L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 25 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-25

25

 

Le Thalys filait à travers la plaine picarde. Tommaso consulta sa montre. Il acheva d’une gorgée son café et froissa le petit gobelet de carton avant de le jeter dans une poubelle sous la table centrale. Deux téléphones aux sonneries stridentes sonnèrent en même temps dans le compartiment. Leurs propriétaires, des hommes d’affaires à la chemise blanche et au costume sombre presque identiques, se ruèrent simultanément vers la sortie, manquant de se télescoper. Tommaso se tourna vers Claire assise à côté de lui. Dans trente minutes, ils seraient à Bruxelles.

— Il faut que je te dise un truc.

Elle leva les yeux de son journal et ramassa machinalement son porte-bonheur posé sur la table.

— Un type anonyme a déposé une enveloppe à mon nom, il y a trois jours. Isabelle l’a trouvée dans sa boîte aux lettres. Seulement un papier avec un numéro de téléphone. Je l’ai appelé et…

Claire leva vers lui un regard interrogateur.

— … ça mérite vérification, mais je pense que ces types ont le dossier que ton père avait dans sa sacoche quand il est mort.

Elle blêmit.

— Mais alors, ce sont…

— Ses assassins, oui, très probablement. Ils ont une partie des recherches et il leur manque la clé pour déchiffrer ce qui est à leur disposition et avoir tout le dossier. La clé que nous avons, nous : la position du bateau.

Il lui sembla qu’elle tremblait intérieurement, comme si elle allait se mettre à pleurer. Elle avait la même respiration longue et nerveuse que lorsqu’elle dormait l’autre jour, à leur arrivée en Auvergne. Il tendit la main et la posa sur la sienne. Elle ne la retira pas.

— Et qu’est-ce que tu vas faire ?

Le regard acéré de Claire démentait le ton faussement calme avec lequel elle avait posé sa question.

— Je vais démêler cette histoire.

Elle enchaîna du tac au tac :

— Et après ?

Il hésita, reprit son verre, le fit tourner entre ses doigts.

— Franchement je ne sais pas. Tout dépend de ce que nous trouverons.

Son ton se fit acide.

— Tu veux dire de la valeur ?

— Pas seulement. Cette histoire est grave, Claire. Il y a trop de morts, ton père, Gowitz…

Elle le fixait. Il se rappelait ce regard, le premier qu’il avait vu d’elle, quand elle le tenait en joue dans l’appartement.

— Mais tu me diras…

Il pensa que c’était la même inquiétude qui se trouvait dans ce regard, une inquiétude teintée d’agressivité.

— Bien sûr que je te dirai. Je te le promets. D’ailleurs, je compte bien sur toi pour nous aider à exploiter les documents.

— Et Antoine ? Il va préparer les fouilles ?

— Je l’ai appelé. Enfin, il va faire ça après un truc que je lui ai demandé de faire, un petit voyage.

— Et il va où ?

— À Moscou et à New York.

Elle le regarda d’un air incrédule.

— Je peux y aller moi aussi, si tu veux, proposa-t-elle.

Il hocha la tête.

— Peut-être. Ce serait de toute façon moins dangereux que moi… On verra. Et pour cette conversation avec ces types, si je ne t’en ai pas parlé avant, c’est juste que je voulais…

Elle le coupa d’une voix plus douce :

— … me protéger ?

Il baissa les yeux un quart de seconde. Quand il les releva, quelque chose avait changé dans le regard de Claire.

— … te protéger de ce qu’ils pourraient dire, des questions que j’allais poser.

Deux contrôleurs apparurent à l’entrée du wagon. Claire fouilla dans sa poche puis se leva pour récupérer les billets dans son manteau placé au-dessus d’elle. Le contrôleur poinçonna sans un regard et poursuivit son chemin. Claire se rassit. Tommaso remarqua la tension perceptible tout à coup sur ses traits. Sa question fusa à mi-voix :

— Tommaso, est-ce que tu es absolument certain que ces types avec qui tu as été en contact sont ceux qui ont tué mon père ? reprit-elle abruptement.

Elle le fixait droit dans les yeux.

— Je ne sais pas, répondit-il d’un ton neutre.

Claire se pencha vers lui.

— Je sais que tu leur as posé la question et qu’ils n’ont pas répondu, mais c’est ton propre sentiment que je te demande.

— Je n’en ai pas. Je pense que nous ne saurons pas tant que nous ne serons pas en mesure de les obliger à dévoiler leur visage.

De grosses gouttes claquaient sur les fenêtres. L’orage qui se dessinait à l’horizon depuis un moment venait de les rattraper, bouchant la vue sur la campagne et obscurcissant l’espace du compartiment.

— Reste à savoir pourquoi, après avoir essayé de nous tuer, ils se mettent soudain à vouloir travailler avec nous, reprit-il. Et là, franchement je ne vois pas trop.

— Sauf si les meurtriers de mon père ne sont pas les mêmes que nos agresseurs.

Tommaso fit la moue.

— Exact. Mais pas plus simple pour autant…

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