L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 30 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-30

30

 

Tommaso se contraignit à regarder la lumière qui tombait d’une fente de trente centimètres de long et quinze de hauteur, placée contre le plafond de la cellule. À cette différence près, la pièce était presque identique à celle des interrogatoires, hormis le mobilier, un lit, un tabouret lui aussi fixé au sol. Le rayon de lumière haché par les trois barreaux qui coupaient le petit espace venait de frapper obliquement le côté du lit.

Il tenta encore de se rappeler ce qui s’était passé depuis la dernière fois où il s’était trouvé dans cette configuration. Une journée et une nuit sous les mêmes éclairages. Ou deux journées ?… Il s’efforça de se concentrer. Il avait l’impression que son cerveau fonctionnait au ralenti. Son bras lui faisait mal là où il y avait des traces de piqûre.

Ils étaient venus deux fois depuis ce matin et l’avaient ramené deux fois dans cette cellule où il n’était pas attaché. Sans que l’intervalle paraisse régulier. Sans même qu’ils prennent en compte ses demandes de boire, se nourrir ou aller aux toilettes, de manière cohérente : parfois ils semblaient ne pas entendre, parfois lui donnaient satisfaction au bout d’une heure ou plus.

Il avait essayé de se remémorer le parcours. Sa cellule donnait sur un couloir d’environ trente mètres de long éclairé par les mêmes néons et des ouvertures semblables tout en haut des murs de béton gris. Il desservait six ou sept cellules identiques alignées côte à côte. À une extrémité, ce couloir donnait sur ce qui ressemblait à un bloc sanitaires. L’autre extrémité ouvrait sur l’extérieur et c’est par là qu’il avait été extrait pour les séances d’interrogatoire. Avant qu’ils lui passent de nouveau une cagoule, il avait juste eu le temps d’apercevoir des bois, et un ciel nuageux surplombant une sorte de clairière défrichée au centre de laquelle se dressait un bâtiment aux murs vert foncé. D’autres, plus petits, comme celui où se trouvait sa cellule, étaient placés tout autour de la clairière. Tous étaient peints de manière étrange, dans une couleur kaki semblable à celle des tenues de camouflage des soldats.

Tommaso avait aperçu aussi des rangées de barbelés, mais la cagoule dont il avait été affublé l’avait ensuite empêché d’observer plus avant la disposition des bâtiments. Le nombre de pas entre celui où il était détenu et celui où il était interrogé lui avait toutefois permis d’estimer qu’il s’agissait probablement du grand bâtiment central.

Il devait y avoir aussi à proximité un héliport car il avait entendu un bruit caractéristique de moteur pendant l’un de ses trajets.

Il respira profondément pour combattre la bouffée de haine qui lui montait à la poitrine et menaçait de le submerger.

— Calme-toi, murmura-t-il, calme-toi.

La fatigue le faisait trembler. Il s’assit sur sa couchette.

— Fais un effort…

Il se déchaussa et prit dans la main les sortes d’espadrilles en plastique bleu et en tissu qui lui avaient été affectées. Aucune étiquette, pas plus que sur l’espèce de pyjama sans col également bleu dont il était revêtu en se réveillant. La même toile un peu rêche, apparemment de coton.

Le rayon de soleil touchait à présent le mur au-dessus du lit.

Des heures s’écoulèrent. Aucun bruit ne traversait l’espace. De nouveau Tommaso peinait à évaluer le déroulement du temps. Seule l’arrivée de la nuit, sans qu’aucune nouvelle visite se présente, lui avait fourni un repère. Il venait de se recoucher sur la couchette étroite, les mains sous la nuque, lorsqu’un hurlement le fit se redresser d’un bond. Il monta sur la couchette pour essayer de glisser le regard par la fente donnant sur l’extérieur, mais ne vit rien.

Un nouvel hurlement lui glaça le sang. On aurait dit un dément. Puis un brouhaha de voix se mêla aux cris. Il cherchait à comprendre d’où venait le bruit et dans quelle langue étaient poussées ces vociférations, mais il ne reconnut aucun son familier.

Le choc sourd d’une masse heurtant le métal retentit, de nouveaux cris se firent entendre plus près. Il y eut encore un gémissement puis plus rien. Tommaso tendait l’oreille. Vingt minutes étaient passées quand il perçut des bruits de pas tout proches dans le couloir, le cliquètement d’une cellule qu’on ouvrait. Cinq minutes s’écoulèrent encore en silence, puis la cellule fut refermée et Tommaso entendit les pas se rapprocher de sa propre porte. Il y eut un échange à voix étouffées puis certains pas continuèrent le long du couloir. Tommaso pensa qu’ils se dirigeaient vers la sortie. Il entendit encore quelques mots.

— Sous contrôle…

— Mieux vaut évacuer ce bloc… transférer l’autre…

Une porte claqua. Le verrou de sa cellule joua et un homme qu’il ne connaissait pas, vêtu d’un uniforme vert anonyme, tête nue, entra dans sa cellule. Il lança une paire de menottes au sol pour réveiller Tommaso qui s’était rallongé et feignait de dormir, les paupières presque closes. Comme il ne bougeait pas, l’homme fit un pas et tendit le cou pour observer le prisonnier. Derrière la porte, l’ombre d’un deuxième homme s’étendait au sol. Tommaso pensa qu’il avait dû se passer à proximité quelque chose qui échappait à la redoutable mécanique en œuvre pour le détenir. Il ne savait pas quoi, mais c’était sans doute une chance minuscule et unique de fuir.

L’homme fit un nouveau pas et déboucla la lanière de cuir qui fermait le holster accroché à sa ceinture. La main sur la crosse de son revolver, il s’approcha encore, demeurant à un mètre du lit.

— Debout ! intima-t-il d’une voix forte. Allez, debout !

Tommaso demeura immobile. L’homme hésita, regarda la porte et fit un signe d’impuissance.

La voix de l’autre côté de la porte claqua.

— Reviens !

Tommaso sentit comme un coup de fouet dans son dos : c’était maintenant, et pour un instant seulement…

L’homme demeura une seconde immobile, puis se tourna pour sortir, masquant la couchette à l’homme qui se tenait dehors. Il n’avait pas raccroché la lanière qui protégeait son arme. Sa main glissa de la crosse. Tommaso bondit en avant. Il le frappa de toute sa masse au milieu du dos, le déséquilibrant et le projetant tête la première contre la porte ouverte. L’homme s’écrasa contre le battant qui rendit un son sourd. Le second geôlier se déhancha pour sortir son arme tout en cherchant des yeux Tommaso. Il se ravisa. Tommaso sut en le regardant qu’il allait essayer de refermer la porte. Dans la seconde où l’homme tendait le bras, il ouvrit le feu sans hésiter. L’arme fit tressauter son poignet tandis que le gardien était projeté en arrière dans un vacarme rendu assourdissant par l’écho des murs métalliques. Tommaso le vit s’effondrer contre le mur du couloir, laissant une traînée sanglante depuis le seuil. Puis sans un regard pour l’autre gardien, il arracha le trousseau de clés resté sur la porte et se précipita au-dehors.

Le silence lui paraissait encore chargé du claquement du coup de feu. Il attendit un instant, tendant l’oreille. Les mains tremblantes, il coinça le revolver sous son bras et détailla le trousseau dont il s’était saisi. Les sept premières clés d’un format identique devaient correspondre aux serrures des cellules. Il les laissa de côté. Il en restait six, dont deux ressemblaient à des passes, petites clés plates à bout rond. Les quatre autres étaient des clés de sécurité.

Tommaso s’approcha à grands pas de la porte qui ouvrait sur l’extérieur. Il essaya de faire jouer le loquet, sans succès. Il essuya la sueur qui, malgré le froid, coulait sur son front, reprit le revolver dans sa main droite et essaya la première des quatre clés de sécurité. Elle refusa de tourner, tout comme la deuxième et la troisième.

L’archéologue inspira un grand bol d’air en jetant un œil nerveux derrière lui et engagea la dernière clé dans la serrure. Elle tourna avec un bruit de cliquetis et il sentit la porte céder devant lui.

Une bourrasque de vent l’accueillit, menaçant d’emporter la porte. Il la retint à peine, évitant de justesse qu’elle n’aille claquer contre le béton du mur. Dans la nuit, on distinguait seulement les masses sombres des bâtiments du camp. Les lumières puissantes des projecteurs fixés sur la clôture et balayant non pas les abords mais l’intérieur du camp rendaient paradoxalement plus difficile la vision précise du terrain depuis la position qu’occupait Tommaso. Il se laissa couler le long du mur pour se terrer dans l’ombre.

La fatigue plongeait Tommaso dans la confusion. Il fut obligé de se concentrer pour rétablir l’enchaînement des faits. La progression à pas lents, tapi contre les murs de la baraque puis de cette autre, plus grande, au centre du camp. L’instant de découragement, lorsqu’un petit groupe d’hommes étaient passés tout près de lui, mais heureusement sans le voir, le contraignant à se glisser d’un bond dans le vide laissé sous les baraquements préfabriqués montés à la hâte dans la clairière. Il ne savait plus où aller. Il était resté là, transi de froid, pendant un temps qui lui avait paru infini et n’avait pourtant pas dû excéder deux minutes. Puis il était ressorti pas à pas, centimètre par centimètre, jusqu’à oser passer les yeux au-dessus du rebord d’une des fenêtres. La nourriture laissée sur la table, une sorte de beignet et une bouteille d’eau, l’avait poussé à essayer d’entrer dans la pièce. Il s’y était hissé, et avait pris le risque de la verrouiller de l’intérieur sans allumer la lumière. Celui qui avait abandonné le beignet lui avait offert l’impression de faire un festin. Il avait bu aussi beaucoup d’eau. Dans un placard, il avait trouvé une combinaison de travail verte et une casquette qu’il avait troquées avec plaisir contre son vêtement de détenu. Il avait enfin attrapé un dossier pour se donner une contenance, sans en regarder le contenu.

Il était ressorti par la fenêtre après avoir pris soin d’accrocher à la poche poitrine de sa combinaison deux badges d’identification sur lesquels étaient apposés des codes qui ne signifiaient rien pour lui. Ils étaient peut-être périmés mais il jugea que de loin au moins ils rendraient le tableau plus crédible. Une pendulette à cristaux liquides rouges posée sur le bureau métallique indiquait 02 : 12. Il crut qu’il avait mal lu. Deux heures du matin. Même avec un dossier à la main, la promenade risquait de paraître curieuse. Aussi curieuse que cette alerte qui ne venait pas. Dix minutes au moins. Il ne fallait pas espérer que le répit durât beaucoup plus. Il se lança et émergea à découvert à quelques mètres du bâtiment. Les silhouettes de véhicules endormis dans le parc se dressaient à travers la brume devant lui. Il hésita une seconde, puis se dirigea dans leur direction. Il avait parcouru cinquante mètres, il en restait cent cinquante. Un vrombissement se fit entendre en même temps qu’un phare s’allumait juste en face de lui. Il manqua déguerpir et se retint à peine. Il stoppa son avancée. Les feux étaient ceux d’un hélicoptère qui faisait chauffer son moteur. Dans la poche de sa veste, il serra la main sur la crosse de son arme et reprit sa marche vers le phare blanc qui tressautait devant lui.

À vingt mètres de l’appareil, il leva le bras qui tenait le dossier et fit signe qu’il apportait ça. Puis il poursuivit sans savoir si le pilote l’avait vu. Il se baissa lorsque le souffle du rotor commença à balayer son vêtement. Il retint sa casquette, ravi d’avoir une bonne raison de baisser la tête. Il venait de poser la main sur la portière gauche lorsque l’alarme se déclencha. À travers la vitre, Tommaso vit le pilote se crisper. Ses mains se paralysèrent sur le manche, tandis que ses yeux couraient vers l’horizon à la recherche d’une explication. Toutes les lumières s’allumèrent derrière eux. Le pilote tourna la tête vers Tommaso qui agrippa la poignée et ouvrit la portière. Il tendit la main vers la sacoche devant lui, mais stoppa son geste en apercevant le canon du revolver brandi à la hauteur de ses yeux. Tommaso lut la panique dans son regard. Il se hissa d’un bond dans la cabine puis fit signe au pilote d’ouvrir l’autre portière. Tremblant, l’homme obtempéra. Tommaso lui arracha son casque. Des ombres couraient à présent dans l’esplanade non loin d’eux. Le pilote ouvrit la bouche. Tommaso pointa l’arme plus près de son visage, s’installa mieux sur le siège de gauche et referma sa portière. Puis d’un violent coup de pied, il déséquilibra le pilote qui tomba lourdement au pied de l’appareil. Tommaso se glissa à sa place et rattrapa la portière droite. Il la verrouilla. Il respira et poussa le rotor au maximum.

Le bruit emplit l’espace. Plaqué au sol, le pilote ne s’était relevé qu’à demi. Des hommes accouraient vers l’hélicoptère. Tommaso tira le manche. L’hélicoptère se souleva de l’arrière, parut hésiter avant de s’arracher tout à fait à la pelouse. Enfin, il s’éleva d’un coup. Tommaso voyait les silhouettes en dessous de lui rapetisser. Les hommes s’agitaient. Un ou deux essayèrent d’ouvrir le feu. Quelques détonations claquèrent, assourdies par les écouteurs, puis ils disparurent dans la pénombre.

Tommaso coupa la radio. La jauge d’essence était normale. Il pensa que s’il venait vraiment de quitter un des camps fantômes de la CIA, il courait le risque de voir surgir d’autres hélicoptères ou des chasseurs. Et cela en quelques minutes. Il fallait donc atterrir sans tarder. L’angoisse, masquée un instant par l’adrénaline, le submergea de nouveau. Il pouvait se trouver n’importe où, aux États-Unis peut-être ?

Aucun halo lumineux de villes n’apparaissait au-delà des collines montagneuses qu’il apercevait devant lui, masses noirâtres dans la nuit brumeuse et presque sans lune qui lui semblait une copie des eaux profondes des océans. Attentif à maintenir sa stabilité, Tommaso bénissait les leçons prises avec Antoine depuis le début de leur association. Dix ans de pratique régulière ne lui paraissaient pas de trop pour compenser l’état d’épuisement physique et nerveux dans lequel il se trouvait. Il réduisit un peu son altitude et scruta le sol. La forêt couvrait en continu le territoire au relief tourmenté qu’il survolait, donnant à voir une fausse impression de douceur. Il regarda l’horloge du tableau de bord. Il volait depuis trois minutes. Il jugea qu’il lui en restait au moins trois, mais peut-être seulement trois.

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