L'Ordre du Monde
Chapitre-43
43
Claire s’approcha, parcourant les derniers mètres qui les séparaient. Elle se pencha pour l’embrasser sur la joue et lui serra le bras, comme pour l’encourager.
— Nous sommes en avance, dit-elle en se retournant vers le phare.
Puis, comme Tommaso demeurait silencieux :
— J’espère qu’ils ne vont pas tarder.
Elle effleura de nouveau sa manche.
— Tout va bien se passer. Juste un moment et ce sera fini.
Le vent balayait à présent l’herbe haute de bourrasques régulières.
— Tu as apporté ce qu’ils attendent ? reprit-elle en s’écartant de quelques pas.
Il acquiesça de la tête, secouant le sac à dos à son épaule.
Un sourire illumina son visage tandis qu’elle frissonnait sous une rafale de vent. Elle se retourna d’un mouvement svelte et s’écarta vers le rebord du plateau. Tommaso regardait sa nuque, ses cheveux courts, son allure élégante tandis qu’elle s’éloignait.
Il sortit les mains de ses poches, passant machinalement les doigts de sa main gauche sur la cicatrice presque refermée de son poignet, et fit un pas en avant.
— Quand j’étais petit, je suis venu ici une fois avec mon père. Je crois que c’était exactement ici, parce qu’un Mac Donnell a été capturé et exécuté à deux pas, dans le château dont tu vois la tour, en face des îles, Duart Castle.
L’intonation de sa voix se fit plus sèche.
— Et tu sais ce qui est drôle ? C’est que la seule fois où j’ai vu ton ami maître Lowell, l’avocat anglais, il m’a offert un whisky assez simple et peu connu qui est fabriqué occasionnellement dans une petite distillerie à l’autre bout de l’île… Nous bouclons la boucle, en quelque sorte.
Il fit encore un pas vers elle. Elle s’était raidie mais sans se retourner vers lui.
— Personne ne va venir, n’est-ce pas ? laissa-t-il tomber d’une voix froide.
Elle se retourna, son sourire figé dans un air d’incompréhension.
— Pas plus la CIA que n’importe qui ? ajouta-t-il.
La jeune femme restait sans répondre.
— C’est toi qui ne dis plus rien ? reprit-il.
Il leva les yeux vers le ciel.
— Je ne veux pas m’impatienter, mais il fait froid. Personne ne va venir. Pas d’hélicoptère, pas de sous-marin. Alors je ne sais pas ce que tu attendais ou quelle était la suite de ton petit scénario, mais il faut achever.
Il serra ses paumes l’une contre l’autre puis remit ses mains dans ses poches.
— C’est fini, Claire.
— N’avance pas !
Elle fit un geste rapide pour porter la main à sa hanche, soulevant la veste de quart qui masquait sa silhouette. Un pistolet d’un noir mat apparut dans sa main droite.
Tommaso sourit.
— C’est la deuxième fois que tu me tiens en joue.
Elle leva sur lui un regard interrogateur.
— Et comment en es-tu arrivé à comprendre ?
— C’est l’e-mail. Mais j’ai mis beaucoup de temps…
— Quel e-mail ?
— Celui de ton père. Enfin pas de ton père justement. Chez Lowell, j’ai trouvé une adresse postale, celle de ton père, et une adresse e-mail, dont j’ai cru naturellement qu’elle était à ton père. Elle était différente de celle de son bureau, mais c’était normal de dédier une adresse spécifique à ce dossier. C’était même indispensable. pgarcieux@hotmail.com, c’était forcément lui. Quel idiot, j’aurais dû comprendre bien avant que c’était toi, pgarcieux, et pas lui.
Claire ne répondit pas, mais arma le pistolet en tirant la culasse. Le bruit métallique résonna dans l’air silencieux de l’orage qui montait.
— P, ce n’était pas Paul. C’était Paola. Comme sur la photo chez vous, à la campagne. Mais j’ai compris bien tard.
Elle tendit le bras.
— Trop tard. J’aurais dû m’en débarrasser.
— Lowell savait ?
— Non, c’était pratique. Lowell ne savait rien.
— Et le coup de téléphone lui demandant d’arrêter les frais ?
— Je l’ai donné moi-même.
Il hocha la tête.
— Et pourquoi tout arrêter ?
— J’étais frappée par la mort de mon père. J’avais peur. Et je ne voulais pas que la CIA ni les autres cinglés remontent jusqu’à moi. Je préférais différer et couper les pistes. J’avais raison, puisque toi, tu es remonté jusqu’à moi.
— J’avoue que j’ai eu aussi un doute en voyant que la CIA ne pouvait pas être responsable de tout. S’ils tiraient les ficelles, alors ils devaient avoir des infos que je n’avais pas. Or ce n’était pas le cas. Et s’ils en étaient réduits à pulvériser le patrimoine de leurs alliés, c’est qu’ils avaient du retard. Ils croyaient que c’était sur moi. Mais moi je savais que ce devait être sur quelqu’un d’autre. Et puis tu ne m’as jamais posé de question sur mon passé professionnel, sur l’affaire du CNRS : évidemment, puisque tu savais déjà tout via Lowell. Enfin il fallait bien que quelqu’un les renseigne sur où j’étais, pour qu’on me retrouve si facilement… Et quelqu’un qui sache où tendre un piège à Isabelle…
Il fit un geste. Claire affermit sa main.
— N’avance pas, Tommaso.
— Mais pourquoi ?
— Mon père ne savait pas valoriser ce qu’il possédait. Et il était devenu parano, perdu dans sa manie de la persécution. Il se méfiait même de moi, il voulait m’écarter de tout, me priver de l’héritage auquel j’avais droit. Il se serait fait doubler. Je voulais juste aller plus vite que lui. C’est pour cela que j’ai contacté de mon côté, incognito, la CIA. Je les connaissais bien, tu sais ; je les ai côtoyés autrefois, quand j’étais au Vietnam. Et puis ils payaient très bien. J’ai gagné beaucoup d’argent. Et je vais en gagner beaucoup plus encore. Petit à petit, j’ai récupéré des infos sans vraiment les comprendre, surveillé ses travaux, lu et relu les indications de ses mails. Il ne se rendait compte de rien. J’ai nourri l’inquiétude au sein de la CIA de ceux que les contacts officiels avec mon père frustraient. Ils craignaient de ne pas le contrôler. Ils pensaient que puisqu’il avait parlé à d’autres, cela pouvait mettre en place en Europe quelque chose qui dresserait face à l’Amérique une puissance, réelle peut-être, en tout cas une puissance autonome. Et ils ne voulaient pas cela, ils voulaient diviser l’Europe. Ils voulaient la garder faible. À tout prix.
— Au prix même des attentats, compléta Tommaso.
— Bien sûr. Ils savaient que la hiérarchie ne supporterait pas l’idée mais pensaient qu’elle serait ravie que d’autres fassent sans qu’elle ait à assumer. Ils ne voulaient pas que l’Europe puisse sortir de la cacophonie. Je les ai aidés, je leur ai expliqué où frapper. Faute de contrôler les choses, ils préféraient les détruire.
Il murmura.
— Hasdrubal…
Elle eut un sourire moqueur.
— Tu connais cette histoire ? Eh bien oui, il y a de cela. Et puis peu à peu, j’ai compris l’importance de l’épave. Il me manquait juste les coordonnées. Je me doutais que mon père les avait, mais je n’ai pas eu le temps de mettre la main dessus avant qu’il ne soit assassiné. Et maintenant il ne me manque que l’objet lui-même.
— Pourquoi tout ce cinéma ?
— Je ne savais pas qui avait tué mon père. J’ai eu peur que les Américains essaient de me doubler. Quand tu es entré dans le jeu par hasard, en remontant la piste à Paris, j’ai d’abord été furieuse et puis après la fusillade, j’ai compris l’intérêt que cela avait pour moi. Tu étais mieux à même de suivre cette piste que moi et en prime, tu m’offrais une magnifique couverture en attirant les regards et les soupçons sur toi. Je n’avais qu’à te laisser travailler, dénicher les indices, les interpréter. Et je savais bien qu’à un moment, tu retrouverais les documents sur le bateau et tu saurais donner sens à tout cela. Enfin, aux yeux de ces fous, tu étais sincère et donc moins inquiétant que je ne pouvais l’être. Ils n’auraient jamais eu confiance en moi et m’auraient percée à jour tout de suite.
La voix de Tommaso était incrédule :
— Pour de l’argent ? Tu as fait tout ça pour de l’argent…
Claire le foudroya du regard.
— Qu’est-ce que tu crois ? L’argent oui, bien sûr ; après tout, qui comprend autre chose ? Mais je voulais surtout montrer une bonne fois pour toutes qui j’étais, à ses yeux à lui et à ceux des autres. Je voulais être la plus forte. Tu es assez naïf pour gober ce système où chacun parle de vérité et justifie ses actes à longueur de temps ? Mais il n’est jamais question que de tuer, Tommaso. Tuer et s’enrichir.
Elle s’exaltait en parlant.
— C’est toi l’enfant. Tu veux que je te dise comment il est, ce monde ? Quand je suis partie au Vietnam, je croyais moi aussi qu’on pouvait soulager les souffrances, organiser les choses pour qu’il y ait plus de paix et d’équilibre. Et puis j’ai vu l’action de l’ONU, minée par la corruption, affaiblie par la médiocrité, instrumentalisée par les services secrets… Tu sais ce qui m’a fait partir ? Un jour, dans le secteur où je m’occupais de l’aide humanitaire, un diplomate européen s’est mis en tête de recenser les prisonniers détenus dans deux centres géants contrôlés chacun par une faction différente. Comme le protocole de l’ONU le lui demandait, et comme la CIA l’a encouragé à le faire en sous-main sans qu’il s’en rende compte, il a informé tout le monde de sa visite prochaine et de son dessein. Soi-disant qu’il était là pour protéger les prisonniers. Mais quand nous sommes arrivés, les prisons étaient vides. Ils les avaient tués. Tous. Trois ou quatre mille personnes, des femmes, des enfants. Pour que nul ne témoigne des horreurs commises. Et que l’on ne sache pas non plus quel rôle jouaient les services occidentaux dans ce conflit… C’est cela, Tommaso, la réalité de ce monde. Alors quand j’ai vu ce que ces fous prétendaient faire, j’ai décidé que c’était assez, que puisque le chaos était la vérité de ce monde, j’allais faire en sorte de tirer mon épingle…
— Tu as très bien joué le jeu, coupa Tommaso d’un ton où perçait une pointe d’amertume.
— Ce n’est pas un jeu, Tommaso. Tu n’avais rien à faire là-dedans. Mais si tu t’étais vu ! Tu étais si charmant à ne plus savoir où donner de la tête. J’ai presque cru que tu étais amoureux de moi, tu sais. Mais tu étais trop occupé à faire les comptes de la faillite de ta vie personnelle…
Il la coupa.
— Où est Mathilde ?
— Où est l’objet ?
Un éclat de colère traversa le regard de Tommaso.
— Je ne vais pas te le demander deux fois. Ton sac à dos.
Elle jeta un œil à droite et à gauche.
— C’est ta dernière chance, Tommaso. Ne fais pas l’imbécile.
Impassible, Tommaso la fixait sans bouger. Puis il déboucla son sac à dos et le lança. Elle s’agenouilla sans le quitter du regard et ramassa le sac avec précaution.
Elle cria :
— Vide ! Mais tu ne comprends pas qu’elle va mourir aussi !
Elle tremblait. Tommaso regardait l’orifice noir du canon osciller face à son visage. La voix de Claire retomba d’un coup.
— Tu ne croyais pas que j’allais venir avec ? reprit Tommaso. Je veux Mathilde d’abord. Tu l’auras ensuite…
— Tu ne l’as pas, n’est-ce pas ? coupa Claire. Tu bluffais. Toute l’histoire de la faille et de la plongée, c’était juste un rideau de fumée pour te protéger…
Il la toisait toujours du regard.
— Qu’est-ce que tu crois, au fond de toi ? demanda-t-il
La colère faisait briller ses yeux sombres.
— Je vais te tuer, Tommaso.
Sa deuxième main vint se poser sous la crosse de l’arme, pour donner plus de stabilité à son tir. Elle s’efforçait de contrôler son regard qui cherchait à s’assurer à droite et à gauche contre toute intrusion.
Elle eut une grimace de mépris.
— C’est ça, ma force. Que tu sois incapable de ne pas me faire confiance.
Elle ajusta sa cible.
Le coup de feu déchira le silence en un long claquement. L’écho de la falaise renvoya le son décomposé de la détonation.
Tommaso sursauta.
Le deuxième coup couvrit l’écho tandis que l’arme de Claire décrivait une longue arabesque dans l’air, scintillait dans le soleil avant de retomber plus loin dans l’herbe. Le bras tendu à demi vers le ciel, Claire resta encore une seconde oscillante. Puis elle s’effondra d’un coup.
Mains ouvertes, Tommaso vit la tache sombre s’élargir au milieu de sa poitrine. Il se précipita et se pencha vers elle. Les yeux fixes, Claire était déjà morte.
Tommaso se releva, cherchant où se cachait le tireur. L’écho du deuxième coup, celui tiré nerveusement par Claire dans sa chute, s’éteignait lentement. Le vent en rafales reprit sa danse. Un nuage noir couvrit un instant la lumière. À perte de vue, Tommaso ne distinguait pas âme qui vive.
« Mathilde… », songea-t-il le cœur serré.
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