L'Ordre du Monde
Chapitre-4
4
Le caporal-chef Jean-Claude Brouilly soupira discrètement en constatant qu’il lui restait encore cinquante-quatre minutes à demeurer debout, dans le froid de la nuit parisienne, avant d’être relevé de sa faction. Autour de lui, la place du Palais-Bourbon achevait de s’endormir. Une à une, les fenêtres s’éteignaient, plongeant le débouché de la rue de Bourgogne dans l’obscurité. Une voiture sombre passa sans ralentir devant l’Assemblée nationale. Du coin de l’œil, le gendarme constata avec satisfaction que le conducteur s’était arrêté à l’angle de la rue de l’Université et de l’esplanade des Invalides, respectant le feu rouge. Détournant le regard, il se mit à compter avec régularité.
— Un, deux trois, quatre.
À trente, il murmura « vert » et sourit imperceptiblement en voyant la lumière changer dans le reflet qui courait sur le plexiglas de la guérite. La voiture démarra lentement et s’éloigna en traversant l’esplanade avant de tourner au coin du boulevard de Latour-Maubourg. Encore cinquante et une minutes avant la relève. Rouge. Vert. Rouge. Ve…
Dans le rétroviseur, le passager de la voiture sombre vit l’Assemblée nationale disparaître de sa vue. Le conducteur accéléra tandis qu’il se penchait en avant pour attraper un sac de sport noir posé à ses pieds. La fermeture éclair s’ouvrit avec un petit bruit sec. Il en sortit un boîtier gris en métal. Le conducteur ralentit et gara son véhicule au niveau de l’École militaire. Le passager déplia une petite antenne. Des voyants jaunes s’allumèrent au-dessus de deux boutons noirs. Il en abaissa un, respira, attendit une seconde puis, d’un claquement du pouce, fit jouer le deuxième bouton.
Le bruit déchira la nuit, mêlant le souffle de l’explosion et le sifflement du verre brisé projeté à travers les airs. La guérite devant l’Assemblée nationale vibra sous le choc de multiples éclats. Étourdi, Brouilly chuta lourdement sur la chaussée jonchée d’éclats de verre. Le gendarme eut encore la force de lever les yeux vers le porche pour apercevoir au loin le perron béant de l’Assemblée, vaste cavité aveugle d’où ne sortait plus que de la fumée noire. Le hurlement des sirènes emplit sa tête. Sa vue se troubla. Il s’évanouit.
*
Le journaliste se recoiffa en fixant un écran de contrôle et récapitula à l’intention de la régie l’ordre d’utilisation des caméras.
— Je lance sur la une, je passe en trois et j’envoie le direct en quatre.
— Dix secondes, fit une voix dans l’ombre. Cinq, quatre, trois, deux, un. Antenne.
Le présentateur prit son souffle.
— Bonsoir. Principale information de ce journal de la nuit, l’explosion qui s’est produite il y a environ trois quarts d’heure à l’intérieur de l’Assemblée nationale. La déflagration, très puissante, aurait à première vue ravagé les abords de l’hémicycle. Il semblerait qu’une première charge ait explosé dans la salle des quatre colonnes ou dans le vestibule menant des salons de la présidence à l’hémicycle. D’ores et déjà, comme vous le voyez sur ces premières images tournées par nos équipes, les dégâts semblent considérables, mais par chance on ne déplore aucune victime. Sur place, j’appelle notre envoyée spéciale, Valérie Lumouriez. Valérie, a-t-on de nouvelles informations sur cette explosion ?
— Bonsoir. Eh bien non, pas encore. Nous n’avons pas pu accéder au lieu de l’explosion, l’enceinte de l’Assemblée demeurant bien sûr fermée. Il est trop tôt en particulier pour se prononcer sur la nature de cette explosion, attentat ou accident, même si les enquêteurs arrivés très rapidement sur les lieux semblent déjà privilégier la première hypothèse. Autre information importante, il y aurait malheureusement au moins un blessé grave, un gendarme qui se trouvait en faction devant l’Assemblée. Cela donne une idée de la violence de la déflagration, puisque ce garde se trouvait au moment de l’explosion à plusieurs centaines de mètres de l’impact. Le ministre de l’Intérieur, qui est arrivé il y a quelques minutes sur les lieux, s’est refusé à tout commentaire…
— Merci, Valérie, et n’hésitez pas à nous interrompre si vous avez de nouvelles informations. Tout de suite avec moi, Philippe Branconi, qui a dirigé pendant plusieurs années la lutte antiterroriste. Monsieur Branconi, on s’interroge bien sûr…
*
En bras de chemise, le ministre de l’Intérieur quitta le bureau hérité de Cambacérès et recommença à arpenter le vaste tapis qui ornait la pièce, sans jeter le moindre regard aux cinq hauts fonctionnaires alignés devant lui. Il frottait ses paumes sèches l’une contre l’autre dans un geste machinal.
— C’est tout de même un peu fort ! En plein cœur de l’Assemblée ! Non, vraiment, je vous félicite, messieurs, nous avons l’air fin. Le président ne décolère pas et je préfère ne pas vous rapporter ce qu’il m’a chargé de vous dire. Je ne m’attendais pas à recevoir les félicitations du jury, mais là, il n’y est pas allé de main morte. Oh, je sais ce que vous pensez, messieurs…
Le préfet de police jeta un coup d’œil candide au directeur de la DST qui gardait obstinément les yeux fixés sur la tapisserie des Gobelins accrochée au mur.
— … il y a un gouverneur militaire à l’Assemblée nationale et aussi des gendarmes plein le parc ? En clair : à eux la responsabilité ! Eh bien laissez-moi vous dire que cela ne m’intéresse absolument pas. En revanche, ce qui m’intéresse, moi, c’est que nous ayons très vite des résultats. Alors au travail. Ah non, encore une chose : cet état précis des dégâts, où en est-on ?
— Le salon des Rois est très fortement endommagé, répondit avec componction le préfet, et l’hémicycle a été touché. La moitié des bancs sont détruits et l’on peut craindre que les murs restés debout n’aient été fragilisés. La colonnade sur le quai a été ébranlée par le souffle et deux piliers menacent de tomber. Quant à la façade, elle a été éventrée… La bombe était semble-t-il placée sous une banquette, au pied d’un des piliers du salon des Rois. Ce pilier est celui dont on a beaucoup parlé récemment à propos de la rénovation de l’Assemblée. Cela n’a peut-être aucun rapport, poursuivit-il, suspendu à la moue d’impatience qu’il voyait se former au coin de l’œil du ministre, mais ce pilier représente en trompe-l’œil une cariatide. On a découvert lors de ces travaux qu’un rajout l’avait modifié. La figure représentée sur le pilier regardait auparavant à droite, vers la grande porte et regarde à présent – enfin regardait – vers la gauche…
Le froncement de sourcils ministériel se fit plus prononcé.
— Je ne vous demandais pas un cours d’histoire de l’art. Et après ?
— Peu de choses encore, Monsieur le ministre, la police scientifique est sur place. Tout le périmètre est bouclé. Nous cherchons avant tout à déterminer la nature de l’explosif et du dispositif de mise à feu. Concernant une éventuelle revendication, nous n’avions pas eu de menace précise mais la cellule de crise était toujours en veille. En ce qui concerne les islamistes…
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