ils comprendront. Dis-leur que leurs putains de missiles n’ont servi à rien. Que c’est une mauvaise nouvelle pour eux, mais que je suis bien vivant et que s’ils essaient encore un truc de ce genre, je vends ce que j’ai à n’importe qui, sauf eux.

— Ce que tu as ? Mais…

— Excuse-moi, Jeremy, mais on aura cette conversation plus tard. Je leur donne vingt-quatre heures pour reprendre contact s’ils ont quelque chose à me dire sur Mathilde. Tu entends ? Vingt-quatre.

— OK, Tommaso, je vais leur dire.

Il y eut un silence puis la voix de Jeremy reprit :

— Tu m’as fait drôlement peur avec ton film, animal. Tommaso ?

— Oui.

— Tu vas bien ?

— On fait aller.

— Prends soin de toi.

Tommaso entendit la tonalité qui marquait que Jeremy avait raccroché. Il resta un instant figé avant de reposer à son tour le combiné sur le socle noir. Il jeta un regard sur le ciel. À travers la vitre, il paraissait toujours aussi paisible. Il essaya d’absorber un peu de cette quiétude à travers la paroi de verre puis baissa les yeux de nouveau sur le cadran.

La nuit était loin d’être finie. Il songea avec plaisir qu’il allait d’abord appeler Isabelle. Il sourit en tendant la main pour composer le numéro. Bien profiter de chaque instant, de sa voix, d’elle. Après, il y aurait d’autres coups de fil à passer. D’autres lignes à jeter à l’eau.

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