L'Ordre du Monde
Chapitre-12
12
— Comment ça, des types qui te tirent dessus ? Mais c’est le délire, ton truc !
Tommaso jeta un nouveau regard autour de lui sur la rue étroite, les façades grises rendues plus tristes encore par deux ou trois enseignes lumineuses aux couleurs criardes. Les voitures passaient à vive allure le long des véhicules stationnés en double file qui attendaient des enfants.
La cloche de l’école retentit pour signaler la fin des cours. Dans un instant, la meute des enfants allait se presser à la porte de l’école. Une petite troupe de mères de famille, de nounous et de poussettes y campait déjà, tassée sur le trottoir étroit et contre les barrières métalliques peintes en bleu qui servaient de garde-fou. Par petits groupes de connaissances, elles surveillaient distraitement des enfants plus jeunes.
Appuyé à quelques mètres de là dans l’ombre d’un porche, Tommaso soupira et changea le téléphone d’oreille. Il s’écarta encore, de peur que les éclats ne s’entendent trop. La voix d’Antoine se gonflait de colère.
— Tu vas me faire le plaisir de sauter dans le premier avion et de ramener tes fesses ici où on a besoin de toi pour débrouiller la situation et faire avancer notre chantier ! Les compteurs ne s’arrêtent pas de tourner, figure-toi, et l’immobilisation ici ça coûte cher. Alors…
— Antoine, essaya de couper Tommaso en s’efforçant de parler à mi-voix, je vais te rappeler…
Son ami éructait :
— Et ne me rejoue pas ton trip « mon téléphone est sur écoute » ! Je t’avais dit de ne pas te mêler de ce truc. Y a trop de morts, trop de questions. Arrête les frais !
La cloche électrique retentit de nouveau à l’intérieur de l’école, provoquant un resserrement instantané des poussettes et des cabas qui savaient que la deuxième sonnerie commandait l’ouverture automatique de la vieille grille.
Tommaso soupira. « Si même Antoine a besoin d’explications, maintenant… » songea-t-il.
Il se reprocha aussitôt sa pensée. Antoine avait raison. Seulement lui n’avait pas le temps.
La voix d’Antoine résonnait encore.
— Oh, tu m’entends ?
Il éloigna le téléphone de son oreille et scruta la sortie.
— Tommaso, bordel, tu m’entends ?
Il pensa qu’Antoine allait devoir également lui pardonner ça. Et qu’il le ferait en devinant que Mathilde était la cause de cette dérobade. Tout en rapprochant le portable de son visage, il pouvait imaginer le haussement d’épaules qui effacerait la colère sur le visage de son ami.
— Je te rappellerai pour te donner un numéro, souffla-t-il. Ciao.
Il coupa la communication et rangea le téléphone dans sa poche en se dirigeant à son tour vers la grille que franchissaient déjà les premiers parents autour desquels s’égaillaient des enfants, les uns à demi endormis, les autres surexcités.
— Papa !
Le cri de joie résonna dans les oreilles de Tommaso comme il s’engageait dans la cour. Il se retourna et regarda la petite fille aux cheveux blonds déboucher derrière une cage à poules et se précipiter à sa rencontre, les bras en avant. Ses sandales claquaient sur le ciment. Il l’attrapa au vol et la fit tournoyer à bout de bras avant de la ramener contre lui.
Il la serra pour profiter de ce moment où il redécouvrait cette odeur douce et chaude qui lui paraissait chaque fois inoubliable, mais dont il souffrait de ne pouvoir garder un souvenir réel au-delà de quelques jours de séparation. Il avait l’impression que les jambes qui se serraient autour de sa taille s’étaient allongées, que les bras croisés derrière son cou étaient ceux d’une géante.
Cinq mois. Cinq longs mois depuis sa dernière visite, ponctués seulement de quelques coups de téléphone rapides, de petites réponses timides à des questions banales.
Elle l’étouffait à demi en enserrant sa gorge, mais il n’aurait rien fait pour l’arrêter, de crainte de briser le charme. Lui la tenait en prenant garde de ne pas la serrer trop fort, conscient que c’est elle qui allait réclamer au bout d’un instant d’abréger cette étreinte.
La petite fille se pelotonna une seconde encore contre sa poitrine avant de se redresser d’un coup, l’air soudain infiniment sérieux.
— Tu as eu mon dessin ?
Tommaso hocha la tête avec un sérieux égal, s’efforçant de masquer son émotion.
— Bien sûr ! Maman me l’a donné hier soir, quand je suis arrivé. Et je suis venu te voir aussi, mais tu dormais.
La réponse parut satisfaire la petite fille. Puis elle fronça les sourcils.
— Tu as laissé tous les dauphins là-bas ?
*
— Tu te rends compte de ce que tu racontes ? Comment veux-tu que je te croies ?
Debout dans le salon, ses mains serrées nerveusement l’une contre l’autre, Isabelle venait presque de crier. Tommaso la regardait en silence.
Il se demandait s’il aurait pu trouver d’autres mots pour décrire son passage à Londres, sa visite chez Garcieux, la fusillade puis la fuite dans la rue et le métro. Des mots qui ne l’auraient pas mise en rage aussitôt.
Elle se dirigea vers la porte qui menait aux chambres pour la fermer. Puis elle se retourna, appuyée contre le panneau de bois blanc, les mains crispées sur le bouton de porte.
Il pensa que non, ces autres mots n’existaient pas. Ou plus exactement n’auraient-ils rien changé. La colère d’Isabelle était exclusivement due au fait que ses bras à lui avaient tenu une arme à feu une heure avant de serrer une petite fille qui n’était plus vraiment la leur à tous les deux.
Mathilde, là-bas, dans sa chambre, à cinq mètres d’eux, en train de jouer, tandis qu’ils se déchiraient. Isabelle, arborant de nouveau cette attitude de défense, arc-boutée entre la petite fille et lui. Tommaso ne parvenait pas à lire autrement la situation.
Son regard glissa sur les murs blancs, ce décor sobre, vide, qu’ils avaient construit ensemble et qui lui paraissait aujourd’hui si froid et si triste.
« Bon Dieu comme je l’ai aimée », pensa-t-il. Il corrigea intérieurement : « Comme nous nous sommes aimés. » Penser à leur couple au passé le blessait, comme le heurtait son incapacité à voir encore dans cet appartement ce lieu de joie et de vie qu’il avait été.
Il ne pouvait s’empêcher de superposer à ce visage celui de leur première rencontre. Elle était alors une jeune fille sans histoire, assez passionnée par ses études de géographie pour travailler comme stagiaire dans un atelier de cartographie, où Tommaso était venu faire réaliser des mises à jour de plans sous-marins pour l’un des premiers chantiers dont il avait la charge. Elle avait été fascinée par la vie baroque de Tommaso, son activité de globe-trotter, par son côté romantique, passionné. Il avait été séduit par son enthousiasme, par la joie de vivre qui émanait d’elle, par sa beauté lumineuse. Son enfance heureuse et facile, à Paris, au sein d’une famille bourgeoise, n’avait pas borné son horizon. Elle en avait au contraire tiré une force peu banale et l’envie de voir d’autres horizons, une ouverture d’esprit et un appétit de découverte…
Il n’avait pas bougé. Ils s’observèrent un moment avant qu’il ne rompe le silence. Il détaillait le port de tête, menton en avant, mélange familier de dureté et de fragilité, le regard clair et froid, la silhouette élancée, presque trop fine dans un jean et une chemise bleue un peu trop grande, les cheveux longs noués de manière cavalière en un faux chignon. Comme la veille, le silence dans la pièce le glaçait. Il ne pouvait croire que la joie de vivre qu’il lui connaissait s’était tout entière tournée en amertume, changeant la silhouette si mince, presque évanescente, qui se tenait devant lui, en un fantôme durci et fragilisé, pâle copie d’Isabelle.
— C’est drôle, reprit-il enfin, je vais finir par me demander pourquoi tous les gens passent leur temps à me dire ça, que « je ne me rends pas compte »…
Elle fit deux pas vers lui, tremblante de rage.
— Non, c’est pas drôle, figure-toi ! Tu crois que c’est facile pour elle ? Je ne dis pas pour moi, mais pour elle ? Tu es là, pas là, relà, et deux fois sur trois tu débarques en coup de vent avec des histoires rocambolesques de trésor. Et maintenant ça recommence comme avec le CNRS, en pire.
Tommaso encaissa le coup sans broncher. Il sentait la colère monter en lui. Quatre ans plus tôt, Isabelle avait semblé abasourdie de le voir mis en cause. Elle n’avait pas compris qu’il refuse de se défendre, qu’il se replie sur lui-même. Elle lui reprochait une attitude suicidaire. Puis il avait espacé ses retours, allongé les temps de fouilles. Il avait fui en espérant que le temps… Bien sûr, il fallait revenir à cela, aux semaines de calomnie, au départ précipité de Marseille, aux téléphones qui ne répondaient plus. Comme si elle avait souffert seule. Comme s’il avait été coupable… Il avala sa salive et serra le poing dans sa poche.
Isabelle poursuivait.
— À cette époque-là on te virait et on te traitait de voyou, mais on ne tirait pas à balles réelles ! Et notre sécurité à toutes les deux, tu y as pensé ? C’est bien de changer de téléphone…
Elle désigna les emballages ouverts et l’empilement de portables, de chargeurs et de batteries sur le canapé de cuir noir.
Tommaso avança d’un pas pour en saisir un. Il fit jouer le panneau qui fermait le logement de la batterie puis releva les yeux sur Isabelle en le lui tendant. Le petit panneau cliqueta en se refermant.
— Justement, reprit-il.
Elle hésita à le saisir, méfiante.
— Justement quoi ?
— J’ai changé tous les portables, mais ça ne suffit pas. Je pense qu’il ne serait pas absurde de quitter le coin pour quelques jours, le temps que je tire ça au clair.
La colère remonta dans la voix d’Isabelle.
— Ben voyons ! Mais tu te fous de moi ?
Le portable retomba avec les autres sur le canapé.
— T’es le type qui tire le moins au clair les choses que j’aie jamais rencontré ! Rien n’est jamais clair avec toi, justement. Tout est complètement flou. En gros, tu me dis que des types veulent te tuer, que tu pars je ne sais où avec une fille rencontrée ce matin, que tu n’es pas joignable mais qu’il faut qu’on se mette à l’abri quelque part… le temps que tu éclaircisses ça. Mais tu t’écoutes ? Dans quel monde tu vis, Tommaso ? Redescends sur terre ! J’ai un travail, figure-toi ! Mathilde va à l’école. Grandis, merde !
Il la fixait comme si son regard pouvait la convaincre. Elle le toisait avec cet éclat de défi qui l’avait toujours mis hors de lui, surtout quand il surmontait un sourire moqueur. Mais là, il n’y avait pas de sourire.
Tommaso serra les mâchoires. Il sentait l’énervement envahir toute sa poitrine.
— Écoute-moi. Ce n’est pas si compliqué, l’école est presque finie. Et puis tu ne prends jamais de vacances.
Ils restèrent un moment en silence.
— Une semaine, dit-il. Une semaine. Je te tiendrai au courant. Je te promets.
Elle le regardait, les bras croisés comme pour se tenir chaud. Sa voix était à présent d’un calme glacial.
— Mais tu ne comprends rien. Je ne discute même pas. « Me tenir au courant » : tu plaisantes, Tommaso ? Je vais te dire ce qui va se passer : je vais peut-être partir, ou peut-être pas, mais c’est mon problème. Si je pars, ce sera sans ton avis et sans toi tout court…
Elle rouvrit la porte.
— Isabelle, c’est complètement absurde, j’en suis conscient, mais je ne suis pour rien dans cette histoire. Je ne voulais pas y entrer, je ne veux pas y rester mais je veux être sûr que ce soit bien fini et qu’il n’y ait plus de danger avant d’oublier tout ça. Plus de danger pour aucun d’entre nous, ajouta-t-il d’une voix plus douce.
Isabelle hésita à répondre. Elle renonça et se dirigea vers les chambres. Un instant plus tard, elle revint les bras chargés de vêtements et d’un sac de voyage en cuir noir.
— Voilà les vêtements dont tu as besoin pour ta copine, dit-elle d’un ton mordant en jetant le tout sur le canapé. C’est ce que tu voulais, non ?
Il connaissait ce regard qui n’appelait pas de réponse. Du reste, elle poursuivit sans s’interrompre.
— Alors fais-moi plaisir, prends tout ça, tes histoires romanesques et casse-toi.
Il sentit le tremblement dans sa voix.
— Laisse-nous tranquilles, s’il te plaît…
*
Tommaso sortit et se dirigea vers la place des Ternes. L’enseigne lumineuse du loueur de voitures lui apparut. Il regarda sa montre. Dix-neuf heures. Il avait largement le temps. Il serait à l’heure. Il songea tout à coup que c’était Claire Garcieux qui pouvait ne pas être là. Il leva les yeux vers les fenêtres de l’appartement. Leur appartement. Un pincement lui saisit le cœur.
« Allez, se sermonna-t-il. C’est Claire qu’ils visaient, pas toi. Et encore moins elles. »
Vingt minutes plus tard, une Volvo noire s’engageait dans l’avenue Foch en direction de l’Étoile. Derrière elle, le ciel s’assombrissait de gros nuages noirs amassés au-dessus des tours du quartier de la Défense. En composant le numéro d’Antoine, Tommaso se surprit à jeter régulièrement des coups d’œil dans le rétroviseur.
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