L'Ordre du Monde
Chapitre-36
36
Tommaso ouvrit les yeux et les referma aussitôt, aveuglé par la lumière crue. Il voulut bouger ses bras pour se relever et n’y parvint pas. Sa tête retomba sur l’oreiller. Le bruit des explosions bourdonnait encore dans ses oreilles. Il essayait de se souvenir. L’alerte, les avions…
— Des torpilles, murmura-t-il.
— Des missiles plus exactement, deux missiles anti-navires AGM-84 Harpoon lancés par un hélicoptère Seahawk. À vrai dire, il n’y a pas de regret à avoir. Il n’y avait pas grand-chose à faire.
La voix qui venait de parler éveillait dans l’esprit douloureux de Tommaso un écho familier. Ce son métallique…
— Les hélicos n’avaient même pas besoin de vous voir. Ils sont passés pour filmer et parce que vous ne présentiez aucun danger, mais l’attaque était déclenchée de bien plus loin et guidée par laser. Si on rajoute le passage pour couvrir la zone d’exploration de grenades Mk-46, on peut dire que vous avez été soignés.
Tommaso tourna la tête vers la voix grave et entreprit de rouvrir les yeux. Le mouvement déclencha une douleur insupportable qui vrillait ses tempes.
— Ne bougez pas. Vous êtes encore sous le choc. Vous avez eu de la chance.
Tommaso sursauta.
— Mathilde, où est Mathilde ?
La voix se rapprocha de son visage.
— Ne bougez pas, je vous dis.
— Où est-elle ? Et Antoine ? murmura encore Tommaso.
— Nous n’avons pas d’autres nouvelles de la petite fille. Quant à votre ami, il a eu de la chance lui aussi. Il dort à côté.
La voix s’approcha et Tommaso distingua une silhouette massive qui vint s’asseoir près de lui. Il voyait mieux, à présent. L’homme, d’une stature athlétique, avait les cheveux noirs, une mèche barrant son front, et le visage mangé par une barbe. Des yeux sombres brillaient au milieu de son visage anguleux. Il était vêtu d’un pull bleu foncé de marin.
Tommaso regarda autour de lui. Dans la pièce aux murs blancs, sans fenêtre, meublée simplement d’un bureau et d’étagères de bois clair, il avait l’impression d’être dans une chambre d’hôpital
— Où sommes-nous ?
L’homme posa sa main puissante sur le bras de Tommaso.
— Pas de questions. Plus tard. Vous allez aller mieux, mais il faut un peu de temps. Vous pouvez vous vanter d’appartenir désormais au club très fermé des cibles ratées par l’aviation américaine. Et pourtant, c’était facile. Deux hélicos dont un en couverture, quarante minutes de vol depuis la base sicilienne de Sigonella, une minute sur zone, deux passages, trente minutes de vol retour pour apponter sur un porte-hélicoptères de la 6 e flotte et l’affaire est faite. Officiellement, une opération secrète au prétexte de détruire un bateau chargé d’armes à destination du Hezbollah, du Hamas, ou de je ne sais qui. Les raisons ne manquent pas et on est quasiment dans la routine. Comme personne ne croise dans le coin et que vous meniez votre opération en solitaire, un bon moment peut passer avant que quiconque se rende compte qu’un bateau a été coulé ici hier. Du point de vue des Américains, je pense que vous êtes considéré comme une affaire réglée. C’est au moins ça.
Tommaso essaya de se redresser et retomba en arrière sur le lit de métal blanc avec une grimace de douleur.
— Mais comment…
— … Êtes-vous encore là ? Eh bien disons que je surveillais moi aussi vos actions, et que j’étais assez près pour vous récupérer au bon moment ainsi que votre camarade. Rien à faire en revanche pour ceux qui étaient à bord. Vous vous en êtes sortis juste parce que vous étiez sur le pont et à l’inverse de l’endroit de l’impact. Mais l’équipage a coulé avec le navire. En trente secondes.
— Mais comment n’ont-ils pas vu votre bateau ?
L’homme sourit et se leva.
— Reposez-vous. Je vous reverrai tout à l’heure.
Sa silhouette se brouilla un instant dans les yeux de Tommaso avant de redevenir nette. Il avait presque atteint la porte lorsqu’il se retourna.
— Et quant à votre dernière question, qui vous parle d’un bateau ?
*
— Un sous-marin ?…
Tommaso regardait son interlocuteur avec des yeux ronds. Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé depuis sa première visite. Il avait dû dormir. Il n’en gardait aucun souvenir. Il savait seulement qu’il s’était réveillé, et que l’homme était là de nouveau, assis à côté de lui, silencieux.
L’homme à la barbe noire hocha la tête.
— Un sous-marin, oui.
Tommaso écarquilla les yeux. Rien dans le décor ne pouvait laisser imaginer qu’on se trouvait à bord d’un submersible. Seul le bruit lancinant et étouffé d’un moteur signalait que l’on était en mouvement.
L’homme se leva et alla frapper du plat de la main sur la cloison face au lit. Le mur rendit un bruit métallique.
— Le monde moderne est plein de ressources, plein de talents inexploités et d’opportunités de donner une nouvelle vie à des matériels obsolètes. Ce submersible a été détruit officiellement il y a six ans, dans le cadre d’un accord de désarmement des ex-républiques soviétiques. En fait, il a seulement été temporairement désarmé avant d’être réaménagé.
Tommaso se demanda s’il ne rêvait pas.
— Mais qui êtes-vous ?
— J’ai tellement d’identités que je m’y perds moi-même. Disons que vous pouvez m’appeler du nom qu’il vous plaira. Nemo par exemple. Vous connaissez Jules Verne ? 20 000 lieues sous les mers ? Eh bien c’est assez ça, non ? Sauf que moi, je ne coule pas les navires, je récupère juste les naufragés… Sérieusement, admettons que je m’appelle Adrian. Ce n’est pas mon prénom, mais en anglais c’est ce qui s’approche le plus de la réalité, laquelle est imprononçable dans votre langue.
Il revint s’asseoir près de Tommaso.
— Je vais essayer de remplir les trous dans votre vision de la longue histoire qui nous réunit aujourd’hui. Je ne représente ni consortium, ni société secrète, ni rien de tout cela. Je suis seulement un homme qui a une vision assez pessimiste du monde dans lequel nous vivons. Pessimiste mais réaliste, parce que fondée sur des choses que je sais et qui échappent à la connaissance du reste du monde, y compris des grands qui nous gouvernent. Des choses que vous avez approchées sans prendre conscience de ce qu’elles étaient.
— Tanit ?
— Exactement. Tanit. Que savez-vous de cela ?
— Le signe, je sais qu’il se retrouve très au-delà de Carthage. Je l’ai vu à Jérusalem…
L’homme eut un sourire admiratif.
— Je sais qu’il est présent à New York, à Moscou, à Bruxelles, j’imagine aisément dans un certain nombre d’autres lieux. À Rome, Paris. Je sais qu’il est en rapport avec les attentats commis ces dernières semaines en Europe ; qu’il correspond à une marque, un peu comme celle des tailleurs de pierre, mais une marque autrement plus significative. Elle indique non seulement que des constructions comprennent des points de correspondance, de résonance…
Tommaso s’interrompit en entendant curieusement sonner dans sa bouche un mot de Garcieux. Il hésitait à évoquer ce que lui avait montré Gowitz.
— … mais aussi que le lieu précis qui est marqué correspond à un endroit où celui qui se tient reçoit ou exerce des influences particulières.
Il s’interrompit de nouveau un instant.
— Quel secret peuvent cacher de telles choses ? s’étonna-t-il.
L’homme le regardait avec intérêt.
— Reprenons dans l’ordre. Pour ce qui concerne Tanit, vous avez raison. C’est une sorte de marque de fabrique. La marque de règles très anciennes et inenvisageables pour des esprits modernes et des logiciels de conception assistée par ordinateur.
Il prit sa respiration avant de poursuivre.
— Pour être bref, sachez qu’il y a plusieurs milliers d’années, à une époque où l’on croyait encore que l’homme était seulement un petit élément du tout et non l’alpha et l’oméga du monde, il était assez naturel d’imaginer que notre petite liberté et notre non moins petite volonté étaient toutes deux bornées par des influences extérieures. Des influences présentes dans le milieu naturel, mais qui peuvent en revanche être reproduites et concentrées par des artifices humains de construction. Ces influences obéissent à des règles, mais pas des règles mathématiques. Des règles harmoniques. Ces règles ont été transcrites et ont donné lieu à un enseignement d’architecture dispensé à quelques érudits. En Chine, puis en Égypte, en Mésopotamie et par contagion dans le Proche-Orient, en Grèce, etc. Jusqu’à Carthage. L’idée était notamment de placer ceux qui étaient dépositaires dans les meilleures conditions pour exercer leur pouvoir, en écartant d’eux la tentation et les effets de ce que les Grecs appelaient hubris, l’excès, la passion, susceptible de mener à l’incompréhension et à la guerre.
Tommaso se redressa un peu. Le visage de Gowitz s’imposait à son esprit : le vieil universitaire avait eu raison en lisant à travers les questions mystérieuses de Garcieux.
— Il ne s’agissait pas du tout de comploter, poursuivait Adrian, ni de prendre le pouvoir. C’est une chose inconcevable de nos jours : il s’agissait seulement pour un groupe de techniciens particuliers maîtrisant un élément de la nature de le mettre au service de tous et de la Cité, en permettant que ceux qui étaient choisis pour présider aux destinées du plus grand nombre le fassent de manière éclairée. Ces règles permettaient d’établir à quel moment le message politique devait être délivré pour être le mieux entendu, le mieux compris et le plus convaincant. Elles indiquaient la distance entre les personnes, les volumes géométriques auxquels elles devaient être exposées, le temps de cette exposition… Ces règles sont perdues. Mais pas totalement. Des bribes ont continué d’être utilisées, à travers le temps.
L’homme s’interrompit un instant, son regard perçant fixé sur Tommaso, avant de poursuivre :
— Vous avez entendu parler du Feng Shui ? Cet art chinois vieux de trois mille ans est une sorte d’application à l’architecture des principes de l’acupuncture, pour définir la circulation de l’énergie dans un lieu et en équilibrer les flux en fonction notamment de l’écoulement du temps et du déplacement des planètes. Un principe utilisé très couramment dans une forme simplifiée en architecture dans la Chine moderne. Eh bien, vous seriez étonné de considérer la forme des boussoles et des règles utilisées traditionnellement pour ces calculs, ce que les Chinois nomment luo pan ou pa kua ; ou encore l’idéogramme pinyin qui désigne le mot Feng Shui. Partout, la même racine déformée à travers le temps…
Levant la main, il esquissa un geste rapide dans l’air.
— Un cercle surmontant un triangle…
Tommaso sentait ses tempes battre comme s’il était pris de vertige. L’homme perçut son trouble. Il se pencha en avant, ses yeux précis étudiant les traits de l’archéologue qui s’efforçait de reprendre son souffle.
— Vous allez bien ? Vous voulez que j’appelle le médecin ?
Tommaso refusa en levant une main.
— Vous voulez dire… parvint-il à articuler.
— Que les lieux de pouvoir dans lesquels nous ne voyons que des morceaux d’histoire influencent et orientent en effet depuis des siècles le destin de nos peuples. Le façonnent même, parfois…
— Mais c’est insensé !
Tommaso avait presque crié.
L’homme l’observait froidement, comme s’il regardait progresser dans son esprit le germe qu’il venait d’y semer.
— Vous êtes-vous déjà posé la question de savoir pourquoi l’Empire chinois s’est effondré le jour où l’influence occidentale à la cour du dernier empereur a mis à mal l’équilibre architectural immuable de la Cité interdite, en abattant des seuils de portes et des cloisons pour que Pu Yi puisse faire du vélo dans son palais ? Vous êtes-vous posé sérieusement la question de savoir pourquoi Brasilia a été construite ex nihilo dans un pays où l’instabilité était la règle et l’unité politique un serpent de mer ?
— Pour une question de… répondit d’une voix éteinte Tommaso.
— … symbole ! C’est cela que vous alliez dire ? Symbole ! Est-ce pour un symbole aussi que les nazis ont incendié le Reichstag en 1933 ? Un symbole, la destruction et la reconstruction du Temple de Jérusalem ? Et comment expliquer le récit de l’interprétation par le prophète Daniel des mots apparaissant sur le mur du palais de Balthazar, le dernier roi de Babylone, pour lui annoncer la chute de son royaume ? Ouvrez les yeux, Tommaso ! C’est la vérité que je vous expose qui est logique. Pas l’accumulation de situations incompréhensibles, de contradictions et de fables dont regorge l’histoire du monde et dans laquelle vous acceptez de vous laisser enfermer.
— Mais si cela était vrai, le monde serait pacifié ?
— Justement non. Le problème est qu’à travers l’histoire, toutes les tentatives ont été bâties sur des éléments incomplets. Beaucoup de gens ne possédaient qu’une connaissance parcellaire de cette science. Assez pour essayer de retrouver les règles. Mais pas suffisamment pour réussir dans le long terme. Et les résultats ont été à la hauteur de cette imperfection : ils ont influencé la marche du monde, mais comme des créations imparfaites et mal dominées, inachevées. Certaines conséquences ont pour autant été durables : la paix politique en Angleterre, pour n’en citer qu’un exemple. Mais jamais ces règles n’ont pu être utilisées pleinement, faute d’être connues, dans la plénitude de leurs potentialités. Ceux qui savaient qu’elles existaient et essayaient d’appliquer le peu qu’ils en connaissaient pouvaient limiter les influences néfastes. Mais rien de plus.
Il fixa Tommaso.
— Vous vous sentez la force de faire quelques pas ? Je voudrais vous montrer quelque chose.
Tommaso se redressa lentement et mit pied à terre en s’appuyant sur le bras d’Adrian. Chaque mouvement lui paraissait un effort gigantesque. Une fois debout, il resta une minute immobile puis fit signe qu’on pouvait se mettre en mouvement.
Avec une infinie lenteur, ils gagnèrent le seuil, traversèrent le couloir et parcoururent vingt mètres dans l’étroite coursive. En arrivant devant une porte en bois qu’Adrian ouvrit sans le lâcher, Tommaso se sentait épuisé. Adrian l’aida à s’installer dans un fauteuil puis se dirigea vers la bibliothèque qui recouvrait un mur entier. La pièce où ils se trouvaient ressemblait à un bureau à une échelle réduite. Tout avait été calculé pour maximiser le petit espace où avaient été placés trois fauteuils et une table basse ainsi qu’un bureau, tous fabriqués dans le même bois foncé et verni.
Adrian saisit un carton à dessin et l’ouvrit avec précaution sur la table qu’il tira ensuite pour la rapprocher du fauteuil de Tommaso. Il désigna une feuille usagée.
— Regardez le plan de Rome, de la Rome sur laquelle a travaillé Vitruve.
Tommaso baissa les yeux vers le plan de la Rome impériale.
Sidéré, il vit Adrian commencer à tirer des traits à travers la ville.
— Vous reconnaissez ?
Adrian tourna quelques pages.
— Et voici la Rome du déclin. La Rome post-Néron. Celle remodelée par l’incendie qui l’a presque totalement détruite et par lequel Néron a tué son propre pouvoir, sa propre capacité de faire entendre et respecter ses décisions.
Il se recula d’un pas pour observer l’expression incrédule qui habitait le visage de Tommaso.
— Vous voulez que je continue ? Faut-il que l’orgueil des hommes soit grand pour que leur aveuglement soit si complet ! Cela ne vient pas de vous. C’est difficile à croire, parce qu’on vous a éduqué, comme tous depuis des générations, dans l’idée que l’homme commande et qu’il est la mesure du monde.
Tommaso était pâle.
— Et c’est bien cela qu’a redécouvert Garcieux ? demanda-t-il. C’est cela qui était indiqué sur les plans ? Il recherchait dans quelle mesure tel ou tel édifice était bâti selon ces principes ?
Adrian reprit le ton calme de l’exposé.
— En partie. Ce qu’a redécouvert Garcieux, ce sont les premiers éléments de cet ensemble. Il y en a trois. Les deux premiers fournissent le fondement des règles à suivre dans la construction intérieure d’un lieu de pouvoir, et des règles pour la disposition entre eux des lieux de pouvoir, au sein d’une capitale, ou d’un pays. En clair, il s’agit de règles qui, selon qu’on les respecte ou qu’on les viole, font que les dirigeants amenés à prendre des décisions le feront de manière audible, seront plus aptes à convaincre, etc.
— Et le troisième élément ?
— Il est plus puissant, il s’appuie sur des correspondances entre les énergies à l’œuvre dans l’univers et les réalités terrestres. Il est celui qui permet d’achever le travail, celui qui a conféré à la petite Carthage la capacité extraordinaire de rivaliser avec la toute-puissante Rome pendant trois cents ans. Il confère à celui qui le posséderait et l’appliquerait un rayonnement plus vaste encore, une force et une énergie plus grandes. À ce stade, lorsque la prise de parole d’un homme prend en compte l’équilibre général de l’univers, le temps et l’espace, de la disposition des planètes jusqu’à la position de l’orateur par rapport à ses auditeurs, alors le mot acquiert une force de conviction insoupçonnable et réellement insurmontable. Cette force, les premiers philosophes grecs la nommaient aléthéia, le dévoilement. Et elle transparaît dans la première phrase de l’Évangile : « Au commencement était le Verbe ». L’organisation de l’agora, cette place publique des premières cités grecques où chacun se déplaçait pendant les assemblées des citoyens, les écoles de pensée où l’enseignement se faisait en déambulant, tout cela est lié. Lié par des règles édictées pour les petits nombres et fonctionnant dans le cadre de la communication directe. Des règles que les guerres, les errements de l’histoire et les distorsions induites par l’agrandissement des Empires et des royaumes – sans parler des moyens modernes de communication audiovisuels ou informatiques – ont déformées et dénaturées jusqu’à en faire disparaître la mémoire exacte.
— Stonehenge, murmura Tommaso, Nazca…
— Exactement, c’est la plus probable explication de ces phénomènes incompréhensibles. Mais ce troisième niveau s’est réellement perdu. Les deux premiers aussi pendant longtemps, pendant exactement mille cinq cents ans, entre la destruction de Carthage par Rome et la découverte en Italie, dans le monastère du mont Cassin, du manuscrit original disparu de Vitruve, De Architectura. Un manuscrit sauvé mille ans auparavant par saint Benoît, qui avait perçu sa portée et les risques qu’il ferait courir au monde s’il échouait en de mauvaises mains. Il n’avait pas osé le détruire mais avait choisi de l’emporter avec lui dans la tombe, au sens propre. Il y est resté jusqu’à ce qu’un moine érudit comprenne et ose violer la sépulture du fondateur de l’ordre.
— De Architectura ? Mais c’est un simple précis d’histoire ?
— Dans ses dix premiers livres, oui. Mais il en comptait onze. Un onzième livre pratique qui résumait les règles des deux premiers niveaux, fruit des recherches menées par Vitruve sur le site de Carthage. Des recherches efficaces quoique inachevées. Ce qu’a trouvé Garcieux, c’est ce Livre XI. Où, Garcieux n’a jamais voulu me le dire. Mais en tout état de cause, cela faisait déjà de lui un homme précieux pour certains et dangereux pour d’autres. D’autant plus qu’il a su déchiffrer les mécanismes à l’œuvre, au fil du temps, dans de nombreux bâtiments officiels de par le monde. Car le manuscrit de Vitruve, après 1411, a connu une destinée itinérante. Il est passé par Corfou, où il a été dérobé et ramené à Constantinople, puis emporté à Rome d’où il a essaimé par un cercle d’initiés vers Paris, Londres, mais aussi les Indes.
Ses yeux brillaient.
— Jusqu’à trouver des applications bien plus récentes. Mais de cela, je vous reparlerai plus tard. Sachez seulement que c’est à ce moment que j’ai rencontré Garcieux. J’avais observé les bribes qu’il ne pouvait s’empêcher de dévoiler au détour de telle communication dans un colloque international. Elles ne voulaient rien dire pour ceux qui ne savaient pas. Et personne n’aurait pu imaginer une réalité aussi folle. Mais pour moi, c’était limpide…
— Mais si vous saviez, que vous apportait Garcieux ?
— Je croyais d’abord en le contactant pouvoir le contrôler. Et puis Garcieux avait quelque chose que je ne possédais pas. Il n’a pas seulement mis la main sur le manuscrit du livre caché de Vitruve. Il a trouvé mieux. Il a trouvé à Tunis, par un autre canal…
— Gowitz, murmura Tommaso. Fibonacci…
Adrian continua sans relever
— … le journal d’un militaire !
— Le lieutenant-colonel Humbert.
L’homme acquiesça.
— Tout juste. Celui-ci avait fait une découverte importante, que personne n’avait relevée. Les Romains, comme tous les autres chercheurs par la suite, ont fouillé le Tophet à la recherche des objets sacrés des Carthaginois. Rien de plus logique que de chercher les choses précieuses sur le lieu le plus sacré. Et d’ailleurs, les résultats de leurs fouilles leur ont donné en grande partie raison. C’est ainsi que Vitruve a retrouvé des stèles qu’il a traduites ensuite dans son manuscrit, son Livre XI. Les Carthaginois avaient laissé la plupart des choses en place, parce qu’ils ne pensaient pas un instant perdre cette guerre finale. Et ils ne pensaient pas la perdre parce qu’ils croyaient que leurs connaissances leur offraient une force supérieure, une position inexpugnable. Ils avaient seulement négligé la possibilité d’une trahison. Celle de leur général en chef, Hasdrubal. Celui que sa femme a maudit avant de s’immoler dans le feu. On dit que c’est parce qu’il s’était rendu. Mais c’est surtout parce qu’il avait indiqué aux Romains les points stratégiques qu’il fallait abattre dans les défenses pour briser la force des Carthaginois. Puis, quand ils ont vu qu’ils étaient perdus, dans les ultimes jours du siège, les derniers Carthaginois ont voulu dans l’urgence déplacer une partie de leur trésor. Et c’est ainsi que ce n’est pas dans le Tophet qu’il aurait fallu chercher le plus précieux des biens de l’antique Carthage. Humbert a refait leur parcours. Il a fouillé des endroits jugés mineurs, autour de l’ancien arsenal en particulier. Et il y a trouvé des monceaux de choses de valeur inégale, mais qu’il a décrites assez précisément, en bon marchand, pour que Garcieux relève dans son inventaire des signes troublants, des signes qu’Humbert ne pouvait pas comprendre parce qu’il n’avait pas lu le manuscrit de Vitruve. Pour lui, c’était du chinois. Pour Garcieux au contraire, qui disposait des deux éléments, il était possible d’imaginer la nature de ces objets mystérieux. Après, il a fallu retrouver les éléments sur ce bateau que vous cherchiez ces derniers jours. Mais cela, vous le savez, parce que cette partie-là des recherches de Garcieux, vous l’avez eue entre les mains. Déterminer la position de ce navire contenant des objets, dont celui susceptible de révéler le troisième niveau, celui cherché en vain par Vitruve et Scipion sur le site de Carthage, et resté là-bas, égaré, jusqu’à ce que l’avidité des fouilleurs marchands le sorte de terre et l’embarque de manière anonyme dans un lot à destination du Louvre, au xixe siècle. Un lot englouti dans un naufrage.
— Ce que j’ai vu ?
Un éclat traversa le regard de l’homme.
— Peut-être…
Il sourit.
— Ça ferait un récit formidable pour les gens qui aiment croire à la malédiction des choses surgies du passé. Vous avez failli suivre la trace de tous ceux qui se sont intéressés à ce secret et y ont perdu la vie. Garcieux, notamment.
Tommaso fit un effort et se redressa dans le fauteuil. Sa tête battait à tout rompre et il souffrait terriblement du côté droit. Il sentit que son bras était tenu par une attelle.
L’homme posa ses mains sur sa poitrine pour stopper son mouvement.
— Doucement, doucement. Vous n’avez pas de traumatisme crânien et rien de vraiment cassé, mais en plus de douze points de suture à la tête, huit au poignet droit, votre coude gauche est luxé et vous avez quelques côtes en vrac, peut-être une ou deux cassées. Alors de grâce, pas de précipitation. Nous avons peut-être déjà été trop vite. Je vais vous ramener.
Tommaso ne répondit pas, mais accepta sa main pour se lever et parcourir de nouveau à petits pas le court chemin vers sa chambre.
Tommaso s’allongea sur son lit et resta immobile un instant pour reprendre des forces. Il sentait la présence silencieuse d’Adrian à côté de lui. Rouvrant les yeux, Tommaso le fixa d’un regard dur.
— Qui a tué Garcieux ? demanda-t-il.
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