L'Ordre du Monde
Chapitre-32
32
Brandon Kersey but son verre de lait avec une grimace de dégoût et songea que cet ulcère commençait réellement à lui taper sur les nerfs. Il pensa avec nostalgie au temps béni du début de sa carrière à la CIA, lorsqu’il travaillait avec acharnement à former des anticastristes et à lutter contre la subversion communiste de l’intérieur.
Foutue époque. Plus rien de simple à présent. Jamais son grand bureau de bois aux murs couverts de photos en noir et blanc, de diplômes et de citations ne lui avait paru aussi silencieux, aussi anonyme. Non, vraiment, plus aucune finesse. Et puis cette saloperie de terrorisme, cette passion pour les explosifs, les minuteries et les artificiers. C’est ça qui avait pourri le métier, supprimé les rapports humains, les visages, les dialogues, les connaissances. Oui, c’est bien ça, la manie des explosifs et les ordinateurs ; sans une goutte de whisky.
Tout avait changé. À commencer par lui. Il baissa les yeux sur ses mains autrefois puissantes et nerveuses, aujourd’hui enlaidies par l’empâtement. Il soupira et fit claquer doucement ses paumes sur ses joues. Ventre, menton, il avait épaissi peu à peu. Il ne gardait de cette époque que ses yeux noirs, mais ils lui paraissaient moins impénétrables, et ses cheveux aussi, qui avaient blanchi sans perdre leur force ni les épis qui avaient fait sa réputation.
— Bon Dieu, comme je déteste cette saleté de ville de Washington, grommela-t-il.
Les pages dactylographiées étaient sagement disposées sur son bureau, regroupées dans une chemise bleue frappée du sigle CIA et de plusieurs cachets qui indiquaient le caractère confidentiel du document. Il les feuilleta de nouveau en soupirant. La vision des Champs-Élysées et celle de la tour Eiffel se superposaient devant ses yeux. Il avait été à Paris à plusieurs reprises dans le cadre de son travail et une fois également en vacances au cours d’un tour d’Europe estival.
Là aussi, tout avait changé. Même si les formes et les manières de penser étaient demeurées les mêmes, de la distribution des sièges au Conseil de sécurité de l’ONU jusqu’à la faiblesse de l’Union européenne que beaucoup à l’agence continuaient à postuler, d’autres idées avaient émergé, en Europe comme ailleurs, pour se substituer au vieux schéma bipolaire de la guerre froide. Il s’étonna de ressentir quelque chose qui ressemblait à de la gêne. Était-ce Peter Grimsley, ce jeune analyste recruté sur le campus d’Harvard quelques années plus tôt, avec son air d’étudiant de première année et ses raisonnements glacials, qui lui faisait si forte impression ?
— Allez, allez, mon bonhomme, se reprit-il à voix basse pour se redonner confiance, ce petit gars n’était pas né que… et puis à quoi bon ?
D’un geste las, il étala la suite des clichés devant lui. Le Parlement britannique ravagé succédait au Palais-Bourbon.
Il soupira et laissa tomber la photo qu’il tenait en main sur le bureau. Elle glissa jusqu’au bord et disparut.
Il se leva et resta un long moment devant la fenêtre qui donnait sur un parc envahi de fleurs.
De quoi lui avait parlé Grimsley déjà, la dernière fois ? Ah oui, des larmes de Scipion le jour où cessa dans les flammes la résistance de Carthage. « Et savez-vous pourquoi il pleurait, monsieur ? avait demandé ce petit binoclard large comme deux allumettes. Personne n’a su le dire de façon crédible. C’est un mystère historique. »
La sonnerie de l’interphone le ramena à la réalité. Brandon Kersey tendit la main pour décrocher.
— Le conseiller du Président est arrivé dans l’enceinte du bâtiment, monsieur, dit sa secrétaire. Les autres sont tous dans la salle.
— Merci. J’arrive tout de suite.
Il prit son dossier et se dirigea vers l’ascenseur. La salle de réunion, selon l’une des mauvaises habitudes de la maison, était située au sous-sol du siège de la CIA dans la capitale, dans un lieu glauque éclairé au néon, aux murs de béton égayés seulement de téléviseurs éteints et de téléphones. Une table ovale, assortie de huit fauteuils en cuir étonnamment confortables, détonnait au milieu de ce décor spartiate sans en réchauffer le caractère. Kersey détestait ces salles dont le faux air d’abri antiatomique donnait à la plus anodine des réunions l’air d’un conseil de guerre. Dans le cas présent, cette affaire l’inspirait suffisamment peu.
À son entrée, il vit que Jason Taft, le conseiller du Président pour la Sécurité, était déjà là, promenant sa carrure d’athlète et le bronzage impeccable qui le faisait ressortir sur les photos où il se tenait au deuxième rang. Taft cessa de tripoter son stylo et Grimsley réajusta pour la centième fois la pile de feuilles alignées devant lui. Kersey s’assit après avoir salué tous les participants et glissé un mot d’excuse au conseiller, obligation qui renforça sa mauvaise humeur.
Sans le regarder, comme pour bien signifier qui était le centre de la réunion, Jason Taft demanda des éclaircissements.
— Je ne vous cache pas que je suis aujourd’hui assez réservé – ce qui signifiait en clair que le Président était proche de tout remettre en cause et mit du baume au cœur de Kersey – quant aux développements que pourrait connaître le dossier qui nous intéresse.
Le jeune analyste Grimsley rectifia les manchettes immaculées de sa chemise afin qu’elles tombent juste et releva la mèche châtain qui barrait son front et lui donnait un air d’étudiant attardé. Puis il redressa machinalement le nœud de sa cravate bleu nuit et acheva de reclasser ses feuilles sans regarder le conseiller qui poursuivait.
— Nous ne devons pas perdre de vue l’intérêt de nos relations avec nos alliés. Ce n’est plus la guerre froide. Il n’est pas tolérable que je ne sais qui s’amuse à détruire les symboles politiques du vieux continent sans que nous ayons le début du commencement d’une preuve sur qui est responsable et pourquoi cela arrive, conclut-il en faisant claquer sur la table la chemise beige posée avec soin devant lui, au centre du sous-main de cuir noir.
Kersey opina et se tourna vers Grimsley.
— Messieurs, commença celui-ci, il y a environ deux mille cinq cents ans, vivait en Grèce un homme du nom de Théodore de Phocée…
« Ça y est, il nous remet ça », songea Kersey en piquant du nez.
— … La postérité ne nous a transmis que quelques fragments de ses œuvres. L’essentiel de ce que nous connaissons de lui provient en fait de Pythagore, qui a repris la pensée de Théodore et l’a appliquée de manière beaucoup plus systématique à la pratique, en particulier, de l’architecture, avant que le fruit de ses travaux ne soit pour ainsi dire perdu.
— Ce qui signifie ? interrogea le conseiller du Président.
— Ce qui signifie que nous n’avons recueilli qu’une part infime des travaux de Pythagore qui synthétisaient les savoirs ancestraux de l’Inde et du Moyen-Orient, via l’Égypte… C’est un peu comme si nous n’avions à notre disposition pour comprendre les échecs qu’un échiquier sans les pièces et sans les règles.
— J’admets volontiers que c’est peu de chose, mais je crains de ne pas vous suivre. Quel est le lien avec les attentats commis sur le territoire de nos alliés ?
— Eh bien, monsieur, tout réside dans la nature de ces travaux manquants. Nous avons tout lieu de penser que leur caractère « révolutionnaire » est fondé sur la remise en cause de la conception mathématique et géométrique qui a toujours prévalu en matière d’architecture. Vous connaissez tous le thème du charme lié au lieu, de l’influence magique exercée sur les êtres humains par les édifices, celui de la Belle au bois dormant, de Merlin l’Enchanteur. Vous connaissez les gloses infinies qui ont été écrites sur l’architecture de l’Enfer de Dante, sur le Labyrinthe de Cnossos, et je ne parle même pas de celles qu’ont suscitées la Jérusalem céleste, le jardin d’Éden et les études kabbalistiques…
Kersey essuya la sueur qui lui coulait sur le front. Des lumières rouges hurlant « au secours » s’allumaient dans son cerveau.
— … eh bien le point commun est que tous ces mythes se heurtent à notre perception de la réalité géométrique.
— Monsieur Grimsley, coupa sèchement le conseiller, je n’ai effectivement jamais pris pour argent comptant le récit des chevaliers de la Table ronde. Êtes-vous en train d’essayer de me prouver que j’ai tort ? Si c’est le cas, je vous préviens qu’il va vous falloir produire des arguments plus parlants.
— Les exemples ne manquent pas, monsieur, mais ils peuvent bien sûr n’être considérés que comme des coïncidences, faute d’achèvement des travaux théoriques qui leur sont consacrés et nous sont disponibles. Je ne vous demande encore qu’un instant d’attention théorique, ajouta-t-il précipitamment devant un geste d’agacement du conseiller. Le fait est que nous raisonnons tous, par évidence, à partir de l’idée que l’homme donne sens aux bâtiments par son analyse esthétique de la vision que lui transmet l’œil. L’architecture est donc pour nous, sans que nous remettions jamais en question ce principe, l’art de rendre les bâtiments intelligibles aux autres, en les conformant à ce qui doit être leur destination. La recherche scientifique en architecture s’est établie sur cette base et l’ordinateur, dans la conception assistée qui est maintenant couramment répandue, se fonde également sur cette conception objective et mathématique. Et c’est aussi selon cette idée que l’on a cherché à mettre en équations les émotions esthétiques que suscitent les bâtiments sur l’homme. Les mythes dont je vous parlais ont toujours été reconstruits de cette manière. Nous avons fait là une erreur grossière, celle qui empêche de voir une mosaïque faute du recul nécessaire. Il nous fallait inverser notre postulat de base, accepter de construire une monstruosité scientifique, d’imaginer que peut-être les bâtiments, leur construction et leur agencement peuvent être dirigés de manière à influencer directement le comportement humain…
Pris par son discours, Grimsley esquissa un sourire.
Brandon Kersey échangea un regard avec le conseiller Taft. Le directeur adjoint sentait la sueur sur ses mains.
— Si jamais ce que vous dites est exact, coupa Taft, il s’agit d’un pouvoir fantastique. Un pouvoir qui nous serait aussi utile pour appuyer le déploiement de nos valeurs et de notre politique qu’il pourrait devenir destructeur pour le rayonnement des États-Unis au cas où il tomberait dans d’autres mains.
Le conseiller se tourna à son tour vers Kersey.
— Monsieur le directeur adjoint, quel est votre sentiment sur ces… supputations ?
Brandon Kersey pinça les lèvres.
— Nous finançons depuis cinquante ans les premiers programmes mondiaux sur la vie extra-terrestre et la télépathie, monsieur. Et pour le second avec de vrais succès. Alors je ne suis opposé par principe à rien de ce qui entre dans le champ possible de l’activité humaine…
— Je vous avoue que je ne pensais pas non plus que ces règles existaient il y a encore huit mois, reprit Grimsley. Mais un contact parvenu jusqu’à nous via le site Internet de Berkeley, un contact parisien, m’a convaincu du contraire. Ce contact nous a apporté des preuves convaincantes que ces lois avaient été connues il y a fort longtemps. La motivation de cet informateur a tardé à nous apparaître. Outre l’argent, il était essentiellement mû par la peur. Il semblait craindre une menace et ses appels envers nous étaient aussi une manière de s’en protéger. La menace existait sans doute vraiment, puisqu’il a été éliminé il y a de cela quelques jours à Paris. Le hic est que sa dangerosité provenait peut-être du fait qu’il était parvenu à reconstruire ces fameuses lois. Et qu’il a pu en faire profiter d’autres que nous sans jamais nous proposer de nous les vendre. D’autres qui l’ont tué, ce qui est la meilleure preuve qu’il disait vrai. D’autres qui pourraient fort logiquement être aussi ceux qui s’en sont pris à des bâtiments officiels sur le territoire de nos alliés. Les attentats à visée principalement architecturale ne sont pas courants…
— Qui sont ces gens ? questionna le conseiller du Président.
— Nous n’en avons aucune idée précise. Ce peut être un gouvernement, une société, un groupe terroriste… Nous assurons depuis plus de huit mois une veille active sur ce sujet de l’ensemble des bases de données et de recherche mondiale, par le biais de nos analystes et d’Internet. L’activité n’a cessé de s’intensifier, de natures et de provenances diverses : chercheurs, étudiants, sociétés écrans. Ça grenouille beaucoup là-dessus en Europe. Tout se passe comme si quelqu’un réagissait à l’apparition d’informations et craignait de les voir se disséminer. Ce n’est effectivement qu’un faisceau de présomptions, mais pour qu’il y ait eu meurtre et que soit organisée cette opération de destruction systématique, l’enjeu ne peut être que très important. Ceux qui sont à l’origine de ces opérations ont accepté le risque de renforcer leur visibilité et d’attirer l’attention sur eux pendant le temps où ils travaillent à éliminer les traces.
— Je ne vois pas là de preuves…
— Notre contact ne nous a pas livré la clé des secrets en sa possession. Mais il nous a indiqué la voie à suivre. L’Europe est aujourd’hui à une étape charnière de son évolution et du processus de sa structuration en tant qu’entité cohérente. Ceux qui agissent dans ce dossier veulent s’infiltrer dans ce processus et le contrôler en déstabilisant les systèmes politiques nationaux et en pesant sur la nature des nouvelles instances politiques de l’Union.
Kersey reprit la parole sans regarder directement le conseiller.
— Nous disposons aujourd’hui de deux pistes. La première concerne les agissements d’un archéologue italo-écossais sur lequel les Français enquêtent et qui semble lié à la mort de notre contact parisien. La deuxième nous avait été directement indiquée par le défunt juste avant sa mort et concerne le chantier actuellement en cours des nouveaux bâtiments de la future Commission européenne rénovée. Nous enquêtons sur les sociétés qui ont remporté l’appel d’offre.
— Que proposez-vous donc ?
— Étant donné l’urgence probable à agir et la complexité de l’investigation, reprit Grimsley, je suis pour ma part partisan, si vous me passez l’expression, d’un grand coup de pied dans la fourmilière.
Le conseiller soupira, ôta ses lunettes et eut une moue dubitative en se levant.
— Messieurs, je ne nie pas le caractère troublant et sensible de cette affaire mais je n’aime pas tellement avancer dans le noir. Je ne suis pas certain que nos alliés apprécieraient de nous voir jouer cavalier seul et nous intéresser à leurs affaires politiques pour une histoire de conte de fées. Mais nous ne savons pas qui est derrière ce petit jeu. Nous ne pouvons donc collaborer avec les Français, les Anglais ou les Allemands, pas plus que nous ne pouvons laisser déstabiliser l’Union européenne sans savoir où cela nous mène. Peut-être y a-t-il possibilité pour nous, après tout, de reprendre la main. Qu’entendez-vous par un « coup de pied dans la fourmilière » ?
— Les troubler, monsieur, en utilisant les mêmes méthodes qu’eux et à vrai dire toutes les méthodes possibles pour les déstabiliser à leur tour.
— Vous mesurez les risques que nous courons dans cette affaire ? demanda le conseiller d’un ton qui n’appelait pas de réponse. Nous pouvons tous gagner un aller simple pour la Lune si ça nous saute à la tête. Soyons donc bien clairs : je veux avant tout un dossier synthétique sur tout cela et un dossier logistique sur les opérations que vous envisageriez. Vous connaissant, ça ne devrait pas prendre trop de temps, tout est certainement déjà sur les rails ? conclut-il d’un air sinistre.
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