L'Ordre du Monde
Chapitre-37
37
Une ombre passa sur le visage d’Adrian. Son torse puissant se déplaça d’avant en arrière à plusieurs reprises, ses mains dressées, ouvertes devant lui, comme s’il s’apprêtait à étrangler Tommaso.
— Les mouvements, les questions ! Vous avez la manie d’aller plus vite que la musique.
Il se leva et s’écarta du lit sans cesser de marcher.
Le ton de Tommaso se fit méfiant.
— Répondez-moi.
L’homme hésita puis se rapprocha du lit.
— La question n’est pas bonne. La question est : pourquoi Paul Garcieux est-il mort ? Et la réponse est : parce qu’il aimait trop l’argent.
Il soutint une seconde en silence le regard de Tommaso. L’archéologue pensait à la comptabilité retrouvée dans la maison d’Auvergne.
— Quand Paul Garcieux a commencé à comprendre ce qu’il avait découvert, je suis entré en contact avec lui. Il a accepté de collaborer avec moi. Une collaboration très généreusement rémunérée, mais qui ne lui a pas suffi. Et quand les Américains ont commencé à lui faire les yeux doux de leur côté, ou plutôt quand il a été les appâter, il a cru pouvoir me doubler et leur donner la primeur de ses informations en faisant monter les enchères.
La voix se durcit.
— Cher monsieur Mac Donnell, je n’aime pas qu’on me double et qu’on se moque de moi. J’ai même gagné ma liberté économique dans un monde difficile, il y a de cela bien des années, en refusant que cela se passe ainsi. Mais je ne suis pas un tueur pour autant. Et Garcieux serait sans doute en vie si ce fou n’avait pas cru pouvoir se vendre au clan des faucons les plus inquiétants que recèle Washington aujourd’hui. Cela, je ne pouvais l’accepter.
Il se tut de nouveau un instant. La tension se faisait plus sensible.
— J’ai essayé de le raisonner. De lui faire peur. Il m’a ri au nez. Il se croyait le plus fort. Les dollars de la CIA – ou de ce qu’il croyait être la CIA – confortaient son sentiment de puissance. Garcieux était devenu de plus en plus arrogant, de plus en plus fou pour dire vrai, cupide et malfaisant, imperméable à la raison.
Il marqua un temps d’arrêt.
— Alors oui, nous avons dû l’éliminer. Pour éviter qu’il ne livre aux Américains ce qu’il avait découvert, ou plus probablement qu’il organise une petite chasse au trésor en douce avant de mettre aux enchères le fruit de sa récolte.
Tommaso était bouleversé. Il pensait à Claire, à sa quête de l’assassin de son père, à sa colère lorsqu’il avait dépeint en creux, imaginant sans le savoir la réalité décrite par Adrian, son père comme un bandit. Et quand il rencontrait cet homme, c’était parce qu’il venait de lui sauver la vie. Il pensa qu’il allait falloir annoncer la vérité à la jeune femme.
— La chasse au trésor pour laquelle j’ai été contacté ? reprit-il d’une voix mal assurée.
— Exactement. Et qui a été annulée par la mort de Garcieux. D’où le recul de votre contact.
— Mais pourquoi monter une opération en solitaire si les Américains étaient prêts à payer ?
Adrian lissa sa barbe en souriant.
— C’est là effectivement un point curieux, je vous l’accorde.
Tommaso essaya de bouger en avant et réprima un cri de douleur.
— Je vous ai dit d’être raisonnable, gronda Adrian en l’aidant à se réinstaller sur l’oreiller.
— Vous avez dit quelque chose sur la CIA ? Qu’est-ce que ça signifie ?
— Blessé, mais attentif. Je ne suis pas certain que ce soit une opération officielle. J’ai de bonnes raisons de penser qu’il s’agit d’une action hors de toute filière hiérarchique autorisée, même celles déjà fort discutables qui permettent à la CIA de savoir et de n’être pas mouillée. Non, là, je crois qu’un groupe a pris la liberté de s’affranchir de sa hiérarchie. D’ailleurs si ce n’était pas le cas, il y aurait eu d’autres moyens de recherche pour vous traquer après votre évasion. S’ils n’ont pu les mobiliser c’est qu’ils auraient eu beaucoup de mal à justifier votre identité une fois qu’ils vous auraient localisé.
Tommaso cligna des yeux pour acquiescer.
— C’est aussi mon sentiment. Mais cela n’explique pas comment ils m’ont retrouvé.
Il tourna le regard pour observer de nouveau Adrian.
— Les attentats ? questionna-t-il.
— Croyez-moi ou non, mais je n’y suis pour rien. Je n’aurais pas les moyens logistiques, ou difficilement. Ça n’entre pas dans mes méthodes d’action. Et surtout, pourquoi voudriez-vous que je tue la poule aux œufs d’or ?
— Que voulez-vous dire ?
— Depuis vingt ans que j’ai découvert une partie de ces règles, j’ai eu le temps d’observer dans quelle mesure elles s’appliquaient aux lieux de pouvoir dans le monde et singulièrement en Europe. Servi en particulier par la chance formidable de l’écroulement du bloc de l’Est, j’ai eu la chance ensuite de reconstruire ou d’influer sur l’évolution de la plupart de ces lieux de pouvoir.
— Comment ? coupa Tommaso.
— Mais le plus honnêtement du monde, mon cher. En répondant à des appels d’offres, en concourant à des concours d’architecture, via des structures diverses. Et plus rarement, en opérant quelques petites modifications en toute discrétion.
— Les travaux…
— Oui, les travaux. Tenez, je ne voudrais pas vous fatiguer, mais je vais vous donner deux exemples. Un qui ne me concerne pas et un sur lequel j’ai travaillé. Savez-vous tout d’abord quelle est la caractéristique de la chambre des Communes à Londres ?
Tommaso fit signe que non.
— C’est que tous les députés n’y ont pas de siège. La taille du lieu ne le permet pas. Mais ces dimensions ont en revanche des vertus qui vont bien au-delà de l’influence fédératrice de la promiscuité que Winston Churchill revendiqua après guerre pour empêcher une modification des lieux. Deuxième exemple, quand vous aurez un instant, documentez-vous sur le sens d’entrée en séance en vigueur au Parlement français, au Palais-Bourbon. Vous verrez qu’il a été modifié il y a quelques années et rétabli dans le sens originel, indiqué par les figures des statues portant les piliers de la salle des quatre colonnes. Un élément passé inaperçu aux yeux de beaucoup. Et pourtant porteur d’un vrai pouvoir, parce que déterminant le sens de circulation et d’entrée des parlementaires, en particulier à l’occasion des votes solennels.
— Mais quelles influences concrètes exerçaient ces paramètres ?
— Des influences diverses selon les pays. Hormis l’Angleterre, je vous l’ai dit, havre de stabilité, ils permettaient peu à peu, à petites touches, de dessiner un visage plus cohérent du continent politique, que les rivalités s’atténuent, que les arguments réciproques soient mieux entendus et mieux compris de chacun des protagonistes. Le bâtiment nouveau en cours de construction pour la Communauté européenne était un élément important de ce dispositif. J’y travaillais avant l’attentat. Sous couvert de préconisations architecturales, j’espérais façonner à ma manière ce bâtiment, y organiser une plus grande capacité de dialogue, plus de fluidité.
— Pourquoi me dites-vous tout cela ?
— Parce que vous le saviez déjà. C’est cela, n’est-ce pas, que vous êtes allé vérifier à Bruxelles, prenant un risque qui a failli vous être fatal ? Et puis aussi parce que je vous fais confiance. En vous observant depuis quelques semaines, j’ai constaté que vous n’êtes compromis avec aucun de mes adversaires. Vous avez la compétence pour faire le travail. Vous avez compris que posséder ces éléments était votre meilleure assurance-vie. Tout cela m’allait très bien. Jusqu’à ce que la Navy s’en mêle…
— Mais alors les attentats ? Qui pouvait être au courant ?
— Très peu de gens, je vous l’accorde. Moi, Garcieux, les Américains s’il les a informés. Moi, je n’avais pas intérêt à empêcher que se réalisent ces travaux.
Tommaso ouvrit des yeux éberlués.
— Vous voulez dire que…
— Des francs-tireurs émancipés de la CIA, poussés au crime par la dérive impérialiste de certains membres de l’Administration, ont décidé d’opérer des attentats terroristes sur le sol de leurs alliés. C’est exactement ce que je crois.
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’ils ne possédaient pas la maîtrise de ces éléments et craignaient d’intervenir trop tard. C’était en quelque sorte une série de frappes préventives. Et votre bateau coulé n’est qu’un épisode dans la même lignée. Ils préfèrent tout détruire et que personne n’ait rien plutôt que d’autres possèdent ce qu’ils n’ont pas.
Adrian sourit.
— N’oubliez jamais : à qui profite le crime ?
Tommaso resta silencieux un instant. Il repensait à sa réflexion : « La seule question qu’ils ne m’ont jamais posée est à propos des attentats. »
— Et Garcieux les aurait guidés dans le choix des cibles ?
— Oui.
— Ils nient y être pour quoi que ce soit.
Adrian leva un sourcil interrogateur.
— J’ai pris contact avec un diplomate anglais depuis longtemps versé dans les relations avec les services américains. C’est pour cela que je voulais passer par Palerme, où il est en poste. C’était un ami de mon père, un ami très proche. Il a accepté de se renseigner, et de prendre contact avec un de ses propres amis en qui il a toute confiance au sein de la CIA. Je lui ai fourni la plaque de l’agent tué à Jérusalem et les copies des documents que j’ai volés en Roumanie.
— Ce n’est pas contradictoire. Je vous dis qu’à mon sens les officiels ne sont pas au courant.
Tommaso se rembrunit de nouveau.
— Cela ne règle pas l’essentiel. Que savez-vous de l’enlèvement de ma fille ?
— Vous êtes tout de même extraordinaire ! Je vous sauve la vie et vous voulez absolument me soupçonner de tous les méfaits de la terre !
Adrian se pencha en avant. Toute ironie avait déserté sa voix.
— Soyons très clairs. Je ne tue pas et je n’enlève pas les gens, sauf cas de force majeure. Je vole oui, ou tout au moins je profite de l’anarchie ambiante et de la cacophonie entre les peuples pour tirer mon épingle du jeu. Mais seulement au détriment de gens qui ne méritent pas de considération et ne jouent le plus souvent qu’avec de l’argent qui ne leur appartient pas. Alors, pour la dernière fois, je n’ai rien à voir dans l’enlèvement de votre fille. Pas plus que je n’ai essayé de vous tuer l’autre jour dans l’appartement de Garcieux.
— Mais alors qui ? Les mêmes ?
— Nous allons voir. Il faut tout d’abord pousser notre avantage à l’égard de nos amis américains. Achever de les mettre en difficulté.
Une ombre de plaisir passa sur son visage.
— Et pour ça, j’ai quelque chose : le film entier de l’attaque et de la destruction du bateau. Quelque chose dont je doute que le Pentagone se réjouisse qu’il puisse être diffusé par les principaux médias dans les vingt-quatre heures. Je pense même que vous feriez bien de repasser un coup de fil à votre ami anglais. Ça pourrait compléter utilement la petite conversation qu’il a eue avec son correspondant…
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