L'Ordre du Monde
Chapitre-13
13
Leurs pas craquaient sur le parquet du grand couloir lambrissé de chêne sombre. Tommaso s’immobilisa une fois de plus. Par les grandes fenêtres à petits carreaux qui donnaient sur la cour d’honneur de la Sorbonne, il ne distinguait que le reflet de sa silhouette et de celle de Claire. La nuit empêchait de bien distinguer l’entrée de la chapelle de l’Université, en face d’eux, et les statues des figures célèbres qui décoraient les façades. Seules étaient visibles la structure carrée de la cour et la pente des toits dont l’ombre des ornements se découpait dans la clarté lunaire sur les pavés inégaux de la cour. Il songea qu’il n’avait pas mis les pieds dans cet endroit depuis près de quinze ans. Rien ne paraissait avoir changé et pourtant, toutes ces pierres solennelles lui semblaient appartenir désormais à un monde étranger, comme surgies d’un passé très lointain avec lequel il n’entretenait plus de connivence.
— Vous attendez l’apparition d’Héloïse et Abélard ? chuchota Claire en lui touchant le coude.
Il haussa les épaules et lui fit signe d’avancer.
— À droite, murmura-t-elle en indiquant du bras le petit couloir qui s’ouvrait dans la grande galerie.
Ils se coulèrent dans l’ombre. Cinq mètres plus loin, les moulures anciennes laissaient place à des murs sales et à un faux plafond décoré de néons éteints. Un panneau d’affichage en liège couvert de tracts colorés ornait le mur à gauche tandis qu’à droite s’ouvrait un escalier en colimaçon à rampe de fer dans lequel ils s’engagèrent.
Claire marchait en tête. Vêtue d’un jean et d’un tee-shirt noirs, elle avançait sans hésitation. Tommaso se laissait guider. Elle connaissait visiblement les lieux, l’absence de lumière autre que la petite lampe torche qu’elle tenait le long de sa jambe ne semblait pas l’handicaper. « Ou ce n’est pas la première fois qu’elle joue à ce jeu-là et elle a dû manifester étudiante, ou alors elle a plus de sang-froid que quand on lui tire dessus », pensa Tommaso.
Il était impressionné par l’assurance avec laquelle elle avait proposé un moyen de pénétrer dans la Sorbonne endormie. Quand ils avaient évoqué la question en dînant non loin de là dans un petit restaurant de la rue Lhomond, elle avait souri en disant qu’elle en faisait son affaire. Ils avaient attendu que la nuit tombe et, à vingt-deux heures trente, avaient rejoint la Sorbonne par la place du Panthéon et la rue Soufflot.
Sans se soucier des passants, touristes ou non, susceptibles de déambuler dans la rue, ils avaient descendu la rue Saint-Jacques. Claire s’était faufilée comme un chat le long de la grande façade noircie, jusqu’au numéro 54. Là, avec une parfaite sérénité, elle avait sorti un trousseau de trois clés et ouvert la petite porte comme si elle rentrait chez elle. Elle avait plongé à l’intérieur sans se retourner. Il l’avait suivie, espérant qu’elle était sûre d’elle en affirmant que l’entrée donnait directement sur l’accès à la galerie sans traverser le hall ni aucun des postes de repos des gardiens.
« Mon père passait toujours par là. Et gardait un double des clés dans son bureau. Il perdait régulièrement ses clés de maison, alors celles-ci, son petit privilège, qui lui évitait le détour par la grande cour et lui épargnait surtout de rencontrer trop de monde, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux. Heureusement, je les ai retrouvées dans ce fatras… »
*
— C’est là, chuchota-t-elle.
Elle venait de s’arrêter devant une porte anonyme que n’identifiait qu’une carte de visite glissée dans un petit cadre en cuivre fixé au milieu de la porte. Il y était seulement mentionné « Paul Garcieux ».
Tout au long du couloir était alignée une rangée de portes semblables, toutes de bois foncé.
Claire sortit de nouveau de son sac le trousseau et choisit une petite clé plate. Elle l’introduisit dans la serrure qui s’ouvrit sans bruit. Il la suivit à l’intérieur.
— Je peux avoir la clé ? demanda-t-il en rompant le silence à demi-voix.
Elle la lui tendit avec un geste faussement déférent. Sans relever, il s’en saisit et referma la porte derrière lui.
L’espace mansardé était éclairé par une sorte de lucarne agrandie. Des étagères et une armoire en fer gris mangeaient la moitié de la pièce, couvertes de livres et de documents de papier reliés. Un bureau placé en angle sous la fenêtre débordait lui aussi de documents empilés. Des livres s’entassaient contre les pieds du bureau et jusque sous la chaise recouverte de toile bleue sagement rangée derrière.
— Il n’y a pas de scellés ? demanda Tommaso.
Claire haussa les épaules.
— Je ne suis pas sûre que la police soit très convaincue par ma théorie de l’assassinat. Ils ont lancé l’enquête doucement… Et puis l’attentat de la semaine dernière les a tous mis sur les dents…
Tommaso s’approcha des étagères et passa dessous le pinceau de sa lampe pour examiner quelques titres.
— Vous êtes venue souvent ici ?
— Oui, mais pas depuis un moment. Il a ce bureau depuis des années, il n’a jamais voulu en changer. C’était une sorte de snobisme. Même lorsqu’il était au sommet de sa notoriété et très bien vu, il n’a jamais voulu bouger.
— Pas d’ordinateur ?
— Il avait un portable. Celui qui a disparu avec sa sacoche. Il le branchait là, indiqua-t-elle en désignant une prise multiple au sol.
Tommaso se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit avec précaution pour ne pas faire de bruit. Il jeta un œil dans la cour. Les toits reflétaient la clarté lunaire. Son regard parcourut une seconde l’enfilade des toits sur le flanc de la montagne Sainte-Geneviève. Il tira le store roulé contre l’appui supérieur puis se recula.
— Sans lumière on n’a aucune chance de trouver quoi que ce soit, estima-t-il. Mieux vaut prendre le risque.
Il appuya sur le bouton commandant la lampe de bureau en métal noir, sorte de tube flexible surmonté d’un champignon.
— Regardez le bureau, ajouta-t-il, je m’occupe des étagères.
— On cherche quoi ? demanda-t-elle d’un ton qui indiquait qu’elle n’espérait aucune réponse précise.
— Un lien avec l’avocat anglais, avec moi, n’importe quoi qui nous mette sur une piste…
Claire acquiesça et s’assit, puis se pencha pour sortir un à un les dossiers rangés dans des boîtes d’archives contre le mur, sous le bureau.
Tommaso resta une seconde encore à observer les lieux puis s’accroupit pour attaquer le premier rayon de l’étagère. Il pensa qu’il ne savait même pas ce qu’il fallait chercher… Photos, lettres, dossiers évoquant Carthage et le bateau ?
Elle achevait une première boîte lorsqu’il l’interrompit. Il s’était redressé.
— Venez voir.
Elle reposa les documents qu’elle avait saisis, tira sa chaise, se leva et s’approcha. Il sentit son parfum lorsqu’elle le frôla en se hissant sur la pointe des pieds pour voir par-dessus son épaule. Il désignait du doigt des dossiers suspendus au milieu de l’armoire ouverte.
— Regardez le classement, ça ne vous dit rien ?
Claire pencha la tête pour déchiffrer les intitulés inscrits sur de petites étiquettes glissées sous une protection en plastique.
— Mésopotamie, lut-elle, Égypte, Perse…
Il l’interrompit
— Juste au-dessus.
Elle leva les yeux.
— Les trois dossiers vides ?
— Exactement.
Elle s’approcha encore.
— Carthage I, II, III…
— Ceux-là sont anciens. L’encre a pâli. Mais celui d’à côté…
— Carth IV…
Il sentit un éclat d’intérêt dans sa voix.
— Exactement, il est tout neuf, enfin, récent.
L’excitation le gagnait.
— Et les quatre sont vides.
Tommaso hocha la tête.
— Votre père emportait souvent des dossiers ?
— Parfois. Dans sa sacoche, pour lire le soir. Ou bien à la campagne.
— Espérons que ce soit le cas, glissa-t-il. Et ça ?
Il désignait l’étagère au-dessus.
— Ça vous dit quelque chose ?
Claire passa le doigt le long des chemises épaisses en carton renforcé, d’un gris sombre un peu sale. Une écriture fine et appliquée décrivait le sujet traité sur des étiquettes d’écolier collées à mi-hauteur de la tranche de chaque chemise : Assemblée nationale / Paris, Parlement / Londres, Palais du Vatican / Rome, Commission européenne / Bruxelles, Palais de David / Jérusalem, Palais Impérial / Tokyo, Hawa Mahal / Jaiphur…
Elle se retourna, interdite. Ses yeux noirs plongèrent dans ceux de Tommaso. Il essayait d’y lire de l’étonnement, de la curiosité, mais n’y trouvait que cet éclat brillant et impénétrable qui l’avait frappé lors de leur première rencontre. La proximité de leurs visages le rendait plus mystérieux encore.
— Qu’est-ce que c’est que ce classement ? questionna-t-elle comme pour elle-même en se détournant.
Elle feuilletait à nouveau les dossiers un à un, égrenant les noms.
Arrivée au bout de la rangée, elle jeta juste un regard par-dessus le premier rang et se retourna vers Tommaso.
— Berlin, New York, Pékin… Ça continue sur un autre rang derrière. Mais je n’ai aucune idée de ce que ça peut être, jamais entendu parler de travail sur ces sujets. Et puis quel rapport entre eux ?
— Les inscriptions sont récentes là aussi, remarqua-t-il. C’est en tout cas là-dessus qu’il travaillait.
— Et les dossiers ne sont pas vides, reprit-elle en tendant la main.
Il l’arrêta et posa un doigt sur ses lèvres, indiquant de l’autre main qu’il venait d’entendre un bruit à l’extérieur.
L’air décidé, Claire reprit son geste plus lentement, et entreprit avec délicatesse de décrocher le premier dossier.
Tommaso rejoignit le bureau et éteignit la lampe.
Un nouveau craquement se fit entendre et la lumière d’une lampe filtra sous le chambranle. Sans quitter la porte des yeux, Tommaso ramassa un stylo et retourna une feuille dactylographiée qui traînait sur le bureau. Il écrivit une phrase et s’agenouilla pour la faire glisser sur le parquet jusqu’à Claire.
Elle lut et hocha la tête avant de se relever pour décrocher les autres dossiers.
Le bouton de porte grinça en tournant.
Tommaso retenait sa respiration. Il sentit un frisson lui parcourir le dos. Claire ne semblait pas touchée et il fut de nouveau surpris par l’assurance qu’elle manifestait, si différente de la paralysie qui l’avait saisie dans l’appartement ce matin.
La poignée tourna une seconde fois, sans succès.
Claire glissa avec précaution le dernier dossier dans le sac à dos posé à ses pieds et fit un pas de côté, plissant les yeux dans la pénombre pour déchiffrer les titres des dossiers de l’étagère voisine.
Le bruit d’une clé dans la serrure parut à Tommaso un coup de fouet.
Saisissant la chaise sans plus se soucier du bruit, il la cala fermement sous la poignée, en équilibre sur deux pieds.
— Vite, glissa-t-il en désignant la fenêtre, attrapant Claire par un coude.
Elle arracha une partie des dossiers, les fourra dans le sac dont elle tira la fermeture éclair avant de le jeter sur son dos.
Un cri de colère retentit derrière la porte.
— Ouvrez ! lança une voix.
Tommaso regarda Claire pour évaluer son état d’esprit. Dans la pénombre, les yeux de la jeune fille brillaient à présent d’une lueur de désarroi.
Il ouvrit la fenêtre et releva le store d’un coup sec.
Puis il monta sur le rebord. Une seconde plus tard, il avait disparu. Sa tête réapparut et un bras se glissa dans le bureau.
— Vite, répéta-t-il. Le sac !
Claire le lui tendit sans un mot.
— À vous ! Dépêchez, siffla-t-il.
Claire hésita une seconde.
Le bras s’agita furieusement. Un coup d’épaule fit vibrer la porte. La jeune femme bondit et enjamba à son tour le rebord de la mansarde.
L’air frais la frappa au visage.
— Accrochez-vous, glissa la voix de Tommaso, et ne regardez pas en bas.
Elle sentit son bras la guider vers une prise. Sous ses pieds, la gouttière grinçait.
— Montez ! ordonna-t-il en la poussant.
Elle se lança sur les ardoises lisses. Le bruit assourdi de la porte qu’on martyrisait lui parvint encore, puis la rumeur de la ville prit le dessus et, parvenant au sommet de la pente douce, Claire déboucha sur le faîte du toit. Le vertige la saisit d’un coup. Face à elle s’étendaient le ruban de la Seine et toute la rive droite jusqu’au Sacré-Cœur. Elle détourna le regard et aperçut la cour d’honneur, immense et si loin sous elle. Elle chancela.
— Ne regardez pas en bas, répéta Tommaso en la maintenant par le bras.
Et sans se retourner, il l’entraîna dans la nuit.
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