L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 33 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-33

33

 

Par le hublot trempé sur lequel glissaient les gouttes d’une pluie d’orage, Tommaso vit apparaître la côte de Sicile et, dans la vallée, entre les deux contreforts montagneux dont les falaises s’abaissaient vers la mer, les pistes de l’aéroport. Puis l’avion bascula sur l’aile.

Dix minutes encore avant de toucher terre. Tommaso pensa que c’était son deuxième atterrissage en douze heures. Bucarest-Francfort-Palerme. Un curieux trajet. Le passeport dans la poche de poitrine de sa chemise noire avait une couverture rouge et non pas celle, bleue frappée des lions de la couronne, qu’il portait habituellement. Il était devenu 100 % italien, et s’appelait Giacomo Ponte. Il n’avait pas fallu vingt-quatre heures après l’annonce de l’enlèvement de Mathilde pour que les papiers arrivent au château perdu dans la montagne, sur la route vers Bucarest, où il était resté encore une nuit à ronger son frein, incapable de se reposer, dans la compagnie discrète de Tibor Kuryany. Le chauffeur qui l’avait récupéré devant le cimetière les lui avait apportés. Ils étaient accompagnés de deux cartes Visa et American Express. La suite avait été facile. Il avait gagné Bucarest en taxi et pris l’avion le soir même en choisissant une escale via Francfort. Tommaso avait profité de ce supplément d’attente avant de redécoller pour vérifier depuis le business center de l’aéroport la provision des comptes numérotés ouverts au nom de Ponte. Le contact ne l’avait pas trompé. Il avait largement de quoi financer les premiers frais en urgence de son expédition et même la suite.

Il ferma les yeux.

Il avait encore dans les oreilles la voix blanche d’Isabelle quand il l’avait appelée le lendemain, pleine des efforts qu’elle faisait pour ne pas sangloter. Il avait à peine raccroché qu’il avait déjà envie de rappeler, d’entendre encore ces mots angoissés, d’essayer de les entourer des siens, de la calmer, de pallier le besoin irrépressible qu’il avait de la serrer dans ses bras. Dix fois, il avait résisté au besoin de recomposer le numéro.

La sueur froide qui l’avait envahi à l’annonce de l’enlèvement le glaçait avec une intensité inchangée. L’image de sa fille s’imposait à son esprit, occupait tout l’espace disponible, créant une spirale d’angoisse dont il ne parvenait à desserrer l’étreinte. Il avait envie de vomir. Son absence le touchait comme une atteinte physique. Il voulait hurler. Tous les doutes, toutes les incompréhensions, les rancœurs, tous les silences et les non-dits accumulés entre Isabelle et lui s’étaient évaporés en une fraction de seconde dans cette irruption brutale d’angoisse au cœur de sa vie. La certitude martelait son cerveau. Cette phrase tant entendue, remontée du passé : « Rien de pire que de perdre ceux qui sont les plus proches, sans s’y attendre, en un instant… » Il se revoyait comme dans un film, le jour de l’enterrement de ses parents, la main de son grand-père serrée sur son épaule, son regard absent que le petit garçon ne parvenait pas à capter, la prière qui tombe dans le vide.

La tête de sa voisine, une Italienne de soixante ans ravie de revenir dans sa ville après une visite à ses petits-enfants installés en Allemagne, roula sur son épaule tandis que l’avion effectuait un nouveau virage pour se mettre en ligne avant l’atterrissage. Le ronronnement caractéristique du train qui sortait se fit entendre.

La voix de l’hôtesse résonna au-dessus de lui.

— Pardon, monsieur, pouvez-vous s’il vous plaît relever votre tablette ?

Il hocha la tête et s’exécuta.

Trois minutes plus tard, les roues touchaient en douceur le tarmac battu par les vents et la pluie.

Jouant des coudes, Tommaso sortit dans les premiers et se rua vers la file des taxis, bousculant à demi un homme d’affaires pressé. L’homme poussa un juron en italien et lui saisit le bras avant de le relâcher devant le regard agressif que lui lançait l’archéologue. Malgré la faible attente, il était trempé lorsqu’il se glissa sur la banquette de l’Alfa Romeo blanche.

— Je vais au consulat britannique, indiqua-t-il au chauffeur en italien.

L’homme le fixa dans son rétroviseur, acquiesça sans un mot et démarra en trombe avant même que Tommaso n’ait eu le temps de préciser l’adresse.

 

*

 

Les yeux fixés droit devant lui, Tommaso serrait les poings sur le siège arrière du taxi. Mâchoires crispées, il réprimait son envie de prendre le volant pour échapper au trafic qui bloquait complètement le boulevard menant au quartier résidentiel où était située la représentation britannique.

Il attendit encore cinq minutes. Le concert de klaxons se faisait plus insistant, à peine couvert par les roulements de tonnerre de l’orage qui semblait rebondir d’une colline sur l’autre comme s’il cherchait sans succès à échapper à la cuvette de la ville. Lorsque qu’une sirène de police vint s’y mêler et qu’il aperçut en se retournant les feux clignotants du véhicule coincé lui aussi dans l’embouteillage, Tommaso ouvrit la portière et salua laconiquement le chauffeur en lui tendant un billet dont le montant le dissuada tout net de se lancer dans les jérémiades qu’il avait déjà programmées.

Tommaso scruta l’horizon bouché par un brouillard d’eau. L’orage transperçait son blouson, l’eau froide s’infiltrant sous sa chemise, s’accrochant à ses sourcils puis coulant le long de ses joues sur son cou et sa poitrine. Il essuya son visage d’un revers de manche trempé. À vue de nez, il lui restait trois kilomètres à parcourir. Son sac de voyage à l’épaule, il essaya d’accélérer le pas et dut s’arrêter au bout de vingt mètres, rappelé à l’ordre par sa jambe blessée. Il s’appuya une seconde et tourna la tête pour constater que les voitures n’avaient pas bougé d’un pouce, puis il ôta sa veste et avec une profonde inspiration, il serra les dents et reprit sa route au milieu des hurlements des klaxons et des vociférations des conducteurs.

 

*

 

Jeremy Baldwin observait la rumeur du soir qui, malgré l’orage, commençait à monter du centre de Palerme. En fouillant dans sa mémoire, il retrouvait peu d’affectations dont la localisation lui ait procuré autant de plaisir que celle de vice-consul dans la capitale sicilienne.

À soixante-sept ans, il savait qu’il ne pourrait éternellement prolonger une carrière diplomatique au service de Sa Majesté rendue chaotique par son goût pour le renseignement, jugé très excessif par ses collègues diplomates plus orthodoxes. Il en avait résulté une progression difficile à analyser, un parcours fait de méandres et de détours. Loin de le regretter, Jeremy Baldwin en concevait une sorte de fierté excentrique. Seule la perspective de devoir quitter le service nuisait à sa bonne humeur. Veuf, ses enfants installés loin de lui, l’un en Argentine et l’autre en Australie, il envisageait avec appréhension de devoir se retirer en Angleterre dans sa propriété familiale du Dorset.

La sonnerie du téléphone lui fit quitter sa terrasse et regagner à contrecœur son bureau. Le poste de sécurité lui annonçait l’arrivée d’un visiteur du nom de Giacomo Ponte. Il soupira et demanda qu’on le fasse monter.

Il hésita à remettre sa veste, renonça et rajusta machinalement sa cravate vert pomme. La glace lui renvoyait le visage lunaire d’un homme pâle aux yeux très bleus et aux cheveux blonds et ondulés presque roux, dont la disposition habile cachait mal une calvitie prononcée.

La porte s’ouvrit et une secrétaire introduisit le visiteur qui passa la porte en boitillant.

Les deux hommes s’observèrent un instant de part et d’autre de l’immense pièce décorée d’un tapis ancien et de tableaux de l’école napolitaine figurant des ruines antiques traversées de voyageurs scientifiques habillés à la mode du xviii e siècle.

Jeremy Baldwin essayait de mettre ce visage fatigué et amaigri en rapport avec ce qu’il savait de Tommaso. Il l’avait connu tout enfant, lorsqu’il passait ses vacances avec les parents de Tommaso en Italie. Il avait ensuite suivi son parcours d’assez près, s’était proposé pour l’accueillir après la mort de ses parents, l’avait fait brièvement en deux ou trois occasions, malgré la méfiance du grand-père pour tout ce qui lui rappelait son fils. Ils s’étaient ensuite peu à peu perdus de vue, ne se rencontrant plus que de loin en loin pour un dîner, ou en échangeant une carte ou un mot. Jeremy avait cependant assisté à son mariage. Leur dernière rencontre remontait à une dizaine d’années, lorsque la trajectoire classique et officielle de Tommaso s’était brisée. Jeremy en avait été affecté et s’était réjoui ensuite de le voir refuser de renoncer à sa passion et s’efforcer de mener une activité de recherche privée.

Il s’éclaircit la voix et attendit que la porte fût refermée.

— Alors comme ça, tu voyages sous une fausse identité ? lança-t-il d’une voix ironique.

Tendu, Tommaso s’avança vers la terrasse sans répondre. Il glissa un œil par la porte-fenêtre et siffla légèrement.

— Sa Majesté fait encore bien les choses…

— Pas de persiflage sur ta souveraine, signore Ponte, grogna Jeremy.

Tommaso ne se retourna pas.

— Je suis italo-écossais.

 

*

 

La nuit était tombée d’un coup sur Palerme. Sur la terrasse où il avait fait dresser leur table, ne restaient que deux tasses de café, deux verres encore à demi pleins de vin et une bouteille. Jeremy fixait Tommaso enfin silencieux. Le diplomate se doutait bien que le retour soudain du jeune homme, ce coup de fil impromptu sur le compte d’un passage à Palerme, dissimulaient une motivation plus grave. Mais il avait été loin d’imaginer cela… « Jeremy, ils ont enlevé ma fille… »

La suite du récit avait achevé de le déstabiliser. Jeremy considérait à présent Tommaso d’un œil incrédule. Chez toute autre personne qui serait venue lui annoncer que la CIA l’avait prise pour cible, Jeremy aurait été tenté de diagnostiquer une paranoïa aiguë. Mais il ne parvenait pas à trouver en Tommaso cette petite faille qui trahit le déséquilibre. « Ou alors je ne veux pas », pensa-t-il.

— Tu as des preuves de ce que tu avances ? questionna-t-il en se levant.

Tommaso ne parut nullement s’offusquer de la question. Il refusa la proposition de remplir son verre.

— Oui, bien sûr que j’ai des preuves.

Jeremy se retourna vers Tommaso après avoir pris un cigare dans une petite cave d’acajou posée sur une desserte. Interdit, il regardait la plaque métallique qui se balançait au bout d’une chaîne dans le poing de Tommaso.

— La plaque de l’agent mort à Jérusalem, dit l’archéologue en lançant l’objet.

Jeremy l’attrapa au vol.

— Et j’ai aussi ça.

Jeremy attrapa l’enveloppe que lui tendait Tommaso et l’ouvrit. Il y avait une dizaine de pages, fax et mails imprimés.

— J’ai pris ça en m’enfuyant.

Jeremy s’assit et posa les documents et la plaque devant lui. Puis il s’appuya contre le dossier de sa chaise et soupira longuement tout en coupant l’extrémité de son cigare. Toujours silencieux, il le fit rouler entre ses doigts avant de le glisser entre ses lèvres et de l’allumer avec un luxe de précautions pour que la flamme ne touche pas le tabac. Tommaso le regarda faire.

— Cubain, Roméo et Juliette, Churchill… Tu n’as pas changé de goût.

— Le bon goût ne se démode pas, commenta Jeremy sans cesser son opération d’allumage.

Il contempla avec satisfaction la braise rougeoyante et releva les yeux vers Tommaso. L’air furieux de celui-ci ne lui laissait rien présager de bon. Pas plus que la petite veine qui palpitait sur sa tempe. Une curieuse impression l’habitait. « J’ai déjà vécu cette scène », pensa Jeremy.

L’image du père de Tommaso s’imposait à son esprit. Le même regard, le même tempérament, le même sang bouillonnant.

— Qu’est-ce que tu attends de moi exactement ?

— J’ai besoin de ton aide. Tu as encore des réseaux fiables au sein des services américains. Je veux savoir ce qu’ils veulent, ce qu’ils savent de l’opération qui est mentionnée là-dedans, ajouta-t-il en désignant les documents alignés devant le diplomate. Opération Tanit. J’ai besoin que ça s’arrête.

Il serrait les poings et les détendait machinalement. Puis il assena un coup violent du plat de la main sur la table qui vibra sous le choc.

— Dis-leur de ma part que s’ils ont enlevé ma fille, je vais leur pourrir la vie si fort qu’ils vont être obligés de changer de sigle.

— Tommaso, Tommaso…

— Jeremy, Mathilde a disparu ! martela-t-il. Elle s’est volatilisée. Et tu veux que je me calme ?

Son regard brûlait comme sous l’effet de la fièvre.

— Je ne peux même pas prévenir la police parce que c’est moi que la police cherche. Je ne peux même pas les aider ! Ma fille, Jeremy ! Elle a cinq ans !

Impassible, le diplomate anglais s’approcha du jeune homme et le prit par le bras. Il sentait la nervosité et la tension qui l’habitaient.

— Je vais leur dire. Et je trouverai d’autres arguments.

— Tu as ma parole que je ne suis pour rien dans ces folies et que je n’ai rien fait de mal, reprit Tommaso.

Jeremy sourit.

— Ne dis pas de bêtises, Tommaso.

Il se leva et se dirigea vers la balustrade.

Il contempla les lumières fixes de la ville et celles au loin, vacillantes, des bateaux qui rentraient dans la baie. Il tira une longue bouffée et regarda les volutes se dissiper dans le ciel couleur d’encre.

— Du vent, dit-il en se retournant. Le temps va se gâter demain. Allez viens, rentrons. Tu vas m’attendre. Je vais appeler mon ami Brandon Kersey. Et puis nous allons boire un verre, tu vas être obligé d’accepter de jouer aux échecs avec moi et peut-être de me laisser gagner une partie…

Tommaso se leva et s’approcha avec émotion.

— Merci, Jeremy.

La main qui tenait le cigare eut un mouvement d’oscillation pour signifier que ce n’était rien.

 

*

 

Assis sur une banquette de velours vert, Tommaso se redressa d’un bond en entendant le claquement des pas sur le marbre qui indiquait le retour de Jeremy.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?

Jeremy eut une moue dubitative.

— Ils disent qu’ils n’y sont pour rien. Rien non plus pour l’agent en Israël et pour ton enlèvement. Bien sûr, c’est le discours type. Mais j’ai confiance en Kersey. S’il me dit que pour lui Tanit n’existe pas, c’est qu’a priori il n’en sait rien. Il m’assure qu’ils n’avaient et n’ont encore sur les attentats et ces histoires qu’une mission d’observation, rien d’opérationnel, des renseignements recueillis via une source qu’ils traitaient, certes, mais rien de plus. Bien sûr, ces histoires les inquiètent, mais…

Tommaso tournait en rond dans la grande pièce.

— Une source ? Quelle source ?

— Je ne sais pas, je ne suis pas sûr qu’ils le sachent très précisément eux-mêmes. Les contacts étaient anonymes. L’argent versé sur un compte numéroté…

Il sentit qu’il avait perdu l’attention de Tommaso.

— Écoute-moi, poursuivit Jeremy.

Il haussa le ton.

— Écoute-moi ! répéta-t-il. Je ne crois pas que les Américains y soient officiellement pour quelque chose. Ils mènent une enquête. Si c’est une opération officieuse, il n’est pas dans leurs habitudes de la poursuivre alors qu’ils se savent pistés. Et si c’est une opération totalement clandestine, les officiels vont faire assez de barouf avec leurs gros sabots pour prévenir les responsables et obtenir le même résultat. Nous avons donné un coup de pied. Les fourmis vont se terrer. Un temps au moins. Dans l’immédiat, le plus utile pour chercher Mathilde…

Tommaso le fixa d’un regard de fou. La tension éclata de nouveau.

— La chercher où ? coupa-t-il. Je suis là, comme un con, au milieu de Palerme, et elle a disparu on ne sait où, mais à trois mille kilomètres. Le temps que j’y aille… Et en plus je ne peux même pas remettre les pieds en France…

Sa voix était tendue, au bord de se briser.

Jeremy attendit une seconde avant de poursuivre.

— Écoute-moi ! L’essentiel est de ne pas perdre de temps. Ceux qui l’ont enlevée, CIA ou non, veulent ce qu’il y a dans cette épave. Il faut aussi s’assurer d’être en position de force lorsqu’ils voudront négocier. Et tu ne seras en position de force que si tu possèdes ce qu’ils veulent.

Sa main se posa sur le bras de Tommaso.

— Il faut reprendre un coup d’avance.

Il se tut une seconde. Puis dans un éclair, il éleva soudain le ton.

— Bon Dieu, reprends-toi ! La seule chose utile que tu puisses faire, c’est de mettre la main sur ce qu’ils cherchent, quoi que ce soit ! Elle a besoin de toi ! Et c’est comme cela que tu peux l’aider. Et seulement comme cela.

L’archéologue chancela et tourna le visage vers le diplomate.

Ils se toisèrent une seconde en silence, puis Jeremy relâcha son étreinte.

— Tu as raison, dit Tommaso d’une voix soudain plus calme, tu as raison.

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