L'Ordre du Monde
Chapitre-35
35
— Et s’il a dérapé sur le fond ? Ou s’il s’est cassé ?
Installés sur une petite table pliante dans le cockpit du bateau, en tee-shirt et en short militaire, Tommaso et Antoine évaluaient une à une les hypothèses que laissaient entrevoir les éléments parcellaires dont ils disposaient au sujet de l’épave et de leur première plongée de préparation.
Tommaso leva les yeux une seconde. À travers la vitre, il apercevait les hommes d’équipage tunisiens travailler à préparer le matériel de plongée, à remettre en état l’armement du robot photographe et celui du submersible orangé qui pouvait accueillir deux passagers, suspendu à une grue sur le flanc tribord. La chaleur étouffante créait des effets de brume sur l’extrémité du pont et sur la mer turquoise.
Par-delà le stress de l’instant et le climat d’inquiétude qui planait au-dessus de leur entreprise, Tommaso goûtait ce retour dans l’élément qu’il affectionnait, le royaume de la surprise permanente et de l’insécurité. Il avait eu le même plaisir, par anticipation, en découvrant six jours auparavant le bateau loué pour l’expédition et dont le nom incompréhensible pour lui se traduisait, avait indiqué Antoine, toujours précis, par Le Cygne des rochers. La silhouette trapue du navire, sa rusticité, la simplicité de sa conception alliée à la sophistication de ses instruments électroniques et de son équipement de recherche l’avaient convaincu de prime abord. L’équipage avait travaillé d’arrache-pied, motivé par les primes promises par Antoine et par la perspective de reprendre du service après des mois passés dans l’inaction à cause de l’abandon d’un chantier de fouilles dans la baie d’Alexandrie, interrompu pour de sombres raisons de rivalités entre instituts archéologiques.
Ils avaient appareillé trente-six heures plus tard, dès réception du petit sous-marin.
À la dérobée, Antoine guettait les signes de lassitude ou de perte de concentration qui trahissaient à intervalles réguliers la résurgence de l’angoisse chez Tommaso.
Il fit glisser son doigt sur la carte.
— J’espère que leurs coordonnées sont bonnes, parce que sinon, pour deux cents mètres on prend possiblement cette faille et cent vingt à trois cents mètres de fond supplémentaires…
Tommaso hocha la tête. La présence de cette faille était depuis le début l’épée de Damoclès de leur expédition. Garcieux avait analysé les documents en historien, pas en géologue. Et s’il avait correctement repéré, avec même une remarquable précision, le lieu exact du naufrage, il avait négligé le courant sous-marin et l’effet de succion causé par la dépression qui s’ouvrait à quelque distance.
— Tant qu’on n’aura pas tout vu, on n’a aucune raison de penser qu’il ne s’est pas arrêté et planté là, tout entier. Et de toute façon on a le petit sous-marin Lagune. Au pire, on perd du temps, mais on peut faire. Le problème, c’est qu’on ne sait pas ce qu’on cherche. Garcieux a réussi à retrouver toutes les pièces disséminées un peu partout pour recouper l’itinéraire probable du bateau, les aléas et au final le lieu du naufrage. La seule chose qu’il n’explique pas est comment il a su – si c’est le cas – que ce mystérieux objet était à bord… ni ce que c’est.
Antoine se leva pour se servir un café au thermos posé de l’autre côté du cockpit.
— Tu en prends un ? proposa-t-il à Tommaso. Tu devrais, il est excellent. Et c’est du café équitable, en plus.
Tommaso sourit.
— J’en attendais pas moins de toi, mais non merci. Je sais pas comment tu peux boire ça, il fait déjà deux mille degrés dans ce cockpit.
Le soleil brûlant envahissait déjà l’espace et seul un léger courant d’air qui desséchait la gorge et la peau circulait. L’archéologue reprit une page en main.
— Pour le reste, les descriptions dans les documents de la douane portuaire sont sommaires. C’était seulement un voyage de routine, un truc d’antiquaires ou de marchands travaillant pour des collectionneurs et utilisant le label des recherches officielles pour camoufler du trafic d’objets d’art de moindre valeur…
Antoine se pencha pour apercevoir la liste par-dessus l’épaule de Tommaso.
— Comme quoi il n’y a rien de neuf sous le soleil. Et c’est pour ça qu’ils n’ont jamais fait de recherches, tu crois ?
— Non, je pense que personne n’avait réussi vraiment à localiser le lieu.
Tommaso tourna le regard vers son ami. Un sourire désabusé flottait sur ses lèvres.
— Mais tu as raison. C’est exactement le genre de combines qui m’a fait virer du milieu officiel parce que je pensais naïvement que les universitaires et les marchands n’étaient pas du même côté de la barrière.
Antoine lui donna une petite tape sur la tête.
— Et c’est toujours Candide qu’on envoie aux galères…
Lorsqu’ils s’étaient retrouvés à Carthage, six jours auparavant, Antoine avait été frappé par l’impression d’épuisement qui émanait de Tommaso. Ajoutée à la fatigue de la détention, la disparition de Mathilde le rongeait. Au cours des jours suivants, tandis que Tommaso s’enquérait sans cesse de nouvelles possibles, il avait constaté qu’il dormait et mangeait à peine. Il surveillait son téléphone en permanence, guettant un appel d’Isabelle.
L’embarquement seul avait paru lui redonner un coup de fouet, comme si l’immersion complète dans la recherche d’un objectif immédiatement mesurable pouvait lui accorder un souffle d’oxygène.
L’archéologue baissa la tête vers les cartes marines.
— On va commencer par étalonner ce qu’on a au premier coup d’œil, enchaîna Tommaso. Tu as vérifié le matériel de FAO ?
Antoine fit signe que oui.
— Et tu crois que les images seront de qualité suffisante ? demanda encore l’archéologue.
Son ami fit la moue.
— Au vu des essais réalisés ce matin, non, mais je vais redescendre le robot pour en faire de plus précises de l’état du fond dès que possible, et on va commencer à modéliser. On aura une idée plus claire de ce qu’il manque éventuellement de la structure et on pourra juger si on attaque direct là-dessus, ou si on pousse plus avant dans la faille pour voir s’il y a des paliers sur les versants qui auraient pu retenir des éléments.
Tommaso hocha la tête.
— OK. Pousse pas trop quand même. T’es guère plus en forme que moi. Et surtout pas de blagues avec la faille, OK ? Et tu descends pas toi-même sans me tenir au courant !
Antoine sourit en repliant soigneusement la carte entre ses grosses mains.
*
Tommaso ouvrit un œil avec peine. Il lui semblait impossible de bouger ses mains et ses jambes, tant le sommeil qui l’avait englouti était profond. Incapable de parler, il voyait le visage d’Antoine s’agiter au-dessus de lui sans parvenir à l’entendre. Il referma les yeux et bloqua sa respiration pour s’arracher à la torpeur qui essayait de le faire glisser de nouveau dans l’abandon du sommeil.
— Qu’est-ce qu’il y a ? bredouilla-t-il.
Il se redressa dans l’étroit habitacle de la cabine. Décorée de manière spartiate, elle ne contenait qu’une couchette encadrée au-dessus et au-dessous par deux coffres de rangement, une table pliante et un lavabo.
Antoine agitait un paquet de feuilles devant ses yeux.
— J’ai un truc.
Il s’assit sur le lit.
— Regarde : ce sont les premières images éclairées de l’intérieur. Je viens de les imprimer.
Tommaso écarquillait les yeux pour essayer de se concentrer.
— Et…
— Et on a au moins la moitié d’un chargement à l’intérieur. Là, des statues et des vases, et là, adossées, des stèles. Le reste a peut-être glissé plus loin, peut-être même jusqu’à la faille. Elle est plus proche qu’on ne le pensait. J’ai jeté un premier coup d’œil, les versants sont en paliers successifs. Et là…
Ses gros doigts s’agitaient devant le visage de Tommaso. Celui-ci saisit la photo et la recula de quelques centimètres de ses yeux.
— On y va, dit-il en repoussant le drap qui le recouvrait.
*
Le petit sous-marin stabilisa sa vitesse dans les eaux bleu foncé et ralentit sa descente. Tommaso admirait la dextérité avec laquelle Antoine manœuvrait, limitant au maximum l’amplitude de ses gestes pour les adapter à l’exiguïté de la cabine. La chaleur était éprouvante dans l’habitacle. Les yeux fixés sur le sonar, Antoine jaugeait la situation.
— Attention les yeux, murmura-t-il.
Le submersible entama un demi-tour et reprit une descente très lente.
— Dix mètres encore. Top là !
Tommaso scrutait alternativement l’écran radar et le pinceau des phares latéraux qui peinaient à trouer le brouillard noir des eaux profondes.
Gagné par l’excitation, il se pencha en avant, écarquillant les yeux. La masse noire apparut lentement dans l’obscurité.
Devant eux, à vingt mètres à peine du nez du sous-marin, se dessinait nettement, fine et majestueuse, la proue d’un navire englouti.
À demi enfoncée dans le sable, la coque d’acier était recouverte de sédiments et rongée par le sel et les courants. Ils s’approchèrent encore jusqu’à une distance de dix mètres, puis Antoine maintint le submersible de poche le plus immobile possible pendant que Tommaso filmait ce qui apparaissait dans le champ du projecteur fixé au-dessus de la bulle de plexiglas du poste de pilotage. Le rond lumineux rendu flou par la densité de l’eau et la pénombre ne dépassait pas un mètre cinquante. Tommaso avait l’impression de se promener dans une chambre avec une lampe de poche. D’autres images de ses nuits d’enfant, dans la chambre de Barbe-Bleue, lui revenaient en mémoire. Il jouait ainsi à se faire peur, debout au pied de son lit, en promenant lentement le faisceau de sa torche, découvrant par morceaux les silhouettes inquiétantes du monstre et de ses victimes, robes rouges, vertes, jaunes, aux pieds pareillement détachés du sol…
— Écoute, suggéra Tommaso, on va essayer de longer le bateau par tribord. D’après les plans, la prise de cale par laquelle était chargée la cargaison s’ouvrait à un mètre du plat-bord tribord, entre les deux mâts, juste à gauche de la cheminée.
Antoine leva le pouce pour signifier son accord.
Ils reprirent leur mouvement, le pinceau découpant des morceaux du métal meurtri. Le long du bastingage, on distinguait des bosses et des trous dont certains provenaient probablement du naufrage. Ils suivaient la coque depuis vingt mètres lorsque le pinceau du projecteur sombra dans le vide.
— Merde, il s’est bien cassé en deux, remarqua Antoine d’une voix inquiète.
— Fais demi-tour et essaie de passer au-dessus, mais en faisant gaffe aux mâts, il peut rester des tronçons à la base, qu’on aille pas taper.
Le submersible prit quelques mètres de hauteur et s’inclina doucement pour amorcer un demi-tour.
Tommaso orienta le projecteur au maximum vers le bas pour balayer le pont en dessous d’eux.
— Là, je vois l’entrée, dit-il. Ralentis. Les panneaux ont disparu. Il faudra aller voir dedans mais en tout cas, la cassure est après. Comme une partie de la cargaison y est encore, tout dépend si la cassure s’est faite en percutant le fond ou avant. Si on a de la chance, ça ne se sera pas répandu sur un champ trop large.
— Ça peut être surtout au fond de la fosse. Et même si le bateau ne s’est brisé qu’à l’impact, il y a une chance sur deux que la deuxième partie ait glissé dans ce trou.
Tommaso sentit un frisson lui parcourir les épaules. « Encore heureux que l’épave entière n’ait pas basculé », pensa-t-il.
Puis il se retourna vers Antoine.
— Prêt pour un passage au-dessus du grand canyon ?
Antoine hocha la tête en inclinant le gouvernail.
— C’est comme si on y était.
Devant eux, dans la pénombre, ils ne percevaient pas la nature du décor. Ils progressaient lentement, attentifs à chaque élément. Antoine, les yeux collés au radar comme Tommaso, scrutait les fonds à travers les parois de plexiglas.
— On y est.
La voix d’Antoine ne pouvait masquer son trouble.
Tommaso baissa les yeux en orientant les phares. En dessous de lui, il percevait à peine le bord de la faille, d’un gris sombre où remuaient des éléments vivants. Puis c’était le noir absolu.
— Elle doit faire cent ou deux cents mètres de large, murmura Antoine.
Tommaso sentit la réticence de son ami à s’engager franchement dans cet espace aveugle, bouteille d’encre où plus aucun repère n’indiquait les distances et les directions.
— On descend plus bas dans la faille ? interrogea-t-il.
Pour toute réponse, Antoine inclina le manche et plongea de dix mètres.
Tommaso sentit l’anxiété gagner du terrain. Le phare ne parvenait plus à trouer l’obscurité. Ils descendirent encore d’un palier puis le submersible reprit sa marche en avant.
Antoine se retourna vers Tommaso. Immobile, celui-ci scrutait l’horizon d’encre.
— Eh ben, s’il faut aller chercher le deuxième bout là-dessous on n’est pas arrivé, bougonna Antoine. Enfin, maintenant qu’on est là, autant aller faire un tour jusque là-bas…
Tommaso se contenta de baisser les yeux sur la carte marine qu’il tenait pliée sur ses genoux.
*
Tommaso venait de déverrouiller l’écoutille et de pousser la porte avant de s’extraire en se contorsionnant de l’habitacle étroit du submersible. Il fit un pas et aspira goulûment l’air brûlant de l’après-midi. Par contraste, au sortir de l’atmosphère surchauffée et étouffante du petit sous-marin, il lui semblait d’une divine fraîcheur.
Les quatre jours de fouilles étaient passés comme un instant. Ils avaient fait des progrès à une vitesse qui le stupéfiait lui-même et l’aurait plongé en temps normal dans une douce euphorie. La passion était bien là, mais tempérée cette fois par l’angoisse permanente liée à l’absence de Mathilde, renforcée par l’écoulement fatidique des heures. Chaque nuit revenait plus intense l’interrogation : avait-il fait le bon choix en concentrant ses efforts sur l’épave ? Heureusement les fouilles avançaient vite…
La voix le ramena à la réalité.
— Tenez, nous avons reçu les nouvelles images.
Il enleva son tee-shirt trempé et attrapa la serviette que lui tendait un des hommes d’équipage.
Tout en frottant son torse et ses cheveux, il observait Antoine extirper à son tour sa grande carcasse du minuscule véhicule. Les grimaces de son ami lui arrachèrent un sourire. Il lui jeta la serviette sur la tête.
— Faut que t’arrêtes de manger, le gros ! lança-t-il.
Seul un grognement lui répondit.
Sans chercher à décrypter plus avant les insultes probables dont il était porteur, Tommaso se dirigea vers le poste de commande.
Il atteignait tout juste la porte lorsqu’un bruit de tonnerre déchira le ciel.
— Au radar, hurla un homme d’équipage en jaillissant du poste de pilotage.
Manquant de bousculer l’archéologue, il se rua vers le garde-corps. Tommaso tourna la tête. L’homme désignait l’horizon plein ouest. Le grondement gagnait en puissance.
— Deux échos…
Le reste de la phrase se perdit dans le vacarme tandis que deux points noirs apparaissaient à l’horizon.
Tommaso leva les yeux, plaçant une main en visière pour masquer le soleil qui l’éblouissait. Le bruit insoutenable faisait vibrer l’air autour de lui. Il se tourna vers Antoine. Enfin sorti du sous-marin dégoulinant d’eau qui tanguait encore au bout du palan, celui-ci demeurait interdit, sourcils froncés. Les deux hommes chargés d’arrimer les câbles destinés à stabiliser le submersible s’étaient figés. À leur tour, ils cherchaient des yeux la raison du vacarme. Tommaso et Antoine échangèrent un regard inquiet et bondirent vers l’escalier qui montait à la passerelle. Tommaso se saisit des jumelles que lui tendait l’homme de quart. Les points grossissaient à une vitesse vertigineuse, Tommaso distinguait à présent nettement les rotors et l’empennage de la queue. Il balaya le reste de l’horizon d’un mouvement circulaire.
— Des hélicoptères de combat, murmura-t-il d’une voix blanche.
Le hurlement des rotors était assourdissant.
— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? gronda Antoine à côté de lui.
Tommaso détourna ses jumelles pour fixer la surface de la mer. Il s’immobilisa en apercevant les deux petits sillages parallèles qui dessinaient une gerbe d’écume et se dirigeaient droit vers le bateau selon une trajectoire perpendiculaire à leur propre déplacement.
Abasourdi, il abaissa ses jumelles.
— Des grenades sous-marines, cria une voix à côté de lui.
— Évacuez le navire, hurla Tommaso en reprenant ses esprits, vite !
Levant de nouveau les yeux vers les hélicoptères, il vit un chapelet de projectiles tomber à la verticale de leur point de recherche. Les rotors des deux hélicoptères lancèrent un éclat dans le soleil puis s’inclinèrent aussitôt sur leur gauche pour dégager vers l’horizon.
Tommaso sentit une poigne ferme sur son bras.
— Viens, cria Antoine en l’entraînant. Viens !
Il n’essaya pas de résister, conscient qu’aucune manœuvre ne pouvait être tentée.
— L’épa… essaya-t-il de dire.
Un souffle brûlant s’enfonça dans sa gorge, éteignant les mots, tandis qu’il était arraché à la main d’Antoine et projeté dans les airs dans un déchaînement de bruit et de flammes. Il eut l’impression que son corps se disloquait et qu’il était devenu sourd. Il s’efforça de respirer et n’arracha à l’air brûlant qu’un souffle d’oxygène. Un voile rouge couvrit ses yeux. Sa bouche s’emplit d’eau. Il sut qu’il allait perdre connaissance. Au moment où il touchait la surface, le deuxième missile percuta sa cible et la mer entière s’embrasa.
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