L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 9 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-9

9

 

L’appartement était plongé dans l’ombre. Tommaso fit quelques pas au milieu d’une vaste pièce ovale percée de cinq portes. Un lustre de cristal suspendu au plafond jetait des reflets épars sur les murs blancs tapissés de tableaux dont on distinguait à peine les sujets classiques. Deux statues anciennes trônaient de part et d’autre de la pièce dont le sol était couvert d’un grand tapis bleu et or en forme de médaillon. La porte d’entrée claqua dans son dos.

Un picotement courait sur la nuque de Tommaso. Il connaissait ce sentiment. Le même qu’en plongée quand le danger est là, menaçant, pour souligner combien la situation dans laquelle on vient de se mettre est fragile et précaire. Il lui semblait sentir physiquement le rayonnement du canon froid derrière sa nuque. Il se raidit pour cacher son appréhension.

— La deuxième porte à gauche, ouvrez-la, ordonna la femme.

Tommaso s’exécuta. Une lumière plus forte, filtrée par des persiennes envahit en rais horizontaux l’espace de l’entrée. Tommaso fit un pas en avant pour découvrir un capharnaüm invraisemblable. Ce qui devait être un bureau et une bibliothèque était entièrement sens dessus dessous. Arrachés aux rayonnages, les livres avaient été précipités en tas au milieu de la pièce. Les cadres gisaient à terre, certains brisés, à côté de fauteuils éventrés dont la bourre s’étalait sur le tapis.

La voix retentit de nouveau.

— Asseyez-vous par terre, en tailleur, les mains posées à plat de chaque côté. Bien. Vous pouvez vous retourner, à présent.

Tommaso pivota sur lui-même.

Une jeune femme vêtue d’un jean et d’un tee-shirt blanc le tenait en joue depuis le seuil de la pièce, un revolver fermement calé dans sa main droite, la gauche enserrant son poignet. Ses mâchoires serrées renforçaient la dureté de ses traits fins. Dans son visage triangulaire, sous les cheveux bruns coupés à la garçonne, ses lèvres fines dessinaient un trait mince. Il émanait de sa silhouette fragile une tension inquiétante, mélange d’agressivité et de volonté.

Tommaso ne percevait aucune crainte en elle, seulement une tension qui ressemblait à de la colère. Il songea qu’elle le prenait peut-être pour Garcieux.

Il la fixa en silence. Elle ne cillait pas. « Ne pas entrer dans son jeu », pensait-il.

— Qui êtes-vous ? interrogea-t-elle sur le même ton froid.

Tommaso se força à sourire.

— Je vous retourne la question. Moi, je n’ai aucune idée de qui vous êtes. Je pense que vous êtes plus avancée ? Personnellement, j’évite de braquer une arme sur la tête d’un inconnu sans la moindre raison.

Seul un frémissement de son visage trahit son agacement.

— Je ne vous conseille pas de faire de l’humour. Ni de douter de ma détermination. Notez toutefois que si j’avais voulu vous tuer, vous seriez déjà mort.

— Et pour ma part si j’avais voulu tuer quelqu’un, je n’aurais pas sonné ! Je ne vous connais même pas !

— Qu’est-ce que vous faisiez là alors ? Je ne crois pas beaucoup aux coïncidences.

Sa voix prit une intonation plus menaçante.

— Qui êtes-vous ?

Tommaso hésita avant de décider de jeter du lest.

— Je m’appelle Tommaso Mac Donnell. Je suis archéologue.

Elle sembla hésiter à son tour, comme si elle ne s’attendait pas à cette réponse. Pourtant, le nom évoquait quelque chose en elle, Tommaso l’aurait juré. Il profita de cette petite faille pour essayer de s’y engouffrer.

— C’est une histoire de fou. Je fais des fouilles sous-marines. Je suis venu pour rencontrer monsieur Garcieux. Je ne le connais pas et n’ait jamais été en contact direct avec lui. Je veux seulement comprendre pourquoi il m’a contacté il y a huit jours via un intermédiaire pour m’engager sur un chantier avant de me laisser tomber. Je veux juste comprendre.

Les traits de la jeune femme parurent se relâcher.

— Il est mort. Paul Garcieux est mort.

Tommaso accusa le coup. L’angoisse le saisit cette fois pour de bon. Il avala sa salive et chercha comment réagir, mais elle enchaîna sans lui laisser le temps de répondre. Si sa voix était redevenue un peu plus calme, elle n’avait pas modifié sa position et Tommaso sentait toujours peser sur sa poitrine la menace du canon court braqué sur lui. Il se rendit compte que ses mains tremblaient et accentua la pression de ses paumes sur le tapis afin qu’elle ne puisse s’en apercevoir.

— Vous ne savez vraiment pas qui je suis ? Je suis sa fille. Et en réponse à votre question, je n’ai pas non plus pour habitude de braquer les gens. Seulement on vient de tuer mon père et, deux jours après, de cambrioler son appartement.

Elle fit un pas très lent pour entrer dans l’espace dévasté du bureau.

— Qu’est-ce qui me prouve que je peux vous faire confiance ?

Elle désigna du menton le spectacle de désolation qui régnait dans la pièce.

— Écoutez son répondeur ! se défendit Tommaso. J’ai laissé un message il y a deux jours et un autre hier.

Il souleva légèrement ses mains, paumes ouvertes.

— Je ne porte pas de gants. Vous croyez que je m’amuserais à laisser mes empreintes partout si j’avais des intentions criminelles ?

— J’ai écouté votre message, coupa-t-elle. Il est obscur et en rien rassurant. Et qui me dit que ce nom est le vôtre ? Et que vous êtes bien celui que vous prétendez être ? Pourquoi avoir court-circuité ce mystérieux intermédiaire, s’il était votre lien ?

Tommaso baissa la tête, gagné par le découragement.

— Je sais que cela va vous paraître absurde mais il est mort lui aussi dans l’attentat de Londres. J’étais avec lui, j’étais venu chercher des réponses et l’explosion nous a interrompus…

Le silence se réinstalla. La jeune femme continuait de le considérer d’un œil méfiant.

Tommaso sentit tout à coup la chaleur se ranimer dans ses veines. « Ça commence à bien faire », pensa-t-il. La lassitude relâcha son étreinte une seconde, suffisante pour qu’il décide de reprendre l’offensive.

— Bon, que faisons-nous ? J’ai mes papiers dans ma poche…

— Ne bougez pas ! intima-t-elle.

Tommaso hocha la tête. La sueur coulait sous sa chemise.

— Oubliez-moi. Je veux sortir de cette affaire et ne pas y perdre trop de billes financières, encore moins ramasser un mauvais coup ou une balle perdue. Or je n’y comprends rien. Je ne sais rien de votre affaire ni de cette mort ou de ce cambriolage, je n’ai aucune raison d’y être mêlé. Je veux juste reprendre le cours normal de ma vie, oublier cet appartement et Paul Garcieux…

Tommaso s’interrompit net en voyant un point rouge glisser sur le chambranle de la porte en direction du visage de la jeune femme.

Sans réfléchir, il se détendit et la bouscula, la plaquant aux jambes. Surprise, elle tomba lourdement en arrière. Il releva la tête, encore accroché à ses jambes et vit avec terreur qu’elle croyait qu’il l’agressait. Le bras de la jeune femme décrivit une parabole pour ramener le canon vers son visage.

Il hurla :

— Non !…

La série de détonations et les crépitements sur le mur, là où elle se tenait debout un instant auparavant, couvrirent son hurlement et stoppèrent le geste de la jeune femme.

Il lui agrippa la main et la retint tandis qu’elle essayait de se lever. De l’autre bras, il indiqua une porte à droite et lui fit signe de ramper.

— Ne vous levez pas ! Le revolver, intima-t-il.

Elle hésita une seconde. Une nouvelle rafale les couvrit de plâtre et de gravats.

Tommaso saisit l’arme et se retourna à demi, toujours à plat ventre. Il lâcha deux ou trois coups au jugé. Le recul contre son épaule blessée le fit grimacer et il changea le revolver de main. Il tira encore une fois puis se retourna pour la suivre. La corniche au-dessus de lui explosa dans le fracas d’une nouvelle salve de projectiles. Il rentra la tête dans les épaules et se jeta de nouveau à plat ventre dans l’entrée.

Levant les yeux, il vit la jeune femme disparaître par la porte à droite et se précipita à sa suite. Il referma le battant et se força à réfléchir.

« Où sont-ils ? D’où tirent-ils ? » pensa-t-il.

D’un coup d’œil rapide, il détailla la configuration de la cuisine où ils se tenaient à présent. Des meubles de bois clair étaient accrochés tout au long du mur dans la longueur. Une table de la même couleur occupait la plus grande partie de la pièce. La porte ne résisterait pas longtemps et aucun meuble n’offrait de quoi la consolider. À l’inverse, l’escalier était trop risqué. Et de toute façon, pour le rejoindre, il faudrait retraverser le hall d’entrée à découvert.

Son cœur battait à tout rompre.

Blottie sous la table, la jeune femme le regardait, muette. Son visage reflétait sa peur.

— Où sont-ils ? cria-t-elle.

Il s’avança et montra la fenêtre.

— Par là !

Tommaso s’approcha, ouvrit prudemment les deux battants et coula un regard dehors. Il remercia en pensée le chat gris qui l’avait attiré dans la cour en apercevant comme il l’avait espéré le toit du préau de l’école juste sous lui, à deux mètres à peine.

Il se retourna vers la jeune femme et lui fit signe d’approcher. Comme elle hésitait, il tendit la main et agrippa fermement son poignet pour l’attirer à lui.

— Dépêchez-vous. Vous d’abord, enjambez la fenêtre. Je tiendrai vos bras et je vous ferai glisser. Il doit manquer quarante centimètres à tout casser et le toit est presque plat. Vous vous laissez tomber et vous vous collez contre le mur.

Elle le fixait en silence.

— Allez ! reprit-il d’une voix ferme.

Ses mains tremblaient dans les siennes. Elle s’assit sur le rebord et se retourna à demi avant de se laisser glisser. Tommaso se pencha en avant et croisa son regard.

— Ça va aller, souffla-t-il.

Il lâcha les deux mains. Elle atterrit maladroitement mais presque sans bruit sur le toit de tuiles.

Un bruit de pas lourds sur le parquet de l’autre côté de la porte le fit sursauter. Il monta sans hésiter sur le rebord et, tout en s’efforçant de rabattre les battants de la fenêtre derrière lui, disparut à son tour dans le vide.

Il se colla à côté d’elle contre le mur de l’immeuble.

— On va passer par l’école, chuchota-t-il.

D’où ils se tenaient, la cour silencieuse était aux trois quarts masquée par l’auvent du préau.

Il se pencha un peu pour essayer d’apercevoir le meilleur moyen de descendre du toit. Machinalement, il tourna la tête vers la fenêtre au-dessus d’eux et se rabattit en la voyant bouger.

Il posa un doigt sur ses lèvres pour signaler le danger puis indiqua de la main la direction de la cour comme pour un plongeon. La jeune femme écarquilla les yeux, interdite. Il déplia trois doigts pour lui faire signe qu’il allait décompter le temps avant de s’engager à découvert puis tendit la main de nouveau. Elle y glissa la sienne à l’instant où une sonnerie électrique stridente retentit dans la cour.

— Un, deux… trois, maintenant, chuchota-t-il.

Il se jeta dans la pente du toit, l’entraînant derrière lui.

La jeune femme ne put retenir un cri comme ils atteignaient le rebord. Il se perdit dans les hurlements de joie des enfants qui envahissaient l’espace, jaillissant de leurs classes pour la récréation. Leurs talons claquèrent dans la gouttière et ils sautèrent dans le vide. Ils atterrirent deux mètres plus bas sur le bitume. Tommaso roula au sol en essayant de ménager son épaule. Il se releva et courut vers la jeune femme encore à genoux.

— Vite ! cria-t-il.

Un enseignant les interpella :

— Mais qu’est-ce que vous faites là ? Qui êtes-vous ?

Il commençait à se diriger vers eux quand il s’arrêta net, médusé : deux hommes venaient de sauter par la fenêtre de l’immeuble contigu et couraient sur le toit du préau, des armes à la main.

— Mais… commença-t-il.

Le regard paniqué, il se retourna pour voir où se trouvaient les enfants.

Les deux hommes se tenaient à présent au milieu de la cour. L’instituteur les observa encore une seconde, médusé, puis leva le bras en se précipitant vers eux.

— Mais vous ne pouvez pas !

Les intrus se ruèrent vers lui et le renversèrent sans ménagement.

Profitant de la confusion, les deux fuyards avaient déjà traversé la cour. Ils se ruèrent dans une des classes, bousculant une enseignante. Une nuée de dessins colorés se répandit au sol.

— Où est la sortie ? hurla Tommaso

Incapable de répondre, l’enseignante indiqua le couloir à droite.

Ils reprirent leur course à travers les murs peints de couleurs vives, se cognant au passage dans les petits portemanteaux situés à hauteur de leur taille. Leurs pas claquaient sur le sol de plastique brillant. Enfin, ils débouchèrent hors d’haleine dans la rue.

Tommaso hésita une seconde.

La jeune femme le tira par la main. Il se retourna vers elle. Elle semblait moins apeurée, comme si elle avait repris tout à coup le contrôle de ses nerfs.

— Le métro, dit-elle en indiquant du geste la direction.

Il acquiesça de la tête.

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