L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 2 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-2

2

 

Espagne, au large des îles Baléares – juin 2008

 

D’un geste machinal, Tommaso vérifia la fixation du détendeur des bouteilles dans son dos, la lampe frontale attachée sur son masque puis les manomètres à son poignet. Au-dessus de lui, la masse sombre du bateau et de sa quille projetait une ombre qui lui dissimulait l’éclat du soleil. Un câble d’acier tombait depuis la bouée de surface à un mètre de lui. Il empoigna la poignée coulissante qui y était engagée et la libéra de son axe. Puis, d’un coup de reins, il se retourna et donna une impulsion de ses deux jambes. Les palmes fouettèrent l’eau dans une ondulation silencieuse et il commença sa plongée, aussi vite que possible, pour limiter les paliers de décompression lors de la remontée.

Son corps glissait à présent dans une eau froide, lourde, chargée de particules et de poussière qui la rendaient opaque. D’une noirceur profonde, elle filtrait de plus en plus la lumière pour n’en laisser demeurer qu’un halo glauque. Le faisceau de la lampe traversait avec peine ce barrage, comme les phares d’une voiture se heurtant à un mur de brouillard. Trente, quarante, cinquante mètres ; quatre-vingts mètres. Tommaso ralentit en touchant le repère laissé la veille. Il s’arrêta pour se donner le temps d’accommoder l’univers silencieux. Il bascula la valve d’alimentation de ses bouteilles sur celles contenant le mélange gazeux le plus riche. À cette profondeur, le trimix ne contenait plus que quinze pour cent d’oxygène pour une moitié d’hélium et un tiers d’azote.

De nouveau, il sentait cette sérénité curieuse l’envahir tout entier. Chaque fois, le souvenir de ses premières plongées, enfant, dans les lacs d’Écosse, lui revenait en mémoire. Le même sentiment de l’angoisse difficile à domestiquer, quand on ne sait plus où sont le haut et le bas, plongé dans un monde totalement obscur et peuplé de formes floues, le plus souvent les effets d’illusion des courants. Il avait sept ou huit ans quand il avait commencé à apprivoiser ce royaume des ombres, pour se protéger de ses autres angoisses, celles de la nuit.

Baissant le regard, il appréhenda la masse sombre de l’épave, le bois pétrifié surgissant à demi du fond sablonneux telles les côtes d’un animal déchiqueté. Un instant plus tard, il toucha le sol et quitta le cordage de plomb pour le réseau de filaments qui quadrillaient tout le terrain sur lequel s’était répandu ce qui restait de l’épave, au moment du naufrage puis à mesure que l’érosion et le temps l’avaient disloquée. Il parcourut l’espace familier de carrés de deux mètres sur deux, les petits cartons de plastique sur lesquels était inscrite la topographie. Dans le faisceau de sa lampe, il distinguait juste leurs contours à faible distance.

Détachant le sac fixé à sa ceinture, Tommaso y puisa huit pitons et une bobine de fil de nylon ainsi qu’un petit marteau, avant de le rattacher directement au câble de sécurité. Puis il gagna à tâtons l’extrémité du périmètre et entreprit d’achever le quadrillage. Sa tâche menée à bien en dix minutes, il jugea qu’il pouvait s’accorder dix autres minutes au fond. Il serait temps ensuite de remonter en changeant progressivement de bouteille pour faire varier le mélange gazeux qu’il respirait. Demain, ils commenceraient à plusieurs, en se relayant, à dégager les sédiments accumulés dans le premier carré à l’aide d’une suceuse à eau.

En quelques coups de palmes, il gagna l’extrémité du chantier, là où la poupe énorme de la frégate était venue se fracasser trois cents ans plus tôt, en 1693. La masse se détachait à peine dans le manque de lumière et le tourbillon de sable. Tommaso posa les mains sur ce qui restait du château arrière, dont le plafond avait été arraché. Il caressa l’encadrement d’une fenêtre et se glissa à l’intérieur pour pénétrer dans la salle à manger du commandant. Il se stabilisa au niveau de ce qui avait dû être le plancher et n’était plus qu’un trou béant descendant vers les chambres, les réserves et l’armurerie qui avaient été pulvérisées lorsque le bateau s’était écrasé contre les rochers, ou peut-être avant, si les réserves de poudre avaient été touchées par l’incendie… Fermant les yeux, il essaya d’imaginer les hommes d’équipage, leurs cris, lorsque leur univers avait soudain basculé. Où pouvait être le chevalier Guillaume de Lauzun, commandant du bord ? Dans cette cabine ou sur le pont, priant ou luttant ? Rouvrant les yeux, Tommaso plongea dans ce qui restait de la structure, glissant sous les quelques marches encore en place de l’escalier de coupée tribord, celui qui descendait vers le carré de l’équipage, sous le premier pont. L’obscurité était totale à présent. Tommaso s’arrêta pour contrôler sa respiration. Combien étaient morts là, sans même se rendre compte que le navire avait déjà plongé sous trente ou quarante mètres d’eau ? Immobile, il laissa glisser sur lui cette angoisse curieusement familière.

Le frôlement dans l’eau le prévint une seconde avant le choc. L’imminence du danger fit bondir son cœur dans sa poitrine. Il se laissa tomber au sol en tendant la main vers son poignard. L’ombre passa au-dessus de lui, entraînée par son élan, tout en cherchant à se retourner. L’éclat de la lampe éclaira les arêtes acérées de la gueule ouverte. L’animal étrange se recroquevilla en faisant demi-tour pour attaquer de nouveau, ses yeux globuleux fixés sur le plongeur. Tommaso dégaina son poignard d’un geste lent tout en reculant avec précaution, rampant sur le fond de sable. L’animal ne bougea pas.

 

*

— Une espèce de murène ! Et ça te fait rire ? T’es vraiment fondu !

Accroché par une main au flotteur du zodiac gris, Tommaso saisit le bras tendu pour le haler vers la surface. La lumière du soleil éclata sur son masque, l’éblouissant l’espace d’une seconde. Il inspira profondément. L’odeur brûlante et salée de l’air ambiant lui parut comme chaque fois délicieuse.

Trente minutes s’étaient écoulées depuis qu’il avait croisé la murène et, après être ressorti de l’épave, s’était résolu à amorcer sa remontée.

Il se mit en appui sur le flotteur du zodiac et fit basculer ses jambes pour retomber au fond du canot. Arrachant son masque et sa cagoule, il sourit en apercevant au-dessus de lui le visage bougon d’Antoine et sa carrure de catcheur. Les sourcils épais, froncés, de son ami semblaient donner le la aux rides profondes et parallèles qui striaient son front basané. Tout chez Antoine paraissait massif : oreilles, nez, cou, comme autant de rappels vivants de son caractère entier.

Ce tempérament orageux avait du reste failli coûter cher à Tommaso lors de leur première rencontre, dix ans plus tôt, sur un chantier de fouilles marocain, au sud de Tanger. Antoine coordonnait alors l’activité du groupe des plongeurs ; Tommaso, lui, n’était qu’un jeune archéologue stagiaire, frais émoulu de ses études à Oxford. Un renfort trop sûr de lui, trop inexpérimenté, dont Antoine avait détesté au premier abord le vernis universitaire et le manque d’harmonie avec la nature.

Il avait suffi que Tommaso soit assez négligent le jour même de son arrivée pour jeter une cigarette à l’eau pour qu’Antoine voie rouge et l’attrape par le col de son tee-shirt. Avant de réaliser ce qui se passait, il avait déjà rejoint le mégot dans l’eau verte du port où était installé leur campement. Antoine s’était beaucoup amusé de le voir patauger à la recherche de ses lunettes de soleil. En revanche, il avait été surpris quand l’archéologue à peine remonté sur la terre ferme s’était jeté sur lui.

Tommaso était loin d’être chétif, mais il lui rendait tout de même trente kilos et mesurait dix bons centimètres de moins que lui. Il n’avait pourtant pas hésité à lui sauter à la gorge. Il avait fallu quatre hommes pour les séparer.

Ils s’étaient réconciliés le soir même, autour d’une bouteille de whisky écossais, avant de sceller leur amitié dans leur endurance et leur goût également téméraire pour la plongée. Dans les semaines et les mois qui avaient suivi, Antoine avait admiré l’érudition de Tommaso et ses qualités de chercheur. En retour, il lui avait appris à piloter un hélicoptère, devenant pour Tommaso le frère que ce dernier avait longtemps regretté de n’avoir pas eu à ses côtés pour se débattre dans le labyrinthe de son enfance.

Depuis toutes ces années qu’ils travaillaient ensemble, Tommaso ne se rappelait pas un jour sans que son fidèle compagnon ait trouvé une occasion de ronchonner. Ni un jour sans un éclat de rire.

Et pour le moment, Antoine continuait à bougonner.

— Quel besoin de finir le carroyage du chantier maintenant ? Et de descendre tout seul ? Et de remonter en retard, en plus ! On aura tous l’air malin quand tu seras coincé en bas…

— Allez, allez, Antoine, arrête de gémir, répondit Tommaso, nullement surpris par l’humeur de son ami, pour qui un timing décalé de plus de trente secondes devenait ipso facto une attaque personnelle.

Il se défit de ses bouteilles et de sa combinaison et se laissa glisser au fond du zodiac. Antoine lui jeta un regard en coin et se pencha vers l’arrière pour relancer le moteur. Celui-ci démarra sans se faire prier.

Tommaso haussa le ton pour couvrir le vrombissement du moteur.

— Vois le bon côté, on avance selon le planning et tout est conforme. Le bateau est là où nous le pensions. Le temps est idéal. Personne ne nous dispute le morceau. Ce que j’ai visité laisse penser que la partie intacte recouverte par les sédiments représente au moins la moitié du second pont et des soutes. La moitié, tu imagines ! acheva-t-il avec enthousiasme en redressant complètement sa silhouette athlétique.

Antoine le contemplait à présent avec un mélange d’affection et d’irritation.

— Ne souhaite pas que ce soit trop gros, beau gosse. Avec nos moyens, on en aurait pour une vie sinon…

Une lumière pétilla dans le regard bleu foncé de Tommaso, rendu plus vif par son teint hâlé.

— Pessimiste, s’amusa-t-il.

À cinquante mètres d’eux, l’Aquilon, le bateau à partir duquel ils menaient leur mission, se balançait doucement au rythme du clapot. La silhouette un peu épaisse de trente mètres de long ressemblait à un gros animal endormi. Deux pavillons italien et écossais flottaient au-dessus d’un drapeau espagnol hissé par courtoisie à l’égard du pays dont le bateau croisait dans les eaux territoriales. Le soleil jetait des éclats en se reflétant sur les pales du petit hélicoptère qu’on apercevait, posé sur une plate-forme à la proue.

Le vent effaçait en partie la chaleur écrasante.

Antoine regarda Tommaso ébouriffer de la main ses cheveux noirs pour les sécher, heureux de l’état d’euphorie dans lequel se trouvait son ami.

À trente-cinq ans, Tommaso Mac Donnell se considérait comme un homme heureux. Il tirait cette conclusion de la réédition à de multiples reprises d’un exercice qu’il affectionnait, consistant à inscrire dans deux colonnes l’actif et le passif de sa situation. À chaque fois, en effet, avoir réussi à devenir archéologue sous-marin et à armer un navire contrebalançait à ses yeux très largement le contenu de la colonne inverse, dans laquelle s’affichait une montagne de dettes qui le plaçait en permanence au bord de la faillite, une vie privée inexistante, des relations insaisissables avec celle qui était encore officiellement sa femme, des jongleries permanentes pour réussir à voir Mathilde, sa petite fille âgée de cinq ans, et des rapports plus que difficiles avec le milieu officiel de l’archéologie sous-marine française et italienne. Assez mauvais pour avoir suscité une réputation de flibustier aussi peu flatteuse que persistante.

Mais tout cela importait peu. Surtout depuis que le rêve de l’Atalante s’était concrétisé. Dix-huit mois passés dans les archives, de la Bibliothèque nationale à Paris à la Torre de Tombo de Lisbonne, pour recouper, déchiffrer, deviner… Dix-huit mois à tirer un fil à partir d’une publication générale passée inaperçue d’un universitaire portugais recensant le trafic commercial en Méditerranée dans les dernières années du xviie siècle. Autant de journées accumulées dans l’ombre pour faire surgir de l’oubli cette goélette hollandaise de deux cents tonneaux, armée par le royaume de France, partie de Gibraltar pour Marseille le 12 janvier 1693 et jamais arrivée. Pour s’assurer, en croisant des sources sans rapport apparent, de sa probable cargaison, et se convaincre pas à pas que ce n’étaient pas des étoffes ni de l’huile mais plusieurs tonnes d’or qui dormaient sous les eaux dans les flancs de cette épave, sans que personne s’en soit rendu compte ou l’ait soupçonné tout au long de ces années. Il avait encore fallu des semaines pour reconstituer l’aventure de la dernière traversée de ce bateau et de sa cargaison secrète, imaginer les réactions du capitaine pris entre le retard et le danger des solutions de raccourcis, décrypter la route incohérente suivie par le navire dans ses dernières heures. Lire et trier les témoignages, éliminer les contradictions et les confusions. Jusqu’à ce moment où le travail sur site allait enfin commencer…

La voix d’Antoine le tira de sa rêverie.

— Regarde, on dirait qu’on a de la visite.

Il avait ralenti l’allure du zodiac. Tommaso tourna les yeux dans la direction que désignait du menton son ami.

Une vedette rapide arborant les couleurs des autorités de la province de Valence se balançait au rythme du clapot à l’arrière de l’Aquilon. Masquée par la masse du navire durant l’approche du zodiac, elle paraissait vide. L’échelle dépliée le long de l’Aquilon indiquait sans hésitation possible que ses occupants étaient montés à bord.

Tommaso reposa ses jumelles avec une moue sceptique.

— Qu’est-ce qu’ils nous veulent, ceux-là ? demanda Antoine en réduisant encore les gaz.

Tommaso ne répondit pas. Le retour du spectre des ennuis administratifs à l’instant où il touchait au but lui semblait de mauvais augure. Il avait vu dans ce milieu trop de manœuvres orchestrées par un concurrent peu scrupuleux ou un fonctionnaire corrompu. Un frisson lui parcourut la nuque, trahissant son inquiétude de n’avoir pas été assez prudent, pas assez discret.

Le zodiac fit un virage derrière le bateau, au ralenti, puis dans un court sillage d’écume, s’approcha par tribord et s’arrêta à son tour à côté de la vedette.

 

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