L'Ordre du Monde
Chapitre-31
31
La fatigue le rattrapait, rendant difficile l’effort de concentration qu’exigeait le délicat pilotage de nuit dans un environnement inconnu. Ses yeux le brûlaient, tous ses muscles lui paraissaient douloureux. Sa jambe droite, qu’il avait crue un moment cassée par les coups reçus lors des interrogatoires, le faisait terriblement souffrir. Son visage meurtri le tiraillait aussi. Tommaso eut un éblouissement et l’appareil vacilla un instant. In extremis, il en reprit le contrôle. Cinq minutes. Il scrutait le ciel et l’espace autour de lui. Aucun bruit ne troublait la nuit froide, aucune lumière ne l’éclairait. Mais il fallait atterrir.
L’hélicoptère jaillit en vrombissant au-dessus d’une crête. Les collines s’étaient changées en montagnes. En contrebas de la pente, la forêt semblait marquer une pause. La tache plus claire de pâturages se détachait dans la faible clarté. Tommaso essaya d’évaluer la déclivité de la pente. Au loin, une route serpentait à travers la plaine puis escaladait de nouveau le coteau mangé de forêt, droit devant. Il jugea que la plaine devait mesurer trois à quatre kilomètres de large sur un de profondeur. Il choisit de se diriger vers l’ouest. Doucement, l’hélicoptère s’inclina vers l’espace le plus dégagé. Il tourna encore une minute au-dessus de la zone pour détecter d’éventuels obstacles, puis réduisit les gaz et descendit en cercles successifs, le plus près possible de la lisière de la forêt pour s’efforcer de masquer un peu l’appareil. Quand les patins touchèrent rudement le sol, l’un d’eux dérapa sur un rocher affleurant, invisible dans l’herbe couché. Le choc manqua de jeter Tommaso hors de son siège. Sa jambe gauche heurta le tableau de bord, lui arrachant un cri de douleur. L’appareil oscilla puis retomba d’aplomb. Tommaso serra les dents et coupa les gaz. Un moment, il lui fut impossible même de déboucler son harnais. L’effort l’avait épuisé. Il gisait là, comme vidé de ses forces. Tête baissée sur sa poitrine, il laissa son souffle s’apaiser. Ses yeux s’ouvrirent sur le revolver toujours passé dans sa ceinture. Il y avait aussi du sang sur sa main, celui du garde abattu. Il essaya de contrôler le tremblement de ses membres et appuya sur l’attache du harnais. Le cliquetis libéra les sangles et il tomba à demi sur le tableau de bord. Il savait qu’il fallait fuir sans attendre.
Toute sa volonté était à présent mobilisée pour résister à la torpeur qui l’envahissait et lui commandait de relâcher son attention et de céder au sommeil. D’un mouvement sec, il se redressa et ouvrit la portière. L’air froid le frappa au visage comme un coup de fouet. Il s’appuya à la poignée de cuir et descendit le marchepied en grimaçant. Il fit dix pas, puis s’arrêta pour jeter un dernier regard à l’appareil. Le calme était redevenu total et déjà, l’hélicoptère rendu au silence et à l’immobilité se fondait dans la nuit venteuse. Le paysage lui était inconnu. Tommaso pensa que l’idéal était de se diriger vers la route qu’il avait repérée depuis le ciel, et d’essayer de la suivre à distance pour se rapprocher d’un lieu habité. La voie se détachait au loin, aussi petite qu’un trait de feutre sur un dessin d’enfant, ligne claire dans la noirceur des conifères. À pas lents, titubant, il entra dans la forêt. Il se força à pousser encore cent mètres à couvert puis se coucha sur le sol sous un bouquet d’arbustes touffus et d’épineux. Il se recroquevilla en chien de fusil. Dix secondes plus tard, il dormait à poings fermés.
*
L’aube pointait. Tapi dans un buisson à vingt mètres de la route, Tommaso somnolait encore à demi. Au réveil, tremblant de froid, la gorge sèche, il avait marché de nouveau, hésitant à boire l’eau d’un ruisseau rencontré au bout d’une heure avant d’accepter le risque tant il souffrait de la soif. Puis il avait continué, s’efforçant de ne pas s’écarter de la route, qu’il devinait à distance, sans s’en approcher trop. Épuisé, il avait mangé quelques fruits qui ressemblaient à des baies et s’était accordé un peu de repos. Sa jambe le faisait souffrir et il avait des étourdissements dont le dernier l’avait fait chanceler si fort qu’il avait dû prendre appui sur un arbre pour ne pas tomber. Avant que le jour ne baisse de nouveau, il avait vu d’autres hélicoptères noirs passer au-dessus de sa tête. Il avait jugé qu’ils étaient trop haut dans le ciel pour effectuer une mission de recherche. Vingt-quatre heures à peu près avaient dû s’écouler depuis sa fuite. Peut-être était-il plus chanceux qu’il ne l’imaginait ?
Le bruit d’un moteur le fit se redresser sur les coudes. Il coula un regard par-dessus le rocher qui l’abritait de la route. Au loin, au-delà du rideau d’arbres qui bordait la mauvaise chaussée, deux phares ronds approchaient à faible vitesse. Au bruit, il estima que c’était un camion. Tommaso se leva et se rapprocha encore de la route. Le camion était maintenant à cinq cents mètres. Il fallait qu’il monte à bord, d’une manière ou d’une autre. Les routes seraient peut-être barrées, mais en tout état de cause, la fuite à pied était vouée à l’échec. Le camion hors d’âge qui ahanait vers lui était sans doute sa seule chance. Il voyait à présent la couleur indéfinissable de la carrosserie, qui avait due être blanche il y a longtemps, les pare-chocs aux extrémités rouillées. Une bâche beigeâtre recouvrait des arceaux métalliques qui pointaient à travers comme les côtes d’un animal décharné. Le camion roulait lentement mais trop vite encore pour qu’il espère avec sa jambe blessée le suivre en courant et sauter à l’intérieur. Sans compter que le chauffeur pouvait le voir et accélérer… Il lui restait dix secondes pour inventer un moyen de stopper le camion. Cinq. Le caillou lancé à toute volée fit éclater le pare-brise. Dans un fracas, il s’étoila, s’habillant d’un voile blanc opaque. Le camion fit une embardée. Les roues se bloquèrent, leur crissement sur la chaussée se mêlant aux hurlements des freins. Il dépassa Tommaso, parcourut encore cinquante mètres, tanguant dangereusement vers le fossé, puis stoppa au milieu de la route. Tommaso courait à couvert, aussi vite que sa jambe le lui permettait. Il entendit la portière s’ouvrir de l’autre côté du véhicule et s’engagea sur la chaussée. Le bruit des pas du chauffeur lui indiqua qu’il contournait la cabine pour inspecter les dégâts. Dégainant son arme, Tommaso fit le tour lentement. Mains sur les hanches, une casquette de base-ball sur la tête, le chauffeur lui tournait le dos, planté devant le spectacle de son camion arrêté. Vêtu d’un pantalon de toile bleu de mécanicien et d’un pull noir à grosses côtes, il paraissait ne rien comprendre à ce qui lui était arrivé. Il jeta un œil autour de lui puis repoussa sa casquette sur son front d’un air dubitatif. Il devait avoir dans les cinquante ans, pensa Tommaso tout en cherchant quelle pouvait être sa nationalité. Il fit encore deux pas sans que l’homme l’entende. Il aurait pu le toucher en tendant le bras. Il hésitait, lorsque l’homme se retourna d’un coup. Stupéfait, il ouvrit la bouche pour crier, pointant son doigt vers Tommaso avec une expression où la peur le disputait à la colère. Tommaso entendit un cri « Ségitség ! » Le coup de crosse donné du bas vers le haut atteignit l’homme en plein menton. Rejeté en arrière, il s’effondra comme une masse. Tommaso attendit une seconde, puis s’approcha et se pencha pour poser la main sur la poitrine de l’homme. Il était inconscient, mais son cœur battait. Tommaso jeta un regard sur la route déserte, saisit l’homme sous les aisselles et le tira vers le bord de la route. Puis il retraversa en courant, monta dans la cabine et démarra. Le camion hoqueta tandis qu’il passait la première en grinçant. D’un coup de coude, il acheva de faire tomber les morceaux de pare-brise qui demeuraient en place. L’air le fouettait au visage, mais il voyait de nouveau la route. Il fit demi-tour et reprit le chemin qui montait à flanc de colline. Derrière lui, l’aube enflammait le ciel nuageux d’éclats pourpres et or.
Tout en conduisant, Tommaso passa en revue les documents qui se trouvaient dans la boîte à gants et dans le portefeuille du chauffeur. Ils étaient tous rédigés dans une langue qui ne lui disait rien. La plaque minéralogique était tout aussi obscure. En caractères noirs sur fond blanc, elle était composée de deux lettres suivies de deux chiffres puis trois lettres : CJ43BNE.
Il roulait depuis une heure quand il croisa une vieille Mercedes. Le véhicule disparut dans son rétroviseur aussi vite qu’il était venu. Devant lui le paysage sauvage s’étalait à perte de vue, montagnes surmontées de neige, forêts noires, routes sinueuses. Il constata que la jauge était encore aux trois quarts pleine et repoussa de nouveau les assauts de la fatigue pour poursuivre sa route. Trois kilomètres plus loin, la route s’abaissait vers une petite vallée au milieu de laquelle passait une route plus importante. Tommaso s’arrêta pour lire les panneaux indicateurs. Défraîchis, ils indiquaient d’un côté Cluj-Napoca et de l’autre Targu-Mures, Brasov et Bucuresti.
Tommaso se passa la main sur le front en murmurant.
— Bucuresti…
La tête lui tournait. Il répéta :
— Bucuresti.
Il respira profondément et repassa la première tout en s’encourageant à mi-voix :
— Bienvenue en Roumanie, Tommasino…
*
Il ne parvenait plus à savoir combien de temps s’était écoulé depuis sa fuite, ni depuis qu’il avait abandonné le camion dans un faubourg de Cluj-Napoca, contre le mur de briques d’une usine dont les cheminées crachaient une fumée grise et épaisse. Il avait enfilé une veste trop grande qui traînait dans la cabine, enfoncé sur ses yeux un bonnet de laine, jetant sa casquette, et avait ensuite marché jusqu’au centre-ville, évitant les rues trop passantes, s’arrêtant vingt fois.
Lancinante, la sonnerie résonnait dans le vide. Quatre, cinq fois. Puis le répondeur automatique se déclencha de nouveau avec un bip sonore. Tommaso raccrocha, récupéra les pièces trouvées dans la veste du chauffeur et décida de recommencer deux heures plus tard. Il se demandait combien de jours avaient pu passer depuis sa disparition. Il ne voulait pas mettre en danger Antoine, Claire ou Isabelle et ne pouvait s’adresser à personne d’autre qu’à ce curieux inconnu qui lui avait proposé son aide. Que se passerait-il s’il ne pouvait le joindre ? Il lui fallait attendre là, caché sous un porche, prêt à bondir sur cette cabine publique délabrée tout en restant sur ses gardes. Il compta les pièces dans le creux de sa main. Encore cinq. Il avait déjà laissé deux messages sur le répondeur anonyme en indiquant juste le numéro de la cabine.
Des passants se promenaient d’un pas nonchalant, sans lui prêter la moindre attention. Le col de sa veste remontée pour masquer les hématomes sur son cou et sa mâchoire, Tommaso leur jetait des regards méfiants, inquiet que l’un d’eux puisse vouloir utiliser l’appareil. Une vieille femme, l’avisant d’un air inquiet, risqua un sourire. « Jo napot », dit-elle doucement. Il fit un signe de tête en baissant les yeux. Il sentait sa main et ses jambes trembler par intermittence. L’épuisement le rendait moins lucide, plus agressif, il le savait. Sa jambe l’élançait là où les bleus étaient les plus importants. Il se donna encore une heure puis décida qu’il faudrait se mettre en quête de quelque chose à manger. S’évanouir sur place serait pire que tout. L’horloge sur le mur de ce qui ressemblait à un bureau de poste indiquait six heures du soir.
*
La sonnerie du téléphone dans la cabine le tira de la demi-torpeur dans laquelle il rêvassait. Il bondit pour décrocher.
— Tommaso Mac Donnell ?
Tommaso reconnut la voix de l’inconnu.
— C’est moi.
— Vous avez de la chance, le délai était écoulé, je…
— Laissez-moi parler, coupa Tommaso. Je suis en Roumanie, dans une ville du nom de Cluj-Napoca. J’appelle d’une cabine. J’ai été amené de force et je me suis évadé. Vous aviez raison… Je n’ai ni argent, ni papiers et je dois être recherché.
C’est la voix anonyme qui le coupa.
— N’en dites pas plus. Allez à la gare s’il y en a une. Au cimetière s’il n’y a pas de gare. Vous avez une montre ?
— Non, mais j’ai des moyens d’avoir l’heure. En revanche, je ne sais pas un mot, ni gare, ni cimetière ni rien en roumain.
La voix ne laissa transparaître aucune émotion.
— Vous êtes en Transylvanie. Les habitants parlent hongrois, pas roumain. Et en hongrois cimetière se dit temeto et gare palyaudvar. Soyez-y toutes les quatre heures à partir de huit heures demain matin. Une voiture vous récupérera.
Tommaso eut une hésitation avant de répondre.
— Merci, balbutia-t-il.
La tonalité lancinante au bout du fil lui indiqua que l’homme avait déjà raccroché.
*
— Cigarette ?
Tommaso hésita puis accepta l’offre. L’homme secoua légèrement le paquet souple pour faire jaillir une cigarette et tendit un zippo usé.
Tommaso remercia de la tête et alluma sa cigarette. Il rejeta la fumée par la fenêtre entrouverte, puis regarda l’homme assis à côté de lui à l’arrière de la voiture. L’autre sourit, avant de fixer de nouveau la route qui défilait à grande vitesse devant eux. Ils traversaient une forêt noire semblable à celle dans laquelle Tommaso avait erré durant trente-six heures. Tommaso songea qu’il n’arrivait pas à se rappeler le visage du chauffeur. À peine l’avait-il aperçu lorsqu’il avait enfin stoppé sa berline devant le cimetière, vers midi. Il y était monté avec un soulagement curieux pour quelqu’un qui se livrait à des inconnus. Il avait mis cela sur le compte de la fatigue et s’était endormi. Au réveil, ils roulaient déjà sur une route semblable, entre les arbres, et il ne restait du chauffeur que cette nuque anonyme, aux cheveux coupés presque trop ras.
La voiture ralentit puis s’arrêta au coin d’un croisement avec un chemin de terre que ponctuait seulement une pancarte délavée dont Tommaso ne put déchiffrer l’inscription.
— Safe, l’informa l’homme en se penchant vers lui, dans un mauvais anglais, safe place. Somewhere to wait for your exfiltration…
Tommaso acquiesça et tira une dernière bouffée sur sa cigarette avant de la jeter par la fenêtre. En se penchant, il aperçut les tours d’un petit château perdu au milieu de bois, une façade blanche et ocre et un perron de pierre.
La voiture s’engagea dans une allée couverte de gravier avant de stopper devant la façade.
— Bienvenue !
L’homme avait parlé en français, debout sur le perron du château.
Tommaso acheva d’ouvrir la porte et eut à peine le temps de sortir à sa rencontre. Sa stature imposante, ses yeux bleus et son sourire franc avaient quelque chose de rassurant qui tranchait avec les jours passés. Vêtu d’un pantalon de velours à grosses côtes et d’une veste de tweed, l’homme ressemblait à un gentleman farmer anglais égaré dans les Balkans. « Ou à un aristocrate de la côte est des États-Unis », songea Tommaso. Il avait le sentiment, pour la première fois depuis trop longtemps, qu’il pouvait relâcher un peu la pression qui pesait sur ses épaules.
— Je suis Tibor Kuryany, le propriétaire de cet endroit. Ici, vous êtes chez vous, l’accueillit-il avec une poignée de main amicale.
Et en s’effaçant pour le laisser passer, il l’engagea à gravir les marches usées qui menaient au corps du bâtiment.
*
Assis dans un grand salon devant un feu de bois, Tommaso détacha son regard des tapisseries qui ornaient les murs blancs, relevées seulement par les encadrements ocre des fenêtres. Elles figuraient des scènes de chasse dont le traitement réaliste n’était atténué que par l’âge, qui avait estompé le rouge carmin du sang versé par les animaux.
Tout dans la demeure était à l’unisson, mélange de goût classique, de pièces anciennes et de mobilier reconstitué. La conséquence, avait expliqué Kuryany en montrant sa chambre à Tommaso lors de son arrivée, de l’état dans lequel il avait récupéré la maison après quarante ans d’exil passé à l’Ouest. Le château avait été transformé successivement en école, en maison forestière, puis en sanatorium et enfin en résidence pour les hiérarques du régime. Ce dernier avatar l’ayant sans doute sauvé de la ruine. Lorsqu’il avait décidé de rentrer dans le pays fui par ses grands-parents, à la fin des années quatre-vingt-dix, il avait réussi à faire valoir ses droits sur ce qui n’était plus qu’une maison à l’abandon. Il avait donc fallu reconstruire et remeubler.
Ils avaient bavardé ainsi un long moment, Kuryany racontant sa vie sans poser de questions et Tommaso trouvant dans ces demi-confidences et la gentillesse de son hôte un agréable divertissement.
Baissant les yeux, l’archéologue se replongea dans le carnet noir où il avait pris des notes durant l’après-midi, paisiblement attablé au bureau recouvert de cuir disposé dans sa chambre devant une grande fenêtre ouvrant sur le parc.
Sur la dernière page, il avait écrit :
« Mission officielle ? »
Puis en dessous :
« Une question qu’ils ne m’ont jamais posée : connexion PG-Attentats / paternité des attentats ? »
Il se retourna en croyant entendre des pas. La pièce était déserte. Il porta son regard vers le hall sur lequel donnait le salon sans percevoir non plus de présence. Une fois le soulagement de l’arrivée dissipé, le silence, l’isolement et surtout l’inaction dans ce château perdu au cœur des Carpates commençaient à lui peser. Depuis quarante-huit heures qu’il attendait là, il avait certes pu se reposer et se soigner, on lui avait fourni tout ce dont il avait besoin, mais il lui avait en revanche été impossible d’obtenir des informations précises sur ce qui allait se passer. Ni aucune nouvelle d’Isabelle et de Mathilde. L’entrevue trop brève du square parisien le poursuivait, comme l’espoir d’un fil renoué puis aussitôt distendu.
À peine l’homme à la cigarette, dont il ne connaissait toujours pas le nom, avait-il accepté de lui préciser qu’il allait se passer deux à trois jours avant que n’arrive son passeport et la possibilité de le faire sortir du pays. Après le premier entretien au cours duquel il lui avait fait visiter la maison, le propriétaire s’était encore montré charmant, prenant presque tous ses repas avec lui, l’abreuvant de récits sur les légendes locales et jouant remarquablement aux échecs, mais il avait en revanche décliné avec une moue les questions sur ceux qui l’avaient missionné pour l’accueillir ou la raison pour laquelle toutes les autres chambres du château-hôtel étaient vides.
Tommaso attendit encore dix minutes puis se résolut à utiliser le portable que venaient de lui fournir ses sauveteurs anonymes.
— Tu peux l’utiliser, maintenant, avait précisé son garde du corps. La ligne est sûre et on ne nous a pas suivis.
Antoine répondit à la troisième sonnerie. Il ne parvenait pas à cacher son inquiétude.
— Cinq jours ! T’étais où bon Dieu ? ! J’étais mort de trouille. Ton portable qui ne répond pas, aucune nouvelle… Et c’est quoi ce nouveau numéro ?
Tommaso le coupa et résuma aussi sobrement que possible les événements.
— Je t’expliquerai en détail quand on se verra. J’ai été enlevé, je me suis évadé et je me suis perdu dans la nature grâce à ceux qui nous avaient contactés l’autre jour.
À l’autre bout du fil, Antoine semblait abasourdi. Il bredouillait :
— Enlevé ! Mais par qui ? Et tu es où, bon sang ?
— Ça aussi, je t’expliquerai plus tard. Et je préfère ne pas en parler au téléphone. Je sais que c’est compliqué pour toi, mais fais-moi confiance.
Tandis qu’il parlait, Tommaso ressentait le décalage créé autour de lui par son enfermement. Il se sentait à présent engagé dans un combat personnel, et y puisait une curieuse distance avec les éléments les plus familiers de son univers. Même Antoine n’échappait pas à ce mécanisme, lui en qui il avait une confiance absolue et qui le connaissait mieux que quiconque. Il sentait dans la voix de son ami que son incapacité à peser sur les événements le rongeait. Il l’imaginait aisément tournant en rond sur le bateau, vérifiant encore et encore chaque pièce du moteur et chaque élément du matériel de plongée, fumant cigarette sur cigarette.
— Ce qui compte à présent, poursuivit-il, c’est de ne plus perdre de temps. Il faut aller trouver ce bateau au large de la Tunisie, le fouiller, et régler ce truc. J’en ai ras-le-bol d’être en permanence à la traîne, et la seule manière de reprendre l’initiative et d’avoir un atout dans notre jeu est de mettre la main sur ce truc avant tout le monde. Nous ne savons pas quel est cet objet caché à bord : eh bien c’est justement pour ça qu’il faut que nous l’ayons avant tout le monde.
La voix d’Antoine était un peu plus calme. Mais Tommaso y entendait le doute.
— Et… eux ? Tu as confiance ?
Tommaso soupira.
— Je ne me suis pas posé la question. De toute façon, on n’a pas le choix. Sans eux on est aveugle et sourd. Et à l’heure qu’il est, je serais sans doute encore en train d’essayer de comprendre comment on dit bonjour en roumain.
— En roumain ?
Tommaso soupira.
— Oui… enfin laisse tomber. Après tout, ce ne sont pas eux qui m’ont enlevé. Alors c’est peut-être la peste et le choléra, mais…
Antoine émit un grognement qui signifiait qu’il ne pouvait pas s’opposer à cette vision des choses.
— Donc tu files dès que possible en Tunisie, et tu nous trouves une base acceptable pour organiser les recherches. Prends du matériel chez nous. Et pour ce qui manque, tu as les adresses à Tunis. Il faut un bateau potable, une demi-douzaine de types capables de manœuvrer, fiables, malins, pas effrayés par l’improvisation et ne posant pas de questions. Et surtout un submersible.
— Ça j’ai. J’avais mis une option quand on a commencé cette dinguerie. Je vais confirmer tout de suite. Il faut assurer le transport et que je vérifie qu’il ne va pas couler à la première manœuvre mais bon…
— Tu peux être opérationnel en combien de temps, à ton avis ?
— Ça dépend du blé.
— De ce côté-là, aucun problème. Je te rejoindrai en Tunisie dès que possible et je te dirai tout. On peut acheter ou louer tout ce qu’on veut. Tu peux même voir grand et faire tomber les délais. Ça coûtera ce que ça coûtera.
Antoine réfléchit quelques secondes.
— Alors disons cinq à sept jours.
— OK. Fais au mieux. Et prends soin de toi.
— C’est à toi qu’il faut dire ça, mon pote…
Antoine avait raccroché.
Le bruit de pas derrière lui l’avertit d’une présence. Il reposa le téléphone sur la table basse devant lui et se retourna à demi.
L’homme à la cigarette se tenait debout, un autre téléphone à la main. Il le lui tendit en lui signifiant que c’était pour lui.
— Tommaso ?
L’archéologue reconnut la voix de Claire.
— Claire ? Mais comment tu as eu ce numéro ?
— Je t’expliquerai. Mais ce n’est pas l’essentiel. Tommaso, c’est horrible.
Dans sa voix, Tommaso ne percevait pas l’angoisse, mais une peur froide, tranchante, au-delà de l’affolement.
— Nous avons eu si peur, Tommaso, si peur…
— Quoi ? coupa-t-il en se sentant gagné par l’inquiétude. Qu’est-ce qui se passe ?
Il rugissait à présent, la réponse ne venant pas assez vite.
— Claire ? Qu’est-ce qu’il y a ? Un problème avec les flics ?
— Non.
Il y eut un silence.
Tommaso l’entendit avaler sa salive. Sa main se raidit sur le combiné.
— C’est Mathilde, lâcha Claire.
Le cœur de Tommaso tressauta comme s’il venait de recevoir un coup au plexus. Il manqua de lâcher le téléphone tandis que l’adrénaline se diffusait dans son cerveau.
— Comment ça, Mathilde ?
— Elle a disparu.
Tommaso crut qu’il allait lâcher le téléphone. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son ne sortit. Il écarta le téléphone de sa tête, se leva et respira profondément. Puis il reposa l’appareil près de son oreille.
Sa voix claqua comme un coup de fusil.
— Explique-moi.
— Isabelle était sortie faire une course avec Mathilde. Dans la rue, un homme l’a bousculée, un autre a attrapé Mathilde. Le temps qu’elle se relève, ils avaient sauté dans une voiture. Isabelle est rentrée et ne sachant que faire, m’a appelée. Nous nous étions parlé déjà plusieurs fois. J’étais restée à Paris parce que les flics m’avaient demandé de ne pas quitter le territoire lorsque je les avais revus. J’avais voulu m’assurer de ce qu’ils lui avaient demandé de son côté, pour coordonner les réponses. Elle attendait ton coup de fil. Moi aussi. On était mortes de trouille… Puis elle m’a dit pour le numéro que tu lui avais laissé. Elle était paniquée. Je n’avais pas de nouvelles, elle non plus. Ne sachant que faire j’ai appelé… Je croyais que, peut-être, les ravisseurs…
Tommaso sentait la sueur perler sur son front. Sa main était glacée. Il réalisa que le silence s’éternisait.
— Tu as eu raison. Où es-tu ?
— Chez v… chez Isabelle. T’inquiète, je ne la quitte pas.
— Merci, Claire. Tu peux me la passer ?
La voix de Claire était gênée.
— Elle dort, je l’ai persuadée de prendre un truc, elle allait péter un câble.
— OK. Tu as bien fait.
Il essayait de réfléchir en même temps. Ses tempes battaient.
— Je reste là autant qu’il faut.
— Merci, répéta-t-il.
Il se tut une seconde puis sa voix reprit une tonalité plus normale. Il fallait réagir, vite et fort. Reprendre l’initiative. L’angoisse lui donnait envie de vomir.
— Reste là, s’il te plaît. Reste avec elle. Si tu as la moindre info, appelle-moi sur le numéro que je vais te donner. Et dis-lui de m’appeler aussi.
Il hésita encore une fraction de seconde.
— Dis-lui que je veux lui parler.
De l’autre main, il s’efforçait de faire comprendre à l’homme à la cigarette qu’il avait besoin du numéro d’appel du téléphone portable qu’il lui avait fourni.
L’homme sortit un crayon et griffonna une série de chiffres sur un papier qu’il lui tendit.
Tommaso épela le numéro.
— Tu es où ? Tu vas où ? Qu’est-ce qu’il faut faire ?
La voix de Claire se teintait d’inquiétude.
— Je ne peux pas te parler. Je te raconterai plus tard. Je serai en Tunisie dès que possible. Je te dirai quand. Tu as compris : tu m’appelles s’il y a quoi que ce soit, le plus petit truc nouveau. Il n’y a rien d’autre à faire. Et vous ne bougez pas de là…
— Tommaso ?
— Prends soin de toi.
— Toi aussi…
*
Tommaso raccrocha et resta un instant immobile. Son esprit s’emballait. Il tournait en tous sens les paramètres régissant la situation, cherchant une prise pour saisir l’angoisse qui lui tenaillait la poitrine. « Mathilde, songea-t-il, mon bébé, dans les mains d’inconnus, terrorisée… » L’affolement montait en lui, gagnait son cerveau. Il crispa les poings, fermant les yeux pour chasser les images qui l’assaillaient. Il vacilla puis se força à se redresser. Il devait être plus fort, résister.
D’un bloc, il se tourna vers l’homme resté debout en retrait à quelques mètres.
— Il y a du nouveau, dit-il en anglais d’une voix dure. J’ai besoin de partir. Vite.
L’homme hocha la tête.
— Les papiers doivent arriver, répondit-il dans son mauvais anglais. Ce soir ou demain. Après tu pars…
— Oui, mais là aussi, il y a du nouveau. Je ne peux pas attendre. C’est une question de vie ou de mort. Et il faut que je puisse passer par Palerme.
L’homme le regardait sans bouger.
— Je vous en prie, ajouta Tommaso, faites tout ce que vous pouvez.
Comme il n’était pas sûr que l’homme ait compris, il répéta en anglais :
— Palermo, Sicily.
L’œil de l’homme traduisit son incompréhension puis la lueur d’étonnement s’éteignit aussitôt.
— OK, répondit-il seulement.
Tommaso esquissa un sourire de remerciement mécanique.
Il réfléchit une seconde et posa encore une question :
— Il me faut aussi un numéro de téléphone, celui-ci du consulat britannique à Palerme.
L’homme disparut sans un mot.
Resté seul, Tommaso se sentait groggy, anéanti par la nouvelle. Il lui semblait que toutes ses forces le quittaient. Il serra les dents. Déjà, l’homme revenait à grandes enjambées avec un papier à la main. Il le lui tendit.
— Voilà votre numéro.
Tommaso hocha la tête et composa le numéro sur le cadran de son portable. Nerveux, il regarda sa montre et fit un rapide calcul. Lundi, 17 h 30. Pourvu que le standard réponde.
Le correspondant décrocha.
— Je suis bien au consulat du Royaume-Uni ? demanda Tommaso en italien. Je souhaiterais parler à monsieur Baldwin, s’il vous plaît…
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