L'Ordre du Monde
Chapitre-18
18
Le taxi s’arrêta en haut des escaliers. Le chauffeur désigna la fortification massive en pierre ocre dont on apercevait à peine les portes de bronze, calées tout en bas du cirque en demi-cercle dessiné par les marches successives qui s’enfonçaient à partir de l’esplanade.
— Here you are, Jaffa’s gate, Jaffa’s gate.
Tommaso remercia et paya. La chaleur suffocante le saisit au visage quand il claqua avec regret la portière du taxi climatisé et s’engagea dans les escaliers de pierre.
Dans les rues étroites du souk de la vieille ville de Jérusalem, la morsure du soleil était tempérée par les stores de toile déployés des deux côtés de la rue. Seule la rigole centrale baignait en pleine lumière. La chaleur en revanche était aussi forte, alourdie des odeurs d’épices, de fruits et de viande qui montaient des échoppes. La foule des marchands et des habitants venus se ravitailler se pressait dans les deux sens. Emporté par le rythme, Tommaso s’efforçait de se rappeler le nom des rues mémorisées sur le plan. Par degrés successifs, la ruelle descendait vers le quartier chrétien. Il repéra la fourche qui menait à gauche vers le quartier juif et poursuivit vers la porte de Damas avant de tourner dans la via Dolorosa. Trois cents mètres plus loin, il longea un mur qu’il identifia comme celui du couvent Sainte-Marthe. La rue menant à l’esplanade du Temple et à la mosquée d’El Aqsa était barrée, gardée par des militaires israéliens qui en interdisaient l’accès. La foule commençait à se dissiper lorsqu’il parvint en vue de la porte des Lions. Il obliqua sous les remparts de la vieille ville. La rue était si étroite que l’ombre projetée par les immeubles de part et d’autre de la chaussée ne laissait pas de place au soleil. Tommaso sentait la sueur couler sous sa chemise. Il s’arrêta et chercha des yeux l’enseigne de l’hôtel. Il monta les trois marches du perron et frappa avec le heurtoir.
*
Assis à l’ombre de la citerne de pierre contre laquelle son dos était calé, Tommaso laissait son regard couler depuis le toit en terrasse qui surplombait l’hôtel jusque sur les toits de la vieille ville. À quelques centaines de mètres de lui, il pouvait embrasser d’un seul coup d’œil le Mur des Lamentations et l’esplanade du Temple en surplomb. Et plus loin à droite, la forme du Saint-Sépulcre. En contrebas, des enfants jouaient dans la cour d’une école. Tout, autour de lui, respirait une curieuse sérénité, semblable à l’idée qu’il se faisait de la paix.
« La nervosité qui a gagné le monde après les quatre attentats de Paris, Londres, Rome et Bruxelles n’a pas prospéré de ce côté de la Méditerranée. Il est vrai qu’en la matière, ils ont une certaine endurance… » songea-t-il.
La lumière éclatante scintilla sur le dôme doré de la mosquée, le contraignant à cligner des yeux. Claire avait bien choisi : où pouvait-il être plus en sécurité et moins visible qu’au cœur même du quartier le plus touristique de la ville, fréquenté par une foule hétéroclite de toutes nationalités ? Et quel meilleur asile imaginer que le seul lieu saint pour trois des plus grandes religions du monde ? L’archéologue en lui détaillait l’architecture imbriquée, les lignes de fracture perceptibles dans la couleur des pierres. Il pensa qu’il avait toujours rêvé aux chantiers qui restaient à mener dans ce pays. Le souvenir d’une visite sur les rivages de la mer Rouge lui revenait en mémoire. Il s’était étonné en traversant le Sinaï des pancartes vertes qu’on voyait un peu partout dans la montagne. Jusqu’à ce qu’on lui explique qu’il s’agissait de terrains de fouilles recensés, mais toujours en mal de crédits et de stabilité.
Tommaso consulta sa montre et décida d’attendre encore quelques instants. Il était en avance. Selon la carte, il ne lui faudrait pas plus de vingt minutes depuis la porte des Lions toute proche pour gagner le site de l’université. Il se demanda encore s’il avait bien fait de ne pas prévenir l’universitaire israélien. Tout juste Claire avait-elle vérifié que les cours étaient en activité et à quelle heure il enseignait. En préparant minutieusement son voyage, elle avait semblé absorber un peu de la frustration qui l’habitait quand elle avait dû accepter de le laisser partir seul.
— Trop dangereux, avait-il répété longtemps avant de la convaincre. Seul, je serai plus discret. Je pense avoir un moyen de passer inaperçu. À deux, nous serons trop vite repérés. Et puis c’est toi qu’ils cherchent. Ne les menons pas droit sur notre piste. Reste là. Cache-toi. Continue à éplucher les dossiers, les papiers, ici et à Paris. Et sois prudente…
L’argument décisif avait été l’intérêt manifesté par les policiers français pour Claire. Elle devait les rappeler, se présenter de nouveau. Ne pas le faire les aurait inquiétés, encore plus dans le climat de panique qui avait saisi l’ensemble des autorités européennes après les deux derniers attentats, renforçant les contrôles aux frontières.
Il se demanda où était Claire à ce moment, si elle avait réussi à éteindre les soupçons des policiers, à les maintenir à distance de la maison d’Auvergne. La même question était revenue plusieurs fois depuis qu’ils s’étaient séparés.
Il vérifia aussi s’il avait eu de nouveaux appels et constata à regret qu’aucune des trois communications ne provenait d’Isabelle. Il considéra le téléphone avec hostilité, comme s’il portait une responsabilité dans ce silence persistant. Renonçant à l’éteindre, il laissa un nouveau message sans indiquer d’où il appelait. Il grimaça en rangeant l’appareil dans sa poche : trois jours sans nouvelles… Il pensa qu’elle exagérait. Et Mathilde ? Elle savait bien qu’il était inquiet. Il espérait qu’elle avait reçu le courrier envoyé avant de prendre l’avion, dans lequel il lui indiquait des lieux de rendez-vous à date fixe au cas où il ne pourrait plus la joindre.
Tommaso avait quitté l’Auvergne le matin qui avait suivi les attentats, rejoint Barcelone par l’autoroute, changé de voiture à Montpellier puis de nouveau de portable avant la frontière. Cinq heures plus tard, il entrait dans Valence et se garait dans le nouveau quartier du parc nautique pour appeler Antoine. Il s’était présenté sous un faux nom, en anglais, prétextant le besoin d’une rencontre en se faisant passer pour un fournisseur. Antoine l’avait reconnu bien sûr, mais n’avait pas bronché. Et il était bien arrivé deux heures en avance au rendez-vous, à l’entrée du parc zoologique, conformément au code qu’ils avaient arrêté longtemps auparavant, pour égarer les éventuels chasseurs d’épaves concurrents qui ne reculaient devant aucun moyen technologique pour obtenir des informations.
Le soleil brûlant se réverbérait sur les dalles de pierre blanche et scintillait sur les vitres monumentales du nouvel opéra à l’architecture futuriste. Tommaso contemplait le monstre d’acier et de verre à l’allure de vaisseau spatial lorsque la silhouette massive d’Antoine apparut au loin, venant à sa rencontre sur le trottoir désert.
Tommaso avait immédiatement été frappé par la mine préoccupée de son ami.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? avait-il demandé en le serrant dans ses bras.
Antoine lui avait rendu son accolade en soupirant. Il se balançait d’un pied sur l’autre, l’inquiétude le disputant à la gêne. Tommaso connaissait trop ces attitudes pour ne pas deviner le malaise de son ami.
— Dans quel merdier t’es allé te foutre, Tommaso ? lâcha-t-il enfin.
Ses grosses mains emprisonnèrent les bras de son ami. L’étreinte le souleva presque du sol. Les sourcils froncés et les rides accentuées sur le front d’Antoine le faisaient ressembler à un ogre.
— Dis-moi que t’as pas fait une grosse connerie…
Tommaso avait reculé, se libérant de l’emprise de son ami et le regardant droit dans les yeux.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? avait-il répété plus fermement. Ho ! Antoine, je suis là ! On n’est pas morts. Le bateau n’a pas coulé, l’épave ne s’est pas tirée, c’est un délai, juste un délai…
— Arrête, avait coupé Antoine avec de grands gestes, ses bras battant l’air, je te parle pas de ça ! Ça me plaisait déjà moyennement que tu te fasses tirer dessus par des inconnus, mais là, c’est les flics français et espagnols qui m’appellent et qui débarquent ici pour savoir où tu es, où tu étais, et poser un tas de questions indiscrètes à propos de deux types morts et des attentats de Londres et de Paris, à mots si couverts que ça crève les yeux qu’ils te pensent mêlé à un tas de trucs sales. « Et surtout, s’il entre en contact avec vous, blabla. »
Il avait marqué une pause, le souffle court, comme si tous ces mots sortis d’un coup avaient déséquilibré sa grande carcasse.
— Alors faut que tu m’expliques un minimum, mon pote, avait-il ajouté doucement. C’est quoi ces attentats aux quatre coins de l’Europe et qu’est-ce qu’on vient faire là-dedans, nous ?
Tommaso avait souri en plongeant les mains dans les poches de son jean. Du menton, il avait désigné le portail qui ouvrait sur le parc zoologique.
— OK. Viens, on va dire bonjour aux lamantins. Si on reste là, les gens vont croire qu’on se fait une scène.
Et l’entraînant par le bras, il avait entrepris de lui raconter par le détail les événements des dernières heures.
Le chant du muezzin commençait à s’élever depuis le minaret le plus proche.
— Temps d’y aller, murmura Tommaso pour lui-même en se relevant, s’arrachant ainsi à regret à sa contemplation.
Il avait quitté Valence le soir même de sa rencontre avec Antoine, avant de passer à Chypre pour rejoindre Israël en bateau. Les questions de la police française l’inquiétaient, et l’écho d’Isabelle, un peu plus tard au téléphone, avait renforcé son inquiétude :
— Deux types sont venus, dont un jeune bizarre avec des lunettes rondes en métal, très excités, ils m’ont posé cent fois les mêmes questions : où tu es, quand je t’avais vu, qu’est-ce que tu faisais…
Tommaso secoua la poussière blanche qui collait sur son pantalon de toile beige et quitta la terrasse. Quelques instants plus tard, il héla un des taxis brinquebalants qui attendaient en face de la porte des Lions pour conduire les touristes au mont des Oliviers. La voiture démarra dans la poussière. Elle venait juste de faire demi-tour devant la porte des Lions lorsqu’une silhouette sortit en courant de l’ombre où elle était masquée avant de s’engouffrer à son tour dans un taxi qui démarra en trombe en direction de l’université.
*
Tommaso descendit du taxi sans détacher ses yeux de l’élégant bâtiment de pierre de l’université, légèrement surélevé par rapport à la rue Yeshoua Bin. Le Shalem center, qui comptait plusieurs centaines d’étudiants, occupait l’ensemble de cet immeuble carré au toit de tuiles et s’étendait au-delà dans des locaux annexes moins cossus – de petits immeubles cubiques – construits en retrait et invisibles depuis la rue. Tommaso s’avança, dépassa le mur d’enceinte sur lequel était gravé, à la manière américaine, le nom du centre d’études politiques qui était à l’origine de ce complexe universitaire avant que le conseil d’administration de la fondation décide d’élargir les sujets d’études à l’ensemble des sciences humaines et notamment à l’archéologie.
La veste de son costume de toile beige à la main, il se dirigea vers le bâtiment principal. À l’entrée, les gardes le fouillèrent sommairement mais ne s’inquiétèrent pas des raisons de sa présence. Il respira en se rendant compte que les bâtiments étaient climatisés et se dirigea vers l’accueil.
Une hôtesse aux cheveux noirs tirés en arrière le regarda en souriant et lui répondit dans un anglais parfait en lui montrant l’itinéraire à suivre sur un plan plastifié fixé sur le comptoir.
— Le cours du professeur Gowitz a lieu en salle 12, dans le bâtiment B.
Il remercia et prit la direction qu’elle lui indiquait.
Plus on s’éloignait de l’entrée et plus l’université ressemblait aux autres universités partout à travers le monde, celles de son souvenir. Tommaso traversa une cour pavée, entra dans un des bâtiments annexes. Il eut une pensée pour son passage récent à la Sorbonne en poussant la porte de l’amphithéâtre. La salle, d’une contenance de cent à cent cinquante places, était organisée en gradins couverts de sièges de plastique bleus. Presque tous étaient occupés. Tout en bas, au fond de la salle, un petit homme rond vêtu d’un pantalon noir et d’une chemise à col ouvert déambulait devant le bureau perdu au milieu d’une immense estrade. Sa voix haut perchée, un peu traînante, cadençait ses pas en hébreu.
Tommaso consulta sa montre. Il ne restait que quelques minutes de cours. L’atmosphère un peu lourde des salles de classe en fin de journée, l’éclairage brutal des néons, l’attitude avachie de certains jeunes gens qui luttaient contre l’assoupissement lui rappelaient ses années d’étudiant. Il sourit en pensant à la valeur universelle des comportements de la jeunesse. Sans comprendre un mot de l’enseignement, il devinait aux regards qui était passionné et qui songeait déjà à un examen à venir ou plus sûrement à un rendez-vous de la soirée. Il se rappelait sa propre passion, la joie avec laquelle il avait découvert l’archéologie.
Il attendit patiemment, debout devant la porte, puis lorsque retentit la sonnerie électrique de fin des cours, entreprit de descendre à contre-courant des étudiants qui se précipitaient vers la sortie. Il atteignit l’estrade au moment où le vieil homme achevait de ranger ses dossiers après avoir effacé les mots inscrits sur le tableau. Tommaso estima qu’il mesurait à peine un mètre soixante-cinq et devait peser dans les quatre-vingt-dix ou cent kilos. Il se déplaçait lentement, comme si chaque pas lui coûtait un effort.
Son regard croisa celui de Tommaso. Il interrompit son geste pour refermer la sacoche dans laquelle il venait de glisser ses papiers.
— Professeur Gowitz ? interpella Tommaso en souriant. Mon nom est Tommaso Mac Donnell. Je suis un ami de Claire Garcieux, la fille de Paul Garcieux.
Le nom de Garcieux éveilla la curiosité dans l’œil de Gowitz.
— La fille de Garcieux, répondit-il en anglais. Comment va Paul ?
Tommaso se raidit devant la perspective de devoir aborder si rapidement l’objet de sa venue.
— C’est justement la raison de ma démarche auprès de vous, monsieur : Paul Garcieux est mort.
Gowitz vacilla.
— Paul Garcieux est mort ?
La voix s’était faite plus aiguë. Le vieil homme se retourna d’un air inquiet, comme s’il regrettait d’avoir parlé si fort.
Tommaso laissa passer une seconde. Derrière eux, en haut de la salle, le flot des étudiants retardataires s’écoulait par la double porte battante. Celle-ci claqua une dernière fois puis le silence s’établit.
— Je ne peux pas le croire, reprit le professeur. Nous devions nous reparler. Il avait…
Il s’interrompit et fixa Tommaso à travers ses lunettes. Malgré la climatisation, la sueur perlait sur son front bombé, collant les rares cheveux sur son crâne presque chauve. Il chercha un mouchoir dans la poche de son pantalon de toile sur lequel flottait une chemisette à manches courtes vert olive largement ouverte sur un torse velu.
— Qui êtes-vous au juste ? Et que voulez-vous ?
Tommaso baissa les yeux en soupirant. Ouvrant sa sacoche, il tira à demi les liasses de papiers sur lesquels étaient inscrites des suites de chiffres à côté des plans de bâtiments.
L’universitaire baissa les yeux et pâlit en reconnaissant le croquis de l’esplanade du Temple, à quelques kilomètres de là.
— J’ai besoin de vous parler.
Une heure plus tard, dans son bureau, Aaron Gowitz faisait tourner machinalement entre ses doigts le verre de raki dans lequel les glaçons s’étaient presque dissous. Il les contempla encore un instant d’un air distrait puis releva les yeux. Assis face à lui, Tommaso attendait en silence. Au mur, des photos montraient Gowitz devant des chantiers de fouilles et sur des estrades au cours de remises de diplômes ou de décorations. Le reste du décor était spartiate, chaises et bureau de bois blanc, étagères minimalistes.
Gowitz avait écouté avec une attention attristée Tommaso lui faire part de ce qu’il savait. Il jeta encore un œil aux documents dont l’archéologue avait apporté des copies.
— Ce que vous racontez est inquiétant. Mais je ne sais pas comment je peux vous aider.
Il ouvrit les bras en signe d’impuissance
— J’ignore qui aurait pu lui en vouloir. Aucune idée non plus sur celui qui finançait ses recherches, ni sur la nature exacte de ce qu’il étudiait. Pour être clair, je ne sais pas ce qu’il y a dans les dossiers vides dont vous recherchez le contenu. Il était très mystérieux, posait des questions précises, mais pas toujours reliées.
Il s’avança sur son fauteuil.
— Comprenez, c’était une sorte de jeu entre lui et moi. Un jeu-mystère qu’il se plaisait à entretenir. Et puis il était très secret. S’il n’avait pas eu besoin de gagner du temps grâce à ma connaissance de l’histoire archéologique, je suis convaincu qu’il ne m’aurait rien demandé. Et aussi qu’il ne s’adressait à moi qu’à cause des relations que nous avions.
Tommaso ne s’expliquait pas la confiance naturelle qui le portait à croire le vieil homme. Il pensa que de toute façon il n’avait pas le choix des armes.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Gowitz se racla la gorge avant de répondre.
— C’était il y a près de vingt ans, dans un colloque, en Suisse. Je ne sais pas si vous êtes au fait de l’histoire archéologique de cette ville ? demanda-t-il en haussant un sourcil.
Tommaso fit signe que non de la tête.
— À Jérusalem, vous l’imaginez aisément, rien n’est simple. La science n’est jamais uniquement de la science. Il entre aussi toujours des convictions et de la politique. Rien n’est neutre. Il ne vous a d’ailleurs pas échappé que nous sommes ici dans une fondation politique, ajouta-t-il dans un sourire. Donc, ce colloque avait lieu durant une période très tendue : les thèses tendant à prouver que le lien entre Jérusalem et le judaïsme serait artificiel et reconstruit a posteriori étaient alors très actives. Le Waqf, l’autorité musulmane qui administre le Mont du Temple, s’efforçait en particulier de démontrer qu’il n’y avait jamais eu de Temple à cet emplacement. Et menait des fouilles en ce sens, sans hésiter à détruire des éléments. Ces thèses ont fait l’objet de nombreux échos un peu partout.
Il se leva pour aller chercher un ouvrage dans la bibliothèque et le tendit à Tommaso.
— Keith Whitelam, Le Bâillonnement de l’histoire palestinienne, école de Copenhague. Le plus connu dans ce genre.
Tommaso reposa le livre sur le bureau.
— Le climat était très tendu, très difficile, plus difficile que je ne l’ai jamais vu dans aucun colloque. Et Paul Garcieux a fait un discours attendu et décisif. Il a parlé du récit biblique, de ses liens avec des traditions orales issues d’Égypte et de Mésopotamie, puis s’est appuyé sur ces liens pour ancrer la réalité sur le terrain de l’existence du Temple à partir de ces témoignages croisés. C’était incroyablement puissant comme raisonnement. Il a été pour nous une aide précieuse. C’est en partie grâce à lui que les découvertes décisives des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ont été réalisées, celles mettant au jour le palais de David, à côté du Temple. C’est ainsi que nous nous sommes rencontrés. Ces vingt dernières années, nous sommes toujours restés en contact. Il est venu me voir ici à deux reprises. Et j’ai pour ma part profité de séjours en Tunisie pour faire des recherches à sa demande, à l’aveugle, sans bien comprendre ce qu’il voulait.
Tommaso tressaillit.
— En Tunisie ?
— Oui, il s’intéressait aux fouilles du site de Carthage. Nous nous parlions essentiellement par courrier, par téléphone, puis récemment par mail.
Tommaso s’efforçait de se calmer pour ne pas montrer son émotion. Carthage ! Il y avait bien un lien entre les recherches de Garcieux et le bateau.
— Oui, j’ai vu l’un de ces mails, reprit-il en s’appliquant à ne pas parler trop vite, mais tous les autres ont disparu. Et celui que j’ai, qui m’a mené vers vous, n’est qu’un texte de transmission qui fait référence à un mémo. Un mémo intitulé ST : que veulent dire ces initiales ?
Gowitz se tortilla sur sa chaise.
— C’est… Cela veut dire signe de Tanit. C’est le sujet sur lequel il travaillait depuis deux ou trois ans. Vous savez qui est Tanit ?
Tommaso parvenait mal à dissimuler son trouble. Tanit.
— La… La déesse mère de Carthage ?
— Exactement. Et bien plus que cela aussi. Tanit est une figure tutélaire dont on retrouve les traces à Carthage à partir de 400 av. J.-C., mais également bien avant en Asie Mineure, en Mésopotamie, ici ou en Égypte. Une figure qui a passionné les plus grands savants, d’Héraclite à Diodore de Sicile, Platon, jusqu’à Hérodote et Strabon.
Gowitz se leva, adoptant machinalement son attitude d’enseignant.
— Ce que l’on appelle le signe de Tanit est un symbole courant que l’on retrouve sur des figurines, des amulettes, des mosaïques, des poteries. En fait, c’est un triangle, sur la pointe duquel repose une barre horizontale surmontée d’un disque.
Il saisit un papier et un crayon sur le bureau et s’approcha de Tommaso pour griffonner une représentation schématique.
Tommaso blêmit en reconnaissant les éléments communs aux plans trouvés dans la maison de campagne de Garcieux.
— Vous voyez, poursuivit l’universitaire, on dirait une femme aux bras écartés. Certains ont pensé que c’était une déformation de l’ankh, la croix ansée égyptienne, un symbole de vie… Rien n’est établi de manière très certaine. Quant à son sens… Fécondité, vie, rite de passage : là encore, il y a eu de nombreuses hypothèses. Le plus souvent, elles se rejoignent seulement pour faire du signe un lien entre le monde terrestre – représenté par la figure de femme – et le monde céleste – symbolisé par le croissant et le disque.
Étourdi, Tommaso demeura un instant silencieux, les yeux rivés sur le dessin. Les questions tournaient dans son esprit. Le lien entre Garcieux, ses recherches et le bateau, soit : mais en quoi une déesse vieille de plusieurs milliers d’années pouvait-elle être connectée avec des attentats terroristes ? Il s’arracha au vertige qui le saisissait.
— Et Garcieux, que croyait-il ? demanda-t-il en relevant les yeux vers Gowitz.
Gowitz sourit. Ses yeux brillaient.
— Il croyait que c’était un symbole d’architecture. Mais il pensait surtout que l’on avait tort de confondre toutes les variantes. Que toutes les représentations plus ou moins ressemblantes de ce signe n’étaient pas équivalentes et que seule celle-là, martela-t-il en appuyant le doigt sur le dessin, était le véritable signe, c’est-à-dire dotée d’un vrai sens. Le reste n’était qu’un détournement.
Tommaso s’impatientait.
— Mais un symbole d’architecture avec quel sens ? Et quel rapport avec le Temple ?
— Ah ça…
Gowitz le regarda plus intensément. Il tapotait de l’index les feuilles où s’étalaient les suites numériques et les croquis de bâtiments.
— Est-ce que le nom de Fibonacci évoque quelque chose pour vous ?
Tommaso fit signe que non.
— Le nombre d’or ? poursuivit Gowitz.
Tommaso hocha la tête. Il continuait à réfléchir aux éléments incohérents qui s’alignaient devant lui.
— Oui. C’est un thème récurrent, répondit-il comme en récitant une leçon, une proportion mathématique qui permet de décrypter l’effet d’émotion esthétique. Partout où nous trouverions une architecture belle, émouvante, ce serait dû à la présence de ce nombre d’or, de cette équation dans les proportions de l’édifice, le rapport du tout et des parties.
Tommaso regardait les dessins et les suites numériques à son tour.
— Vous croyez que cela a un rapport avec les documents trouvés chez Garcieux ?
Gowitz hocha la tête négativement.
— Pas exactement. En fait, cela concerne bien le domaine que Paul visait à travers ses recherches : l’existence de lois fondamentales de l’architecture permettant de maîtriser et de dominer l’influence esthétique des bâtiments sur les êtres humains. Mais la conviction de Garcieux était totalement divergente de celle de la plupart de ceux qui se sont intéressés, comme Fibonacci, au nombre d’or. Voyez-vous, depuis Pythagore, ce nombre a fait l’objet de recherches incessantes. Pendant des siècles, des hommes se sont efforcés de mettre le monde, la nature, en équation. Ils voulaient comprendre et maîtriser l’émotion esthétique. Fibonacci est l’un des plus fameux. Il y a dans les dessins que vous me montrez quelque chose qui rappelle le mode de calcul classique d’un nombre de la suite de Fibonacci. Cette suite est une série de chiffres qui entretient des rapports multiples avec le nombre d’or. Sa formule générale est que le nombre n de la suite est égal à n-1 + n-2. Regardez, dans les chiffres que vous me montrez, on retrouve ce radical :
— Mais cette formule est beaucoup plus complexe… Et je ne vois pas à quoi correspondent les éléments autour.
Soudain, il se leva, en proie à une certaine agitation, cherchant fébrilement un livre dans sa bibliothèque.
— Le voilà !
Il posa le gros volume broché à la couverture jaune usagée devant lui, le serrant entre ses mains.
— Prenez ce livre par exemple : La Science de l’harmonie architecturale. L’auteur essaie sur cinq cents pages de démontrer que l’émotion esthétique peut s’expliquer par un calcul mathématique objectif… pour se heurter à une impasse. Ce n’est pas dans ce sens que travaillait Paul, mais dans une direction exactement inverse. Il était au contraire convaincu qu’il était impossible de mettre en équation ce phénomène liant bâtiments et êtres humains, parce que l’ordre de l’esthétique ne pouvait se résoudre dans l’ordre mathématique. Regardez, ajouta-t-il en prenant une nouvelle feuille. Sur ce dessin, les deux lignes se coupent subjectivement alors qu’elles ne se coupent pas objectivement.
— Regardez sur celui-ci :
— Vous voyez que pour un homme placé à quelque distance, une façade conçue selon le nombre d’or, soit une division par 1,618, etc., n’offrira pas une perspective traduisant ce rapport, mais une perspective inverse. La géométrie dit une chose et l’optico-physiologique une autre. C’est cela l’erreur que dénonçait Garcieux : il était convaincu que tous les Fibonacci qui pensaient résoudre par les mathématiques le secret de l’esthétique étaient partis d’un postulat erroné. Et c’est l’hypothèse à partir de laquelle il avait lui-même rebâti tous ses propres calculs.
Les plans et les suites de chiffres tournaient devant les yeux de Tommaso. Il revoyait les images de Londres, le corps sans vie de Lowell. Il avait le sentiment de traverser un cauchemar absurde. Comment ces jeux intellectuels plusieurs fois centenaires pouvaient-ils concerner des bombes meurtrières dont les conséquences étaient diffusées en boucle sur CNN ?
Gowitz poursuivit sans paraître remarquer le trouble croissant de Tommaso.
— Pour Paul Garcieux, on ne pouvait analyser un bâtiment et l’impression qu’il pouvait produire qu’en complexifiant les schémas usuels, particulièrement en réintroduisant la dimension humaine, subjective : la vision propre de l’individu et sa modification selon les angles de vision, le circuit de son évolution dans le bâtiment, etc.
Tommaso se pencha vers les plans.
— Ces flèches, là, pourraient indiquer des sens de circulation ?
— Peut-être, mais c’est plus compliqué que cela. Il faut aussi tenir compte de la durée de présence. Je me souviens qu’il parlait souvent d’« infusion », de la nécessité que la contemplation des choses se cristallise dans notre esprit, comme la longueur d’une pause modifie la photographie.
Il s’interrompit une seconde avant de fixer Tommaso dans les yeux.
— Il faut que je vous montre quelque chose.
Il regarda sa montre.
— Vous êtes à l’hôtel ? Où ça ?
— Dans la vieille ville, près de la porte des Lions.
Gowitz hocha la tête.
— Retrouvons-nous ce soir sur le mont des Oliviers, disons à onze heures, à la grille du jardin de Gethsémani. J’apporterai les mémos et je vous montrerai quelque chose que peu de personnes ont vu.
Tommaso sourit.
— Merci, dit-il seulement.
— Ne me remerciez pas. Je ne sais pas si Paul a été assassiné, comme vous le dites. Mais il a fait trop pour moi pour que je n’aide pas qui veut comprendre ce sur quoi il travaillait. Hélas, il était secret et j’espère qu’il n’est pas trop tard.
— Je peux garder le papier ? demanda Tommaso.
Comme Gowitz faisait signe que oui, il le ramassa et le regarda un instant, comme pour fixer dans sa mémoire le petit signe géométrique
Puis il le plia avant de le glisser dans la poche intérieure de sa veste de toile.
Ils se dirigèrent ensemble vers la sortie.
— Quel était le sujet de votre cours ? demanda Tommaso comme ils passaient le seuil.
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