L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 44 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-44

44

 

Tommaso n’aurait su dire s’il s’était écoulé une, cinq ou dix minutes. Les nuages noirs s’étaient emparés de la totalité du ciel, plongeant la presqu’île dans une nuit précoce. Le vent qui hurlait le fit frissonner. Il ne parvenait pas à détacher ses yeux du cadavre de Claire. Les rafales faisaient osciller ses cheveux sombres, rabattaient le col de sa veste par intermittence. Il avait dans la bouche un goût amer.

La porte du phare s’ouvrit avec un grincement métallique puis un claquement sec lorsque le vent la saisit pour la rabattre contre les pierres blanches de la tour. Tommaso plissa les yeux. À travers les gouttes épaisses qui commençaient à tomber, il aperçut deux silhouettes vêtues de blousons noirs, portant des bonnets noirs eux aussi. L’une d’entre elles tenait un fusil. Elles restèrent à distance. La deuxième avait sorti des jumelles. Tommaso se demanda si ces hommes étaient les mêmes qui avaient tué Paul Garcieux. L’une des silhouettes leva un bras.

Un grondement différent des roulements du tonnerre lui fit lever les yeux. Dans la nuit tourmentée, deux taches rouges et vertes venaient d’apparaître en provenance de la côte. L’hélicoptère volait bas, lentement, au-dessus des vagues qui claquaient sur les rochers. Tommaso observait la manœuvre experte du pilote. Il jugea que c’était une folie d’avoir pris l’air par ces conditions atmosphériques. Mais il n’était pas étonné, connaissant assez celui qui avait donné l’ordre du décollage.

L’appareil vint se placer au-dessus de la presqu’île pour préparer son atterrissage. Lentement, il descendit jusqu’au sol. Les perturbations du rotor se superposaient à celles du vent, plaquant la végétation. Trempé jusqu’aux os par la pluie qui se renforçait, Tommaso attendit que l’hélicoptère soit posé, moteur tournant, pour s’approcher de la cabine. La porte s’ouvrit et il reconnut Adrian, courbé en deux. Il retenait d’une main la casquette de base-ball surmontée d’une capuche qui protégeait sa tête et portait un coupe-vent bleu nuit. Deux hommes le suivaient. L’un resta près de l’appareil tandis que le deuxième rejoignait le tireur et son acolyte avant de se diriger vers le cadavre toujours gisant sur la lande.

Tommaso se précipita, mais Adrian lui indiqua par gestes qu’il n’entendait rien et lui fit signe d’aller vers le phare. À grandes enjambées, ils atteignirent le petit auvent qui surmontait l’escalier principal et s’y abritèrent.

— Où est Mathilde ? cria de nouveau Tommaso.

Adrian posa ses deux mains sur ses avant-bras.

— En sécurité. Sur un bateau en route vers l’Écosse, comme vous le pensiez. Nous avons surveillé les communications de Claire pour le repérer. Et nous l’avons arraisonné alors qu’il croisait au large de l’Irlande. Il a remonté le long du golfe de Gascogne, contourné la Bretagne puis fait route vers l’Irlande et caboté autour de l’île. Quatre hommes d’équipage, des petits voyous minables recrutés je ne sais comment, pour leurs capacités nautiques j’imagine. Ils n’ont pas hésité plus de cinq minutes à nous donner les codes servant à leurs échanges avec Claire.

— Comment va Mathilde ?

— Bien. N’ayez aucune crainte. Elle est à bord du sous-marin avec Isabelle. Elle sera demain en Angleterre. D’après votre femme, elle est très secouée mais en parfaite santé. Elle n’a pas été maltraitée.

Adrian poussa la porte de l’épaule et fit signe à Tommaso d’entrer. L’archéologue le suivit sans mot dire. Il avait envie de le serrer dans ses bras. Il ne parvenait pas à parler. D’un coup, le soulagement irradiait son corps, toute la tension accumulée jusqu’au face à face avec Claire s’évacuait à flots, comme lavé par la pluie froide d’Écosse.

À l’intérieur, le silence était reposant. Le fracas des intempéries ne parvenait qu’à peine à traverser les murs épais et les vitrages renforcés.

Ils entrèrent dans une pièce à vivre aménagée au temps où un gardien était présent sur le site pour lui permettre de se reposer. Tout était resté en l’état, meublé dans les années cinquante. Adrian écarta le rideau d’une fenêtre et observa ses hommes. Ils chargeaient le corps à bord de l’hélicoptère.

— Elle aurait tiré, dit Adrian. Elle allait tirer.

Tommaso essuya son front ruisselant d’un geste inutile. Il ôta à son tour son manteau et s’assit sur un fauteuil recouvert de skaï en face d’Adrian.

— Je sais. Mais votre tireur doit être un expert. Il aurait pu la blesser seulement : si nous n’avions pas trouvé Mathilde…

Adrian eut un sourire féroce.

— Par ces conditions, à cette distance, même les experts prennent des précautions. De toute façon, nous avions Mathilde. Et puis…

— Et puis ? répéta Tommaso.

— Et puis vous êtes un type étrange, Tommaso Mac Donnell. Cette femme a enlevé votre fille, vous a utilisé, mis en danger en même temps que les vôtres. Elle a menti, triché, était prête à tout. Je vous ai connu un tempérament moins pacifique et plus sanguin.

— N’en jetez plus, coupa Tommaso. Je ne vous reproche rien. Je me demandais juste – mais je reconnais que c’est un peu hors de propos – si ce choix avait été une solution de simplicité, d’efficacité ou d’habitude.

Dehors, le vent et de la pluie paraissaient redoubler. Adrian le considérait avec une sorte d’ironie bienveillante.

— Vous êtes incroyable. Personne ne m’a jamais parlé comme cela, et je ne parviens pas à être en colère contre vous. Vous avez l’art de désamorcer vos grenades. Eh bien si vous voulez savoir, je ne tenais pas à ce que Claire Garcieux puisse continuer de nuire et raconter ce qu’elle savait, même si elle en savait beaucoup moins que d’autres.

Tommaso hésita.

— Beaucoup moins que moi ?

Adrian acquiesça.

— Infiniment moins que vous.

— Mais pourquoi ne pas l’avoir abattue avant, alors ? reprit Tommaso en dégrafant le microphone caché dans le col de sa veste posée à côté de lui. Pourquoi aller jusqu’au bout, pourquoi le micro et tout ce jeu ? Vous ne pouviez pas me prévenir pour Mathilde à cause du risque d’interception des communications mais…

Il s’arrêta net. Ses yeux se plongèrent dans les yeux noirs d’Adrian.

— Vous vouliez vérifier que je n’avais vraiment pas l’objet ? reprit-il.

— Tout juste là aussi, répondit Adrian d’une voix douce. Rien n’est plus sûr qu’une arme braquée sur vous par quelqu’un de déterminé pour faire dire la vérité. Mais vous me pardonnerez ce petit stratagème, n’est-ce pas ?

Tommaso se mordit la lèvre.

— J’aurais mauvaise grâce.

Tout en parlant, il s’était levé et observait par la fenêtre l’avancement des préparatifs autour de l’hélicoptère. Deux hommes inspectaient le périmètre où était tombée Claire pour effacer toutes les traces. Les deux autres se dirigeaient vers l’embarcadère.

Adrian se retourna vers Tommaso.

— Vous repartez avec nous ? Il ne fait pas très bon voler ce soir, mais naviguer n’est guère plus sûr et de surcroît mes hommes auront coulé votre barque et le zodiac dans quelques instants.

— Mais le bateau qui disparaît, n’est-ce pas…

— … plus inquiétant ? En fait non, car je m’occupe de déclarer sa perte, au nom qui l’avait loué et n’est évidemment pas le vôtre. Le propriétaire sera dédommagé, en bonne et due forme. Aussi bien que le propriétaire de ce pauvre bateau coulé en Méditerranée.

Sa voix s’assombrit légèrement.

— Et les familles des marins qui ont sombré avec lui. Vos noms étaient faux. Pour les Tunisiens, tout le monde est mort. Et les Américains ont fait ce qu’il fallait pour que l’affaire soit étouffée.

Les deux hommes se regardèrent en silence. L’orage s’éloignait en direction de l’océan. On voyait de nouveau jusqu’à l’île, noyée pendant un moment dans un brouillard de pluie et le bruit.

Adrian consulta sa montre.

— Nous allons partir dans cinq minutes. Nous vous déposerons à côté de Glasgow. Mieux vaut gagner Londres sans tarder.

Il sourit.

— Dans moins de vingt-quatre heures, vous serrerez votre famille dans vos bras.

Tommaso plongea ses yeux dans les siens.

— Vous pensiez vraiment que j’avais peut-être l’objet et que je ne vous l’avais pas dit ?

Adrian eut une moue amusée.

— Pas vraiment, c’était plus une volonté de ne rien laisser au hasard.

— Assez quand même pour que vous vous déplaciez en personne aujourd’hui.

— J’avais peut-être seulement envie de vous dire adieu. Vous avez votre liberté.

Il remit sa veste de quart, ouvrit une fermeture éclair verticale sur le devant et en sortit une enveloppe qu’il tendit à Tommaso.

— Le premier numéro correspond à un compte. Le deuxième est le mot de passe. L’adresse en dessous est celle de l’établissement. Je tiens toujours mes promesses.

Stupéfait, Tommaso contemplait le morceau de papier dans ses mains.

— Cela devrait couvrir vos frais. Retournez vers votre passion. Oubliez ces histoires.

— Et vous, qu’allez-vous faire ?

La question avait jailli spontanément.

Adrian haussa les épaules.

— La même chose : me servir de la vanité et de la cupidité des grands de ce monde. Profiter du chaos, l’entretenir un peu à la marge et utiliser les no man’s land créés par la cacophonie des hommes et leur incapacité à s’entendre pour faire prospérer mes intérêts. Et aussi un peu…

La phrase resta en suspens.

Il hésita encore une seconde.

— Vous noircissez le tableau plus que de raison, corrigea Tommaso. Je suis sûr que vous…

Adrian l’interrompit d’un geste.

— Un jour peut-être… reprit-il. Vous savez, sans doute est-ce mieux ainsi. Les hommes ne sont pas prêts, ou plus exactement ne sont plus prêts. Je ne crois pas qu’un des habitants de cette planète pourrait se servir d’un tel secret sans tenter d’en tirer un intérêt personnel. Et puis nul ne sait vraiment même à quel objet rêvait Garcieux, n’est-ce pas Tommaso ?

L’archéologue sourit.

— Et si je savais moi quel est cet objet et que je pensais préférable de le savoir entre vos mains ?

Adrian ne répondit pas. Son regard avait pris une intensité plus forte, vissé dans les yeux de Tommaso.

Celui-ci sortit un stylo et un bloc-notes de la poche de son blouson et griffonna quelques lignes avant d’arracher la feuille et de la tendre à Adrian.

— Le premier numéro est celui d’un coffre de la succursale de la Chase Manhattan à Londres. La ligne du dessous est le nom sous lequel ce compte est ouvert. La troisième est le code qui permet d’ouvrir ce coffre.

Adrian saisit le papier sans mot dire.

— Vous noircissiez le tableau, répéta Tommaso. Vous avez mieux à faire que de profiter de la médiocrité humaine.

Adrian sourit furtivement.

— En tout cas, moi je le crois, conclut Tommaso.

— Merci, répondit seulement Adrian.

Et du geste il indiqua la direction à suivre. Au pied de l’hélicoptère, les hommes en noir patientaient sous les dernières gouttes de l’averse.

Avant d’arriver à l’appareil, Tommaso ne put s’empêcher de jeter un regard à l’endroit où était tombée Claire. L’herbe y était à peine couchée.

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