L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 23 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-23

23

 

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Londres – 1666

 

Christopher Wren pressa plus fortement contre sa bouche le chiffon trempé qui le protégeait un peu de la chaleur écrasante et de la fumée. Des nuages épais et noirâtres tournoyaient, occultant la lumière du jour, piquant les yeux et obstruant le nez et la bouche. L’odeur entêtante de bois brûlé et la pestilence des chairs carbonisées qui passait par instants dans l’air provoquèrent un nouveau haut-le-cœur qui le plia en deux. Ni les fenêtres ni les portes de l’entrepôt où avait été aménagé son atelier, au milieu des marchandises hétéroclites déposées là par les bateaux de commerce, ne parvenaient à stopper la diffusion de ces odeurs qui se déposaient et contaminaient tout.

Il s’assit un instant pour reprendre des forces. L’air lui manquait et il fut saisi d’un accès de vertige. La pièce immense, couronnée d’un toit ajouré, tournait à présent autour de lui. Il respira profondément.

Il se força à se redresser pour contempler de nouveau le spectacle. Devant ses yeux, depuis les bords de la rive ouest de la Tamise, au niveau de la Tour de Londres, toute la ville n’était qu’un gigantesque brasier.

Depuis trois jours, l’incendie dérivait, dévorant quartier après quartier tout le périmètre de l’ancienne cité, à peine contrarié par les efforts des habitants et des régiments mobilisés pour essayer de bloquer la progression des flammes. Des étincelles portées par le vent sautaient les lignes de défense et les tranchées creusées à la va-vite par les volontaires épuisés, piégeant en un instant des dizaines d’hommes derrière le rideau de feu allumé sans qu’ils puissent l’anticiper, dans leur dos.

L’incendie semblait à présent une tempête, occupant le ciel comme la terre, colorant les visages de la rougeur de son brasier.

Une bourrasque chargée de cendres tourbillonna devant l’architecte. Détournant le visage, il se plia en deux pour protéger ses yeux. Sa cape grise se releva, dévoilant une doublure rouge sombre et un pourpoint noir brodé d’un mince liséré or.

Il attendit un moment puis releva la tête. Devant lui, l’eau de la Tamise s’était colorée du reflet rouge orangé des façades en feu.

— Christopher…

La voix douce fit tout de même sursauter l’architecte abîmé dans la contemplation du cataclysme. Il se retourna. Tout de noir vêtu, un chapeau aux bords larges sur la tête, un curieux sourire flottant sur ses lèvres minces perdues au milieu de sa face lunaire, Inigo Jones était apparu comme à son habitude, dans la plus totale discrétion. Jones fit encore un pas, et se trouva presque au contact de Christopher Wren. L’architecte fit un effort pour contrôler son geste de recul. Jones faisait mine de ne pas remarquer les yeux inquiets avec lesquels Wren le considérait. Recherchant une contenance face à l’assurance orgueilleuse de son visiteur, l’architecte baissa la tête en portant la main à son visage.

— La fumée, la fumée et la lumière me brûlent les yeux et me font larmoyer sans cesse.

L’autre posa la main sur son épaule. La prise ferme paraissait brûlante.

— Il y en a pour des jours encore, répondit-il. Tu devrais te reposer. Prendre des forces. Ensuite, il n’y aura plus de repos. Il faudra travailler sans cesse et ne pas perdre de temps. Nous devons poser des bases telles que nous prenions de vitesse tous les efforts qui seront entrepris pour reconstruire la ville. Nous allons sans tarder entrer en contact avec les amis que nous avons au conseil de la municipalité, préparer les choses.

Wren hocha la tête en s’efforçant de sourire, sans parvenir à masquer l’angoisse qui le tenaillait.

— Quelque chose ne va pas ? interrogea Inigo Jones. Wren releva la tête et planta ses yeux dans ceux du petit homme.

— Tout va bien. N’aie crainte. Je sais ce que j’ai décidé et à quoi je me suis engagé.

Un an seulement s’était écoulé depuis que Christopher Wren avait entrepris un voyage qui devait le mener en Italie. Cette expérience initiatique dont il avait tant rêvé s’était en fait achevée à Paris, auprès d’un architecte nommé François d’Orbay. Un an aussi depuis la première rencontre avec Inigo Jones, cet homme mystérieux, intermédiaire commercial et diplomate, homme discret et pourtant connu de tous à la cour de France. Christopher Wren avait été fasciné par sa culture. Ils s’étaient rapprochés à travers un goût commun de l’astronomie et des sciences occultes. C’est Jones qui l’avait poussé à creuser la voie de l’architecture, à développer les intuitions qui lui faisaient regarder cette discipline à travers ses études antérieures de mathématiques. Puis il l’avait présenté à d’Orbay, l’homme qui avait la haute main sur les projets architecturaux pharaoniques du Roi-Soleil. Il avait gagné sa confiance, peu à peu. D’Orbay lui avait décrit dix ans de travail laborieux et discret, dans l’ombre de Louis Le Vau, pas à pas, pour influencer discrètement tant de constructions successives : le Vaux-le-Vicomte du surintendant Fouquet, le Louvre, Versailles… Autant de places qui lui avaient permis de tester les progrès de cette science imparfaite et mystérieuse qu’il évoquait à demi-mot. Jusqu’au projet de la galerie des Glaces, cette idée parfaite, cet essai où il avait placé tout son espoir. Un espoir anéanti à présent. Il était trop tard, avait indiqué François d’Orbay à Wren. Il avait perdu la main, desservi par son inimitié avec la favorite du roi. Il savait qu’il n’aurait plus de sitôt l’opportunité de vérifier la validité de ses théories, de combler les lacunes, les connaissances manquantes, et d’achever réellement son œuvre. Ce qui était déjà réalisé jouerait son rôle. L’abandon par le roi du Louvre comme résidence principale avait été pour d’Orbay une grande victoire. Il savait en effet qu’il ne pourrait suffisamment modifier les lieux pour arriver à ses fins. Et les premiers aménagements réalisés à Versailles dans le cabinet de travail du roi étaient un progrès décisif. En un sens, il avait déjà influé plus que le plus puissant ministre sur le destin du règne du grand roi et sur l’avenir de la France. Mais sans contrôler les effets de sa création, et sans dicter sa loi. Wren avait longuement évoqué ces conversations avec Inigo Jones. Celui-ci l’avait guidé tout au long de cette année. Jusqu’à ouvrir la possibilité que le rêve inachevé de d’Orbay puisse se poursuivre ailleurs. À travers lui… On pouvait tirer des leçons de l’échec partiel de d’Orbay. Il fallait être plus radical…

Un an qui semblait à présent à Wren une éternité.

— Ceux qui… enfin ceux que tu as envoyés… demanda-t-il à Inigo Jones. Ceux qui ont…

Il hésita à prononcer les mots.

— … mis le feu, murmura-t-il.

Inigo Jones posa son bras sur celui de l’architecte.

— Ne te soucie pas de cela. Ce qui devait être fait l’a été. Le résultat dépasse nos espérances. Et ne te soucie pas du prix à payer. Ce fardeau-là n’est pas pour toi. Rien ne doit te distraire de ta tâche.

Il jeta un regard en arrière. Dans le grand atelier, là où la voûte en bateau s’élevait au plus haut, une immense toile noire était tendue sur des piquets, comme une tente.

— La maquette est là ? demanda-t-il.

L’excitation faisait vibrer sa voix.

Wren hésita, cherchant ses mots.

— Oui, mais… Ce n’est qu’une esquisse, les calculs sont à peine dégrossis et je ne suis pas sûr… Il y a encore…

Il se tourna vers la ville. Au loin, une explosion sourde venait de retentir et une gerbe d’étincelles traversa le ciel.

Wren songea que la plus grande ville du monde disparaissait peu à peu dans le chaos, sous ses yeux, s’écroulant sur elle-même comme une bête blessée. Même la Tamise semblait brûler du feu qui consumait la capitale.

— Ce n’est que la réserve de poudre d’une caserne qui vient de sauter, commenta Jones. Regarde devant toi, toutes tes forces doivent être concentrées sur l’avenir. Tu ne dois pas voir ici la destruction. Voici une feuille blanche, Christopher, la feuille blanche où nous allons écrire un destin différent pour ce peuple et pour ce pays.

Il se rapprocha encore, sa bouche touchant presque l’oreille du jeune architecte.

— Nul n’a jamais eu cette occasion par le passé. Nous allons écrire notre avenir, Christopher, et tu seras l’architecte de ce destin.

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