L'Ordre du Monde
Chapitre-22
22
Tommaso se frotta les yeux. Il se pencha et tendit la main pour retourner le vieux radio-réveil en plastique ivoire qui trônait sur la table de chevet en bois blanc. L’affichage à cristaux liquides rouge indiquait 01 : 37 AM. Il soupira et se redressa dans le lit. Il s’ébouriffa les cheveux puis saisit le bloc-notes raturé qu’il avait posé par terre avant de s’endormir tout habillé sur le couvre-lit vert. Les lettres et les chiffres dansaient devant ses yeux. Des documents, plans et cartes, étaient étalés partout dans la chambre d’hôtel, couvrant le lit, une partie du plancher et jusqu’aux murs sur lesquels il avait punaisé certains des croquis.
Par la fenêtre, l’éclat glauque du néon d’un bar scintillait par intermittence. Tommaso se leva, manqua tomber en posant sa jambe droite ankylosée par terre et se rattrapa à la table de chevet qui vacilla dangereusement. Il alla jusqu’au placard qui faisait office de salle de bains, hésita à remplir le verre à dents d’une propreté douteuse et jugea préférable de boire dans ses mains. Puis il s’aspergea le visage et retourna dans la chambre. En passant devant la fenêtre, il jeta un œil sur les façades borgnes des immeubles qui bordaient l’autre côté de la rue. Toutes étaient dépareillées, deux avaient leurs fenêtres obstruées par des parpaings pour éviter les squatters.
Il soupira. Dans cet hôtel miteux d’un quartier de passage près de la gare de l’Est, choisi au hasard après avoir quitté aussi vite que possible l’aéroport pour rejoindre Paris, il était invisible, pour quelques heures au moins.
L’image d’Isabelle entraînée par les policiers dansait devant ses yeux. Il songea de nouveau avec émotion à la manière dont elle s’était jetée en première ligne pour faire diversion et lui offrir une chance de prendre la fuite. Il tremblait en pensant qu’il avait dû la laisser là et s’enfuir. Il se demanda où elle se trouvait maintenant et ce que signifiait cette mascarade. Comment avait-elle perçu la présence des policiers et décidé de les entraîner sur une fausse piste ? Et pourquoi étaient-ils là ? Les précautions prises étaient-elles insuffisantes ? Quelqu’un les avait-il prévenus ? Mais alors, qui ?
Il alla jusqu’à la petite table de bois clair placée contre le mur et saisit l’enveloppe kraft retrouvée dans une consigne de la gare du Nord. Isabelle lui en avait indiqué l’adresse, le numéro et le code permettant de l’ouvrir par un message laissé sur son portable une demi-heure avant la scène de l’aéroport.
Tommaso avait écouté sa voix le cœur serré, cherchant à retrouver derrière les mots chuchotés des accents familiers. Il s’en voulait des risques qu’il avait dû lui faire courir. Il avait jeté son propre portable après avoir écouté le message, espérant qu’elle avait fait de même.
Il se remémora ce qui était inscrit sur l’unique feuille blanche glissée dans l’enveloppe. Sous un numéro de téléphone figuraient ces mots : « Si vous cherchez toute la vérité sur la mort de Garcieux, appelez-moi. »
Des bruits de pas dans l’escalier résonnèrent à travers les murs de papier de la chambre. Dix secondes plus tard, un couple sortit dans la rue. Tommaso vit l’homme s’éloigner à pas pressés tandis que la fille allumait une cigarette. Il sourit en pensant à la mine méfiante du réceptionniste lorsqu’il l’avait vu entrer seul avec un petit bagage…
L’archéologue reposa l’enveloppe. Il brûlait de découvrir qui était l’auteur de ces lignes anonymes. Mais il n’était pas encore temps d’appeler. Quel que soit le responsable de ce message, mieux valait se présenter à lui avec les meilleurs atouts en main. Et pour cela, il devait exploiter les documents en sa possession.
Son regard retomba sur le bloc-notes. Il le ramassa, rabattit les pages noircies pour revenir à la première et se laissa retomber sur le lit en les parcourant. La formule de Gowitz lui tournait dans la tête : « Le vocabulaire mais pas la grammaire. » Il attrapa son crayon et approcha la mine des questions inscrites sur la première feuille :
Position du bateau ?
Signe de Tanit ?
Contenu du bateau ?
Assassin de Garcieux ?
CIA ?
Lien entre les bâtiments ?
Lien avec les attentats ?
Il souligna cette dernière ligne de deux traits puis soupira. Les automatismes accumulés pendant les années passées à pister les bateaux engloutis dans les bibliothèques du monde lui offraient une sensation familière. Depuis ce soir, au moins possédait-il presque la réponse à la première de ses questions…
Ce n’était plus qu’une histoire de temps. Joints à certains de ceux trouvés en Auvergne, les documents fournis par Gowitz constituaient les fondations d’une enquête minutieuse accumulant relevés météorologiques, extraits des journaux de bord d’autres bateaux croisés en route, etc. Autant d’éléments d’information dont la combinaison ne voulait sans doute rien dire pour l’universitaire israélien. Autant d’éléments qu’il avait apportés patiemment à Garcieux, lui fournissant quelques clés du puzzle qu’il était en train de bâtir. Mises ensemble, toutes ces pièces pouvaient en quelques heures mener un œil averti à une estimation précise du lieu du naufrage de la frégate qui convoyait à destination du Louvre des antiquités carthaginoises…
Tommaso se sentait revenir en arrière, comme pour reprendre la conversation interrompue avec John Lowell. « Lowell, Gowitz, Garcieux, trois morts qui se liguent pour me faire fouiller ce bateau, songea-t-il. Et toujours à l’aveugle, sans savoir ce qu’il faut chercher dans l’épave, en quoi cela est lié aux attentats perpétrés ces derniers jours, ni qui est prêt à tuer pour obtenir ce quelque chose… Autant plonger sans bouteilles et les yeux bandés… »
Sur le mur, l’éclat du néon vert éclairait d’une lumière blafarde le plan de la coupole de Saint-Pierre de Rome.
L’emplacement de l’épave était une chose. Mais le reste du mystère demeurait… Tommaso songea qu’il n’était pas très chaud pour se lancer dans une expédition de ce genre en ignorant où il mettait les pieds. Fouiller à l’aveugle pour le compte d’un mécène généreux était une chose. Mais là…
Tout en réfléchissant, il s’approcha, détacha la feuille du bloc pour la poser par-dessus un autre plan, comme il l’avait fait en Auvergne pour montrer à Claire les superpositions des signes géométriques.
Gowitz… Les soubassements du palais de David. Une idée lui traversa l’esprit. « C’est Garcieux qui lui avait indiqué… » songea-t-il. Il se retourna et fouilla dans les documents. D’une main soudain fébrile, il exhiba un plan des fouilles sur lequel Aaron Gowitz avait tracé des cercles et des figures. Sous la dictée de Garcieux, pensa Tommaso. Du doigt, il suivit les deux traits qui figuraient la trappe par laquelle ils étaient entrés, les puits intermédiaires. Celui dont ils avaient ouvert la trappe était marqué en vert sur le plan, et le trait de couleur suivait leur progression à mesure qu’ils pénétraient dans les soubassements de l’esplanade. Un cercle figurait la marque de Tanit qu’il avait vue. Il saisit son crayon et relia à la hâte d’un trait malhabile ce point aux autres cercles identiques figurés sur le dessin. Tommaso contempla un instant le résultat de son travail puis alla décrocher les dessins affichés sur les murs. Il les étala également sur le lit avant de fouiller de nouveau dans les dossiers, à la recherche des croquis trouvés en Auvergne. Il sortit trois feuilles d’un coup, fourragea sans succès avant de se relever en contemplant un quatrième dessin. Il le posa sur les trois autres et resta quelques secondes à suivre du doigt les contours esquissés d’un fleuve, longeant la berge jusqu’à un bâtiment tracé en gras, puis revenant en arrière comme s’il dessinait à main levée.
— Londres aussi, dit-il sans s’apercevoir qu’il venait de parler à voix haute.
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