L'Ordre du Monde
Chapitre-42
42
Le soleil pâle des terres d’Écosse disparut sous le front de nuages noirs qui barrait l’horizon. La lumière s’abaissa d’un coup, projetant une clarté irréelle sur l’herbe d’un vert cru, battue par les vents.
Tommaso s’apprêtait à embarquer sur la petite vedette qu’il avait louée dans le port d’Oban. Il s’arrêta sur la passerelle et leva les yeux vers le large. L’île de Mull se dessinait droit devant lui à quelque distance et, sur la droite, on apercevait la langue de terre qui fermait l’un des accès au loch Awe. La silhouette du phare planté à l’extrémité de cette pointe se dessinait au loin. Il savait qu’il lui faudrait quarante minutes à peine pour l’atteindre, dix de plus pour jeter l’ancre et rejoindre la berge. Malgré la concentration, il ressentait le plaisir indéfinissable de se retrouver juste au cœur de son univers. De retour chez lui.
Il baissa le regard, jeta son petit sac dans l’étroite cabine et sauta à bord.
Le dernier ferry régulier qui assurait la liaison entre Oban et Mull venait de quitter l’île pour rejoindre le continent. Derrière sa masse sombre qui doublait la pointe de l’île, on distinguait le sillage profond creusé dans la mer tempétueuse. L’orage était prévu vers 21 heures seulement, mais un vent de mer annonciateur soufflait déjà au-dessus des toits d’ardoise de la cité marine, fouettant les étendards qui battaient au-dessus de la distillerie d’Oban.
Tommaso était en avance. Il commença sans se presser à vérifier l’état du moteur. Il huma le vent frais qui jouait dans ses cheveux et sourit en retrouvant le goût salé de l’air marin. Il sentait la tension dans tout son corps, jusqu’à l’extrémité de ses doigts qui tremblaient en enroulant le coupe-circuit autour du bloc moteur. Machinalement, il toucha le col de sa veste, le remit en place. Tout était lancé à présent, il ne pouvait plus contrôler autre chose que sa propre conduite. Pour le reste, il n’y avait plus qu’à prier qu’il n’ait pas commis d’erreur d’appréciation…
Ils avaient pris deux avions différents avec Antoine. Deux vols indirects, avec les passeports fournis par Adrian. Antoine transitait par Paris, pour récupérer Isabelle. Ils ne s’étaient même pas croisés à Londres, Antoine arrivant directement à Glasgow. À mesure que les instructions se précisaient via Claire, Tommaso adaptait son propre plan. Conformément aux instructions reçues, ils devaient arriver séparément sur l’île.
Maintenant, plus rien ne pouvait être modifié.
Le moteur démarra du premier coup. Il se dégagea lentement de sa place et traversa le port à petite allure avant de mettre le cap sur les tours de Torosay Castle.
Le petit débarcadère en ciment était désert. Les anneaux rouillés et le coin ébréché qui laissait apparaître les armatures de fer trahissaient la déshérence de l’endroit depuis qu’il n’y avait plus de gardien.
Tommaso sauta à quai, l’amarre dans la main, et attacha son bateau. Surpris, il pensa qu’il devait être le premier. Ou bien Claire avait-elle pris soin de camoufler sa propre embarcation ?
À pas lents, il grimpa la pente herbeuse qui menait à l’esplanade du phare. Comme il l’atteignait, le bruit d’un moteur le fit se retourner. Il chercha un instant avant de distinguer le zodiac noir qui remontait le loch Linnhe, de l’autre côté, en provenance de Port Ramsay. La silhouette de Claire, vêtue d’un ciré bleu, se détachait sur la mer grise. Il l’observa accoster puis la suivit des yeux tandis qu’elle le rejoignait, ne la perdant de vue qu’un instant, masquée par le sommet de la butte, avant qu’elle ne réapparaisse en plein vent.
Les mains dans les poches, il la regardait avancer vers lui, baignée de l’éclat cru de la lumière d’orage. Comme elle approchait, il croisa l’éclat inquiet de ses yeux sombres. Quelques gouttes commençaient à tomber, mêlées aux rayons du soleil.
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