L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 24 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-24

24

 

Le radio-réveil indiquait 4 h 37. Immobile, Tommaso ne pouvait détacher ses yeux des feuilles qui demeuraient devant lui sur le couvre-lit. Tout à la fois épuisé et excité, il avait l’impression de flotter. Il resta encore quelques instants sans bouger.

Dehors, le bruit d’un camion-benne, mêlant le moteur et le fracas des sacs jetés dans la broyeuse, traversa le silence avant de s’estomper.

Un puzzle… Gowitz savait pour le temple de Jérusalem, mais il était concentré sur sa ville et n’avait pas cherché à faire le lien avec les informations auxquelles il avait eu accès à Carthage. Pas plus qu’avec les autres informations recueillies par Garcieux sur d’autres villes et d’autres bâtiments, parce qu’il n’en disposait à l’évidence pas. Gowitz prêtait son concours dans un simple pacte de bons procédés entre universitaires. Ainsi n’avait-il pas imaginé…

Tommaso hésita à formuler encore ce qu’il pensait. Il fallait vérifier d’abord. S’il avait vu juste, il ne lui faudrait pas longtemps. Lui-même pouvait aller à Bruxelles, quelqu’un devrait se charger des vérifications plus lointaines. Voyager devenait trop dangereux.

La tête lui tournait. Il ne savait plus si c’était dû à la fatigue ou à ce qu’il venait de mettre au jour. Les éléments qu’allait lui apporter Claire confirmeraient-ils ce qu’il avait compris ?

Il regarda sa montre. Il avait hâte qu’elle arrive, et priait pour qu’elle soit aussi prudente qu’elle le lui avait promis lorsqu’il l’avait appelée brièvement. Elle lui avait semblé étonnamment calme, précise et économe de ses mots.

Saisissant le bloc-notes, il tourna une nouvelle fois les pages en arrière jusqu’à la liste de ses questions. Il ne savait toujours pas ce que contenait le parchemin retrouvé par Garcieux et qui avait orienté ses recherches, ni ce qu’il devait rechercher au fond de l’eau…

— Mais je sais ce qui relie les bâtiments entre eux et le lien qui unit le signe de Tanit et les attentats, murmura-t-il en rayant les deux dernières lignes.

Il jeta un œil par la fenêtre. Les premiers rayons de l’aube pointaient presque au-dessus des toits, comme un halo de lumière qui rendait le ciel moins sombre.

Il revint vers le lit. Claire serait là dans quatre heures. Comme ils en étaient convenu, elle lui apporterait le reste des dossiers qu’ils avaient trouvés en Auvergne. Avec eux, il pourrait compléter et valider son travail de la nuit et si ce n’était pas le cas, il aurait de quoi orienter plus précisément Antoine dans les recherches qu’il allait lui demander. D’ici là, il ne pouvait rien faire de plus. Il décida de s’accorder trois heures de sommeil. « C’est la voie de la sagesse, pensa-t-il dans un sourire. Et puis vu ce que je vais demander à Antoine, autant le laisser dormir encore un peu lui aussi… »

 

*

 

L’alarme stridente le fit bondir dans le lit. Tommaso se redressa et arrêta l’appareil sans ménagement. Il lui semblait avoir dormi cinq secondes. Il se passa de nouveau de l’eau sur la figure, hésita à descendre à la recherche d’un café, puis se résolut à ne pas bouger. Saisissant l’enveloppe kraft récupérée grâce à Isabelle, il en sortit la feuille blanche. Son cœur battait lorsqu’il débrancha le téléphone portable muni de la nouvelle carte qu’il avait mis à charger. Tendu, il composa le numéro inconnu qui figurait sur la feuille. Il y eut deux sonneries, puis quelqu’un décrocha.

— Allô ?

Tommaso reconnut dans la voix d’homme teintée d’un éclat métallique l’accent anglais. Il pensa qu’il ne l’avait jamais entendue auparavant.

— Tommaso Mac Donnell ?

— Lui-même. Qui êtes-vous ?

— Ne posez pas de question. Nous avons peu de temps. Vous avez en votre possession des documents relatifs à la personne dont le nom était mentionné sur l’enveloppe ?

Tommaso ne répondit pas. L’homme poursuivit sans attendre.

— Vous en avez pris connaissance ?

— Oui.

— Et alors ?

Il y eut un silence d’une seconde, puis Tommaso changea le combiné de main et reprit avant que son interlocuteur ne poursuive.

— Que recherchez-vous ? demanda-t-il.

La voix lui sembla se détendre.

— Votre fraîcheur m’est sympathique. Entre nous, elle serait dangereuse avec n’importe qui d’autre. Mais vous avez de la chance. Comme vous, je suis partie prenante dans cette affaire. Comme vous, je veux en connaître le fin mot. Et comme vous, je crois qu’il se trouve sur ce bateau…

Tommaso sentait l’énervement le gagner.

— Que dit d’autre le manuscrit qu’avait trouvé Garcieux ? Qu’y a-t-il de si précieux sur ce bateau ? Pourquoi ces attentats et ces meurtres ?…

Son interlocuteur demeura muet. Tommaso s’efforça de reprendre le contrôle de sa voix. Sa main gauche lissait machinalement la couverture du lit à côté de lui.

— Pourquoi prendre contact avec moi, me faire rentrer dans le jeu, vous pourriez vous-même ?…

— Premièrement parce que vous avez une partie des documents que nous n’avons pas, et en particulier, je l’espère, les coordonnées exactes du lieu du naufrage, et qu’il faut une vision complète pour mener à bien dans des conditions satisfaisantes ce chantier. Deuxièmement, parce que je suis convaincu, pour vous avoir observé depuis un moment, et notre conversation ne peut que renforcer cela, de votre parfaite innocence, voire de votre honnêteté dans ce dossier dans lequel vous êtes entré par hasard. Et cela fait de vous, croyez-moi, un être vraiment exceptionnel. Enfin, parce que vous avez une compétence remarquable dans le domaine de la recherche archéologique sous-marine.

— Et qu’espérez-vous ?

— Partager avec vous le résultat de vos recherches.

— Et qu’est-ce qui vous dit que j’ai ces informations et que je vais les partager avec vous ?

Il y eut un nouveau silence pendant lequel Tommaso eut l’impression que son correspondant souriait. Puis il reprit, sans rien laisser paraître de son éventuelle ironie.

— Parce que je vais financer vos recherches. Vous voulez mener à bien ce chantier. Je vous en offre la possibilité. Sans limite.

— J’ai besoin de réfléchir. Si, j’ai dit si, c’est moi qui ai les coordonnées, c’est moi qui ai les cartes en mains.

La voix se rembrunit imperceptiblement.

— Certaines cartes… Ne tardez pas. Je vous laisse soixante-douze heures. Appelez ce même numéro.

— Attendez !

Pour la première fois, un accent de surprise perça dans la voix grave.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— J’ai besoin de savoir : où avez-vous eu la partie des documents en votre possession ?

Tommaso hésita encore une seconde avant d’essayer de pousser son avantage :

— Ou plutôt comment avez-vous eu la sacoche de Garcieux ?

Il n’entendit aucune ombre de déstabilisation dans la voix de son correspondant.

— Ce serait trop long…

Tommaso crispa les mâchoires.

— Cette réponse ne peut pas me satisfaire. Je déteste être instrumentalisé et j’ai déjà ma dose dans cette histoire. Alors soit vous me dites si je parle à un assassin, soit…

La voix coupa Tommaso.

— Nous n’avons pas le temps d’entrer là-dedans. Mais vous n’imaginez pas une seconde la vraie nature des choses : vous ne savez ni qui sont vos adversaires, ni vos amis. Excusez-moi d’être cruel, monsieur Mac Donnell, mais vous ne savez rien du tout. Vous êtes honnête et compétent. Vous voulez rester en vie et sortir de cette affaire. Alors appelez-moi si vous avez besoin d’argent ou d’aide. Ou des deux. Nous finançons tout. Vous avez soixante-douze heures. Et ne vous préoccupez pas du reste.

— Vous oubliez que c’est moi qui ai… commença Tommaso avant de se rendre compte que la communication avait été coupée.

Il raccrocha le combiné. D’un air pensif, il se tourna vers la glace poussiéreuse qui faisait face au lit, au-dessus d’une commode bon marché. Le Tommaso qu’il vit en face de lui fit une grimace. Il ramassa le dossier sur le lit et d’un geste d’humeur, le balança à terre.

Ce type paraissait trop sûr de lui. Reprendre l’initiative. Il saisit de nouveau son téléphone et composa le numéro d’Antoine…

 

*

 

Il venait juste de raccrocher lorsque des coups frappés à la porte le firent sursauter. Il déverrouilla et entrebâilla le battant. Le visage fin de Claire apparut. Il ouvrit pour laisser entrer sa silhouette enveloppée dans un manteau bleu nuit, un gros sac fourre-tout serré sous le bras, ses cheveux bruns ébouriffés.

Elle se tourna vers lui et sourit en hochant la tête.

— Charmant, ton lieu de villégiature…

Tommaso referma la porte. Elle se pencha vers lui et l’embrassa sur la joue.

La voix de Tommaso était brusque, presque agressive :

— Tu as les documents ?

Elle se recula, surprise, avant d’acquiescer en touchant de la main la sacoche qu’elle portait en bandoulière.

— Tout est là, dit-elle en l’ouvrant avant d’en extraire une pochette de plastique qu’elle lui tendit.

Quand il s’en saisit, elle lut de l’impatience dans son regard.

— J’ai failli me faire attraper à Roissy, répondit-il pour justifier à la fois le décor sordide et son attitude tendue.

Elle avança dans la chambre et s’assit sur le bord du lit.

— Personne ne t’a suivie ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête.

— Je ne crois pas, non. J’ai laissé la voiture à deux stations d’ici et j’ai pris deux fois le métro en sens inverse pour brouiller la piste. De toute façon, les flics sont très distants. Je les ai juste eus au téléphone une fois. Rien de plus. Et ils ne m’ont rien dit d’intéressant.

Son regard parcourut les feuilles épinglées au mur, celles crayonnées au sol.

— Et toi, tu as trouvé quelque chose ?

— Gowitz m’a appris des trucs. Et montré des trucs. Pour faire court, je cerne mieux ce que cherchait ton père, mais sans pouvoir le saisir précisément. En tout cas, c’est évidemment à cause de cela qu’on l’a tué. Et qu’on s’en est pris à nous. Le hic, c’est qu’à présent, Gowitz est mort lui aussi. J’ai été suivi là-bas.

Claire sursauta.

— Mort ?

— Je t’expliquerai. Et un autre type aussi, un Américain, avec une carte de la CIA.

Le regard de Claire se durcit.

Tommaso expliqua dans le détail ses conversations avec Gowitz, leur visite nocturne, les éléments qui lui avaient permis de lier les événements et l’attaque des deux hommes. Il s’arrêta, comme hésitant à poursuivre.

Claire l’interrogeait du regard.

— Je te raconterai après. Le temps presse. Il faut que je quitte ce pays. Je vais mettre Isabelle et Mathilde à l’abri. Et il faut surtout que je suive une nouvelle piste.

Claire le fixa.

— Tu repars en Espagne ? Je viens avec toi.

— Je pars à Bruxelles et…

Il ouvrit la bouche pour continuer sa phrase, mais elle avança sa main pour l’arrêter.

— Pas la peine. Cette fois, ce n’est pas négociable. Soit ce rendez-vous est encore un traquenard et tu auras besoin de monde. Soit c’est sérieux et tu auras besoin de moi pour identifier les documents ou l’écriture de mon père.

— Il n’y a pas de rendez-vous, mais…

Il s’interrompit avant de reprendre, désignant les dossiers qu’elle avait apportés :

— Entendu, dit-il. Mais je dois d’abord regarder un peu ça. Tu vas m’aider à exploiter ce que j’ai récupéré auprès de Gowitz. Et puis après, tu vas m’attendre ici un moment. Et puis enfin, ajouta-t-il en esquissant cette fois un sourire, tu vas à nouveau partir sans bagages…

 

*

 

Tommaso sortit du métro à la station Plaisance et prit la rue de Vouillé. Il traversa la rue de Brancion, et longea les grilles du parc Georges-Brassens jusqu’à l’entrée ouvrant sur le square Jacques-Marette. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Il avait cinq minutes d’avance. Isabelle n’était pas là. Il décida d’attendre dehors.

Il avait hésité une seconde seulement avant de venir à ce rendez-vous. Le temps d’écarter l’objection. Oui, il courait un risque et lui en faisait courir un une nouvelle fois. Pour autant, il ne se voyait pas renoncer. Et son cœur se serrait à l’idée qu’elle puisse ne pas venir, qu’elle soit encore retenue par la police, isolée… Il ne supportait pas de ne pas savoir de ce qui lui était arrivé depuis Roissy et de n’avoir aucun moyen de prendre des nouvelles. Ce point de rencontre convenu à l’avance, au cas où, était le seul lien, ténu, dont il disposait pour la revoir avant son départ.

Tommaso songea que lorsqu’il avait fixé ces codes de rencontres « en cas de besoin », avant de quitter Valence pour Jérusalem, il avait souri devant le côté John le Carré de la lettre qu’il écrivait. Un lieu pour chaque jour, une heure fixe, une plage d’attente de quinze minutes…

Une semaine à peine avait suffi pour faire de ces précautions d’espions amateurs une réalité… Tommaso plongea ses mains dans ses poches et ferma les yeux un instant dans une sorte de prière muette, certain qu’il ne pouvait se résoudre à poursuivre sans s’être assuré du sort de sa famille.

Il pensa que c’était la fatigue et non le vent frais qui le faisait frissonner. Il avait passé toute la matinée à travailler avec Claire sur l’identification la plus précise du lieu du naufrage. Elle reportait ses indications sur une carte marine qu’elle était allée acheter dès l’ouverture des magasins. Ils s’étaient arrêtés dix minutes pour manger un sandwich avant de reprendre l’examen des dossiers.

Dans le square, un petit garçon jouait au ballon entre les toboggans. Sur un banc, un homme âgé distribuait à gestes lents des biscottes émiettées entre ses doigts à une troupe de pigeons. Le vent soulevait son col, balayait le sable au sol.

Cinq minutes de retard. L’inquiétude montait en lui.

Il pensa avec amertume au nombre des cadavres semés sur sa route : il ne savait rien de plus sur l’identité des assassins de Garcieux ni sur ceux qui avaient essayé de les tuer, Claire et lui, dans l’appartement. La présence des services américains – à condition que la carte soit bien un document officiel et non un faux – et son statut de témoin suspect aux yeux de la police française ne simplifiaient pas les choses.

Dix minutes de retard…

Il sursauta brusquement.

À l’autre bout du square, une silhouette familière venait de passer le portillon vert. Il entra à son tour, en s’efforçant de ne pas marcher trop vite, et vint s’asseoir près d’Isabelle, sur le banc le plus isolé. Elle avait déplié un journal. Il sortit L’Équipe de la poche de son blouson, croisa les jambes, et se plongea à son tour dans la lecture de la dernière page.

Il réprima l’envie de la serrer contre lui. Il cherchait à la dérobée à lire sur son profil quelque chose susceptible de lui indiquer comment elle allait.

— Tu t’intéresses au sport automobile maintenant ? glissa-t-elle.

Il soupira.

— Tu ne peux même pas t’imaginer tous les trucs nouveaux auxquels je m’intéresse ces temps-ci… Comment vas-tu ?

Elle éluda.

— Ça va. Ils m’ont gardée moins longtemps que je ne m’y attendais.

— Comment va Mathilde ?

— Elle va bien. Tu lui manques.

Il y eut un silence. Tommaso tourna une page puis reprit à voix basse :

— Merci. Je suis désolé de t’avoir mise là-dedans.

Elle eut une moue sans répondre. Il poursuivit :

— Heureusement que je voyageais avec le passeport d’Antoine. Et que tu as sauté sur ce pauvre type…

— Heureusement surtout que j’ai reconnu le flic blond à lunettes. Il est sorti de l’intérieur. Il parlait avec les douaniers et puis il est venu se mêler à la foule.

— Il t’a suivie, tu crois ?

Elle tourna la tête machinalement.

— Non, je ne crois pas. Ils ont dû avoir un renseignement. Quand je l’ai vu, j’ai compris qu’ils savaient que tu arrivais, et que la seule manière de détourner leur attention était de les entraîner sur une fausse piste. Il m’avait vue lui aussi, bien qu’il se soit aussitôt détourné. Il a dû croire que je ne l’avais pas repéré et trop ravi de voir son renseignement confirmé, il n’a même pas pris le risque d’essayer de te repérer avant. Je lui offrais une solution beaucoup plus simple.

Elle sourit avec cet air narquois qu’il ne lui avait pas vu depuis longtemps.

— Toujours parier sur la fainéantise des hommes…

Les cernes autour de ses yeux et ce petit pli aux commissures des lèvres qu’il connaissait bien indiquaient qu’au-delà de la bravade, elle était à bout de nerfs.

Tommaso se retint de nouveau pour ne pas la serrer dans ses bras. Il jeta un regard autour d’eux. Le vieil homme qui nourrissait les pigeons se levait en secouant les dernières miettes.

— Je suis heureux que tu sois venue. J’avais peur que tu sois partie, j’ai eu si peur pour vous, pour toi, de ne pas savoir où…

Elle fixait les pelouses droit devant elle.

— Ça faisait longtemps.

Il s’interrompit et la regarda d’un air interrogateur.

— Longtemps ?

— Que tu n’avais pas eu peur pour nous.

Il sentit sa gorge se serrer.

— Moi aussi, j’ai eu peur pour toi, ajouta-t-elle, très vite.

— Ils n’ont pas été trop désagréables ? répondit-il après un instant de silence.

Elle enchaîna, comme soulagée qu’ils quittent ce terrain.

— Si, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Ils hésitaient visiblement à m’ennuyer plus longtemps, mais ils ont fini par me relâcher. Pour le reste, ils n’ont même pas essayé la méthode du gentil et du méchant flic. Juste méchant, enfin plutôt désagréable. Je crois surtout qu’ils ne comprenaient rien. Et qu’ils n’ont même pas encore fait le rapprochement avec Antoine sur la liste des passagers.

— Faut tout de même faire gaffe. Ça ne marchera pas éternellement. Surtout s’ils comparent les photos et celles qu’on a changées.

— Ce qui les inquiète, c’est qu’ils ne voient pas du tout pourquoi j’ai sauté sur ce type totalement inconnu…

— Ils n’ont pas trouvé ton portable ?

Elle le regarda d’un air blessé.

— Qu’est-ce tu crois ? Je l’ai jeté après t’avoir envoyé le message…

— … qui était une fameuse idée. Risquée, mais parfaitement adaptée à cette situation limite…

Elle frotta ses paumes l’une contre l’autre.

— Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je veux dire : à part se congratuler ? Tu as besoin d’autre chose ?

Elle avait parlé durement.

Il la regarda une seconde en silence, refrénant son envie de passer sa main sur sa joue où le maxillaire serré dessinait une petite ombre.

— Sérieusement, Isabelle, je veux que tu partes avec Mathilde. Que tu rejoignes l’Espagne, Valence, le bateau.

— Il…

Il la coupa avec douceur.

— Je ne dis pas demain. Antoine sera de retour sur place dans quarante-huit heures, trois jours au plus. J’y arriverai au même moment.

Il lui tendit un nouveau portable.

— Je te contacterai là-dessus. Garde-le ouvert.

Il la fixa intensément.

— On ne joue plus du tout. Je ne sais pas exactement qui sont les types qui sont derrière cette histoire, mais j’ai vu de quoi ils sont capables.

Elle ne répondit rien. Tommaso poursuivit :

— J’ai rencontré un type en Israël. Il m’a appris certaines choses. J’ai compris quel est le lien. Le lien entre la mission qui m’était demandée, ce bateau naufragé, les recherches de Garcieux et peut-être même les attentats. Mais je ne sais toujours pas qui a tué Garcieux et qui me poursuit depuis l’autre jour. Tout tourne autour de cette épave et de Carthage.

Il s’interrompit une seconde avant de reprendre :

— La lettre que tu as reçue, c’était aussi à ce sujet. Encore des gens qui veulent que je fouille pour eux.

Il eut un sourire forcé.

— Une manie…

Isabelle eut un mouvement pour poser la main sur la sienne puis retint son geste. Deux passants traversèrent non loin devant eux. Ils se turent jusqu’à ce qu’ils se soient un peu éloignés.

— Il y a quelque chose dans ce bateau coulé, reprit Tommaso. Je ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je sais désormais où se trouve l’épave. Et je crois avoir compris à quoi sert ce mystérieux objet qui se trouvait à bord. C’est cela que je dois vérifier à présent. Je veux être sûr que mon hypothèse est la bonne avant d’aller plonger. De toute façon, il faut du temps pour préparer les fouilles.

— Antoine s’en occupe ?

— Il s’en occupera si nous décidons d’y aller, mais plus tard. Pour l’instant, je lui ai confié une autre mission plus urgente.

Il fouilla dans sa poche et lui remit l’enveloppe marquée du nom de Garcieux.

— Je veux aussi que tu gardes ce numéro. S’il arrive quoi que ce soit, que tu as un problème et que tu ne peux pas me joindre…

Une ombre passa dans le regard d’Isabelle. Elle saisit le papier. Ses doigts tremblaient légèrement.

— … ce papier et ce numéro sont les seuls liens qui existent avec ceux qui tournent autour de cette affaire. Eux savent que je ne suis pour rien dans toutes ces histoires.

Elle glissa l’enveloppe dans son manteau.

— Et ce type, l’Israélien, qu’est-ce…

Tommaso coupa d’une voix sèche :

— Il est mort. Deux types nous ont attaqués. Je ne crois pas qu’ils voulaient vraiment nous tuer, mais il est tombé, un des types aussi.

Isabelle lui jeta un regard effrayé.

— Tommaso, j’ai peur.

Il sourit.

— Et si je te dis que l’autre type qui est mort était apparemment un agent de la CIA, ça te rassure ?

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