L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 39 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-39

39

 

— Regardez par vous-même !

Adrian s’effaça pour laisser la place à Tommaso, l’invitant d’un geste ample à prendre sa place devant le périscope. Dans le poste de pilotage du sous-marin, les hommes d’équipage allaient et venaient avec cette dextérité particulière des hommes habitués aux espaces confinés. Sous la lueur blafarde des néons bleutés, ils se tenaient en silence, se déplaçant avec souplesse d’un des écrans à l’autre. En retrait, près de la petite porte, presque voûté pour ne pas heurter les conduites qui couraient sur le plafond d’acier, Antoine considérait le spectacle d’un air méfiant, torturant entre ses doigts la cigarette qu’il ne pouvait allumer.

L’archéologue saisit l’une des deux poignées et colla son front contre le rebord de l’optique. Vêtu du même pull bleu foncé qu’Adrian et les deux hommes d’équipage qui veillaient au pilotage du submersible, il paraissait l’un d’eux. Seul son bras en écharpe tenu par un foulard et le pansement qui ornait encore sa tête le distinguaient. Tout dans son attitude nourrissait une impression de familiarité, témoignage des six jours passés dans l’espace confiné.

— Vous le voyez ? reprit Adrian.

— Antoine ! s’exclama Tommaso, la voix étouffée par la colonne du périscope, c’est l’Aquilon, droit devant nous à…

— … dix miles, compléta Adrian. Mais c’est bien lui, en effet.

Resté au fond de la pièce contre la porte, Antoine ne répondit pas. Il ne parvenait pas à se sentir à l’aise dans l’habitacle restreint où sa carrure paraissait plus imposante encore et le contraignait à une gymnastique permanente pour ne pas heurter les murs et les plafonds des coursives. Ni les livres ni la petite salle de gymnastique mis à leur disposition n’avaient réussi à désarmer sa répulsion pour l’exiguïté des lieux. Seule la qualité des repas lui avait permis de retrouver une part de son allant.

— Nous allons patienter jusqu’à la nuit, poursuivit Adrian qui n’attendait pas de réponse, tandis que Tommaso continuait à observer la surface. Puis nous remonterons et l’annexe vous mènera à bord. Mieux vaut être discret. Après tout, vous êtes officiellement mort pour ceux qui voulaient vous tuer. C’est un avantage à ne pas gaspiller.

Tommaso se recula en repliant l’une après l’autre de son bras valide les poignées latérales qui commandaient le viseur électronique.

— Pour ceux qui ont kidnappé ma fille également.

Adrian lissa sa barbe, l’air songeur.

— Ce n’est pas certain. Rien ne nous dit que ce soient les mêmes. Ni qu’ils se parlent ou disposent des mêmes informations. Mais c’est bien sûr une hypothèse. Ils l’enlèvent pour faire pression sur vous, attendent de voir, puis paniquent ou jugent que le risque est trop grand et passent à l’action directe.

Tommaso frémit intérieurement en songeant que s’ils se mettaient à prendre peur, Mathilde était encore plus en danger…

Adrian eut une moue sceptique.

— C’est un scénario. Mais à mon sens peu plausible.

Antoine fit un pas en avant.

— Ils n’ont même pas demandé quoi que ce soit ? dit-il du ton exaspéré de celui qui se heurte à un mur d’incompréhension. Et ils ont choisi de tuer tout le monde, délibérément ?

Adrian regarda Tommaso. Silencieux, celui-ci ne trahissait rien de ses pensées.

Un instant passa, puis Adrian rompit le silence.

— Allons dans ma cabine, nous y serons plus à l’aise pour attendre.

Et en maître du bord, il ouvrit le chemin sans attendre de réponse de ses hôtes.

 

*

 

La cabine du propriétaire était un curieux mélange de luxe des années quatre-vingt et d’antiquités anciennes. Des vestiges de l’époque où le bateau appartenait à l’armada soviétique traînaient encore de-ci de-là, boutons de portes de placards, fauteuils profonds engoncés entre les cloisons étroites en bois sombre.

Adrian proposa un verre aux deux hommes qui refusèrent, se servit un whisky et désigna deux fauteuils avant de retourner le siège en demi-lune placé contre un minuscule bureau d’acajou sur lequel il prit place.

— Je vous dois encore des explications, entama-t-il d’un air enjoué. Sur mon rôle, et sur l’enjeu de cette histoire à laquelle vous êtes maintenant enchaînés.

Son regard passait de l’un à l’autre.

— Et puis j’aurai une question, mais chaque chose en son temps. Pour ne pas être trop long, retenez seulement que j’ai eu de la chance. La chance d’une rencontre, avec un architecte. C’était aux États-Unis, il y a plus de trente-cinq ans. J’étais très jeune, j’avais fui mon pays et j’étais riche. Je vous épargnerai les détails, mais sachez que je suis né quelque part dans le Caucase, au sud de l’actuelle Tchétchénie. Mon père était russe, de la race des pionniers envoyés sur place au nom de l’idéal soviétique. Ma mère était une enfant des tribus locales. J’ai passé mon enfance et ma jeunesse déchiré entre ma patrie humiliée et la propagande de la glaciation soviétique. Puis les premiers heurts de guerre civile sont apparus, à une époque où rien n’en filtrait à l’Ouest. Mon père y a trouvé la mort, et ma mère a organisé mon exfiltration vers la Turquie, où elle avait de la famille. Elle m’a accompagné un jour jusqu’à un bateau, sans rien me dire. J’avais quatorze ans. Je ne l’ai jamais revue. Là-bas, j’ai choisi de travailler pour les services occidentaux, les Britanniques puis les Américains. J’ai fait du renseignement. J’ai aussi livré des armes. Quand j’ai eu assez d’argent, je suis parti. Je voulais mener une autre vie. J’ai réussi à entrer aux États-Unis. C’est là que j’ai rencontré un homme. Cet architecte était âgé, inquiet. Il s’appelait Louis Kahn. Nous partagions le même sentiment désabusé à l’égard des puissants de ce monde. Mais le même diagnostic ne nous menait pas aux mêmes conclusions. J’étais en colère. Il observait, comme il l’avait fait toute sa vie. Cela m’a intrigué, puis à force de questions, dans la relation de confiance que nous avions, fondée sur l’expérience commune du déracinement, il m’a livré la raison de sa sérénité. Il avait percé une partie des règles qui régissent la vie des bâtiments. C’est l’histoire de Pythagore et du nombre d’or. Il y a autour de ce nombre et des recherches qui l’ont entouré deux choses qui n’ont pas été perçues : la première est que ce qui est vrai est ce qui est beau, pas ce qui est. Et la deuxième : ce qui compte est ce que l’homme perçoit. Or la nature est infiniment plus puissante que l’homme. De même qu’elle est capable de lui faire croire à une perspective qui n’existe pas par la grâce du nombre d’or, de même elle peut influencer les sentiments qui animent l’individu et les rapports qu’il entretiendra avec ses semblables. Cela, les hommes le savaient, mais ils ne le savent plus, parce qu’ils raisonnent à partir de deux autres erreurs majeures : primo, ils croient que l’homme est supérieur à la nature et secundo, que le rapport de l’homme à la nature est objectif. Double terrible méprise. Mon ami Kahn avait compris ces erreurs et étudié très attentivement tous les lieux de pouvoir. À partir des ouvrages les plus simples…

Il se leva et tira d’une bibliothèque un petit volume de cuir rouge qu’il tendit à Tommaso.

— … comme celui-ci : L’Architecture des édifices parlementaires et la culture politique, Charles T. Goodsell. Étude de science politique très amusante. Il faut que vous le lisiez.

Il se rassit, ses mains jouant de nouveau devant lui, comme prises par la passion.

— Puis il est allé au-delà, comparant les conceptions et les architectures. Savez-vous par exemple que le Palais impérial de Tokyo est bâti sur un schéma absolument identique au Temple de Jérusalem ? Lui le savait. Et il en avait déduit des règles mises en œuvre dans ses constructions, améliorées patiemment peu à peu. Par amour de l’humanité. Vous avez vu le siège de l’ONU ? C’est la première illustration de l’influence encore indirecte de mon ami Louis Kahn. Et très imparfaite, je dois l’avouer. Ces règles, je l’ai aidé à les développer de manière industrielle et non plus artisanale. Puis j’ai fait de cet héritage un instrument. Pas de domination – ma science était trop parcellaire et il est mort trop tôt – mais de puissance. Je ne savais pas assez pour créer l’harmonie. Je savais assez pour la troubler. Pour créer la division. Pour empêcher que la puissance publique ne contrôle trop bien. J’ai été un artisan du chaos, j’ai profité du désordre, de la division, de l’impuissance, pour prospérer et mener en toute tranquillité toutes sortes de commerces que d’aucuns appelleraient trafics. La division, l’émiettement de l’Europe est de ce point de vue le plus beau terrain de jeu. Louis était un idéaliste. Le dernier d’une lignée d’expérimentateurs tracée à travers l’histoire et connue de très peu. Une lignée faite de tâtonnements, d’échecs et de demi-succès. Il rêvait vraiment de renouer avec l’harmonie perdue. Il n’a eu le temps de le faire que dans deux bâtiments : la bibliothèque de Yale et le Parlement du Bangladesh à Dacca.

Il montra successivement du doigt deux photos assez petites, serties dans des cadres dorés, qui décoraient la cabine.

 

— Regardez l’histoire de ce pays récent et regardez ce bâtiment, poursuivit-il en désignant la première photo. Vous vous rendrez compte que la transition sur vingt ans vers une démocratie plus équilibrée qu’a connue le Bangladesh entre 1971 et 1991 est bien plus facile à expliquer si vous considérez que ce bâtiment a exercé une influence active.

Il se pencha pour attraper la photo et la tendit à Tommaso.

— Les formes géométriques découpées dans les murs ne vous rappellent rien ?

Il reposa la première photo. Son regard glissa vers la seconde.

— Quant à Yale, n’est-ce pas amusant que personne n’ait analysé le rôle que le bâtiment qui l’abrite a joué dans la démultiplication du rayonnement des conversations entre les chercheurs ?… Et encore était-ce le fruit d’une connaissance parcellaire, imparfaite. Louis avait bien essayé de retrouver le rapport avec la lumière naturelle, rajouter des variables en analysant les saisons, en les intégrant dans sa conception de l’ouvrage…

Il se tut un instant, les yeux dans le vague.

— Vous savez ce que disait tout le temps Louis ? « La question, c’est de savoir ce que les bâtiments souhaitent être. »

Adrian remit la deuxième photo à sa place, comme à regret.

— Moi je n’étais pas un idéaliste, ni un optimiste. Et je n’avais pas son talent. Entre-temps, mes jeunes années m’ont rattrapé. Mes anciens amis des services américains voulaient que je reprenne du service. J’ai choisi de disparaître, de rester dans l’ombre. J’ai prospéré dans la clandestinité… Avec les années seulement, fortune faite, j’ai essayé de suivre davantage les traces de Louis. Voilà, conclut-il en saisissant son verre qu’il vida d’un trait. Vous savez presque tout. Ce qui concerne l’irruption de Garcieux, son génie et sa médiocrité, sa cupidité aussi, je vous l’ai déjà raconté. En mêlant les deux récits, vous comprenez aisément quels espoirs j’ai fondés sur ses découvertes et quelle a été ma déception.

— Je crains de comprendre quelle est votre question, coupa Tommaso d’un ton amer.

Adrian tourna vers lui un regard perçant où luisaient de la joie et une sorte de férocité.

— Je n’en attendais pas moins de vous, mon cher.

— Vous vous demandez ce que nous avons eu le temps de mettre au jour avant d’être coulés.

Adrian sourit.

— Exactement. En tant que financier de l’expédition, ce n’est d’ailleurs que justice, non ?

Tommaso acquiesça.

— Ça l’est. À ceci près que le rapt de ma fille change un tout petit peu la donne. Ne vous méprenez pas, ajouta-t-il froidement devant l’air intrigué d’Adrian. Je ne mets pas en doute votre parole. Vous m’avez sauvé la vie, presque à deux reprises. Mais je ne suis sûr de rien. Trop d’éléments étranges se sont mêlés dans cette histoire, trop d’éléments que je ne parviens pas à mettre en relation mais qui me donnent le sentiment d’avoir été joué et manipulé. Je ne veux plus l’être. Je veux jouer avec mes règles et mes cartes. Je vous demande donc comme une faveur de ne pas m’en vouloir de vous cacher encore quelques jours le fruit de notre travail.

Adrian se pencha en avant, son visage en lame de couteau et sa silhouette tout entière captivée par la conversation.

— Mais tout a été détruit. Même si vous aviez remonté des choses, elles seraient reparties par le fond en miettes…

Tommaso eut un geste évasif. À côté de lui, Antoine comptait sur ses doigts en évoquant chaque hypothèse :

— Un : j’ai une bonne mémoire. Deux : nous avons été ravitaillés une fois pendant le travail. Trois, Claire n’était pas avec nous. Quatre, nous travaillons en FAO, en fouille assistée par ordinateur, ce qui fait que tout ce que nous voyons est scanné et mémorisé en images. Et cinq, aussi efficaces que soient les torpilles américaines, elles n’ont rien détruit de ce qui se trouvait dans la faille en contrebas du lieu du naufrage.

Il laissa sa main ouverte une seconde devant lui puis referma son poing.

— Cela fait cinq bonnes raisons, chacune d’entre elles suffisante, de n’être pas si sûr que cela, conclut-il.

Pendant que son ami parlait, Tommaso essayait d’imaginer ce que Claire et Isabelle pouvaient faire ou penser. Elles devaient attendre un appel, chaque jour, craindre sûrement le pire. Il avait hâte de les entendre.

Adrian se rencogna dans son fauteuil.

— Vous dites cela parce que vous avez peur de ne pouvoir entrer en contact avec les ravisseurs, ou pire, qu’ils comprennent que vous n’avez plus rien à négocier.

Tommaso sourit à son tour.

— Il n’y a qu’à moi que vous pouvez faire confiance, poursuivit Adrian. Alors, soit : il faut démasquer celui ou ceux qui ont fait cela, CIA ou non, et sauver votre enfant. Il faut donc bluffer si rien d’autre n’est possible. Et avec tout le monde, je veux bien vous suivre. Mais alors parole pour parole : je vous donne dix jours et dans dix jours, je veux le fin mot de tout cela. C’est entendu ?

Tommaso hocha la tête gravement.

— C’est entendu.

Un coup bref fut frappé à la porte qui s’ouvrit.

— L’appareil est prêt pour faire surface, monsieur, dit le marin qui venait de troubler la conversation.

— Venez, dit Adrian à l’intention d’Antoine, l’air frais vous attend.

Les deux amis se levèrent. Les yeux de Tommaso tombèrent sur une petite statue chinoise de terre cuite.

Adrian saisit son regard.

— Elle est jolie, n’est-ce pas ? Une acquisition merveilleuse. Je l’aime beaucoup. Le marchand qui me l’a vendue l’a sortie de Chine en contrebande.

Tommaso acquiesça.

— Elle est très belle.

Adrian sourit.

— Elle a même un nom. Mais je ne peux vous le dire parce que c’est un nom secret. C’est entre elle et moi, plaisanta-t-il.

Tommaso sursauta, comme frappé par une décharge électrique. L’élément qui lui échappait depuis des jours, ce morceau de puzzle qu’il avait traqué en vain dans sa mémoire, alors qu’il était au bord de l’épuisement durant sa détention, venait de resurgir brutalement dans sa conscience.

Adrian se leva à son tour et se dirigea vers la porte sans se rendre compte du trouble qui venait de saisir son protégé.

— Vous venez ? interrogea-t-il, arrivé dans l’embrasure qu’Antoine venait de franchir avec peine en se recroquevillant.

Tommaso resta une seconde encore les yeux fixés sur la statue, comme frappé de stupeur. Adrian le considéra d’un air interdit.

Enfin, l’archéologue s’arracha à sa rêverie. En silence, il s’engagea à la suite d’Adrian dans la coursive éclairée de néons.

La tête lui battait. Il était pris de vertige. Tout était devant ses yeux. Depuis le début.

Il se ressaisit et régla son pas sur celui de son mystérieux hôte.

Tout était clair à présent dans son esprit.

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