L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 15 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-15

15

 

Constantinople – 1588— Chodcha Minar ?

La voix douce du jeune apprenti fit sourire Sinan dans son demi-sommeil. Par ses paupières entrouvertes, il apercevait la silhouette frêle penchée sur lui, un bras en avant hésitant à toucher l’étoffe de sa veste. Au milieu du décor surchargé de la terrasse d’été, conçue pour amplifier au plus fort de la chaleur les maigres courants d’air, le jeune homme paraissait plus fragile encore. Ses cheveux noirs et la peau mate de son visage imberbe contrastaient avec la pâleur des stucs qui ornaient les pas de portes et avec le marbre blanc du pavement.

Le garçon hésita à interpréter le soupir qui passa les lèvres du vieil architecte. Celui-ci considérait à présent le geste suspendu avec une pensée bienveillante.

— Chodcha Minar ? répéta l’apprenti d’un ton incertain.

À quatre-vingts ans, Sinan goûtait comme un plaisir d’entendre le plus grand nombre de ses collaborateurs l’appeler de ce surnom familier plutôt que d’un « maître » plus respectueux mais ô combien anonyme.

Il bougea la main pour signifier qu’il avait compris.

Soulagé, le garçon se redressa légèrement. L’ombre d’un sourire réapparut sur ses traits de nouveau détendus.

— C’est l’heure, Chodcha Minar, murmura-t-il. Le souverain ne doit pas attendre.

Sinan hocha la tête en se relevant à demi sur sa couche. Un léger souffle d’air courait sur la terrasse ombragée par des dais blancs au sommet de sa grande maison. Il ferma les yeux pour mieux le sentir et y puiser un peu de forces. Il avait appris à mesurer ses efforts, à ne laisser échapper pour chaque geste que le minimum d’énergie nécessaire. Il se savait si faible, à présent.

— Va, souffla-t-il de sa voix chevrotante à son apprenti. Prépare la litière à la porte. Je serai là dans un instant.

Le garçon détala sans un mot. Sinan le suivit des yeux, le couvant d’un regard affectueux. Ses fils à lui étaient déjà des hommes. Ils avaient eux-mêmes des enfants. Mais c’était dans ces apprentis venus de rien qu’il se reconnaissait le mieux, lui, l’enfant orphelin enrôlé si jeune dans le corps des janissaires, lui, l’enfant guerrier devenu plus de soixante ans plus tard « Chodcha Minar » : le vieux bâtisseur.

Il fit basculer ses jambes pour s’asseoir. Son regard tomba sur ses mains solidement accrochées au cadre de bois du lit pour assurer sa prise au moment de faire l’effort de se lever. Il hésita à rappeler le garçon puis se refusa ce service, l’orgueil répugnant à s’y soumettre. Il lui semblait étrange que ces mains de vieillard, tachées et plissées, puissent être les siennes. Il soupira puis poussant sur ses mains en appui sur le rebord du lit se mit debout. Se détournant pour ne pas croiser de surface où se refléteraient son visage émacié par la fatigue, son crâne chauve, sa barbe devenue grise, sa silhouette voûtée, comme usée par le poids des pierres charriées pour réaliser les rêves conçus par son esprit, il porta le regard du côté où la terrasse ouvrait sur l’horizon.

Toute la ville de Constantinople s’offrait à lui. D’un seul coup d’œil, il pouvait balayer toute la périphérie de la ville, depuis le Bosphore jusqu’à la Porte Dorée. Sous le soleil de plomb, l’architecte contempla encore un instant ce spectacle dont il ne pouvait se lasser. Il passait à présent le plus clair de son temps sur cette terrasse, à observer la ville tout en révisant les plans qu’on continuait de lui soumettre, pour tous les édifices liés à l’exercice du pouvoir de l’Empire ottoman, jusqu’à ses plus lointaines frontières, jusqu’à Damas.

Dans cette seule ville, sous ses yeux, cinquante lieux existaient parce qu’il les avait voulus ainsi, conformes aux plans et aux localisations qu’il avait souhaités. Ses yeux se posaient sans hésiter sur la mosquée d’Haseki Hürrem, celle du Prince, celles d’Ibrahim Pacha, de Sinan Pacha, de Rustem Pacha, et au cœur de cette toile quadrillant la ville, les joyaux si chers à son cœur, la mosquée dédiée à son maître, celle de Soliman le Magnifique, et le Palais de Topkapi.

Au milieu du tissu des rues entremêlées, au centre même de la ville, il apercevait les traces du tremblement de terre de 1509 – la petite apocalypse – qui avait grandement facilité son propre travail par l’ampleur de ses destructions. Il distinguait aussi les saignées qu’il avait pratiquées, comme un chirurgien, invisibles à l’œil du commun des mortels. Des yeux, il caressait son œuvre, passant lentement sur les contours du signe qu’elle traçait en reliant les points cardinaux des édifices. Il avait l’impression de sentir le pouls de la cité et de l’Empire battre à travers ces veines de pierres.

Une fois encore, le vieillard sentit son cœur se gonfler d’orgueil, appuyé contre la balustrade comme s’il voulait s’approcher un peu plus de ces lieux où il avait mis en pratique sa science… Le destin avait offert à travers lui à Soliman le Magnifique un instrument de puissance inespéré. Il avait pu convaincre son maître du bénéfice qu’il tirerait en le laissant mettre en pratique son art. Ce que cent ans de domination turque sur la ville n’avaient pu achever, lui, Sinan, l’avait réalisé pour le compte de Soliman en moins de vingt ans, faisant disparaître les ferments de discorde et de désobéissance, unifiant les comportements religieux, donnant surtout à la parole du Prince, relayée dans les villes par ses représentants, une force de conviction et une capacité à se faire entendre qui allaient au-delà de toutes les espérances.

Vingt-deux ans étaient passés. Vingt-deux ans depuis la mort de Soliman. Ses successeurs avaient continué à considérer le vieil architecte, par respect pour la mémoire du grand roi, mais surtout au nom de la crainte qui les habitait, ne sachant exactement l’étendue des pouvoirs dont il disposait…

Ne pas faire attendre le Prince.

Sinan jeta un dernier regard sur la ville en songeant qu’il n’aurait jamais été un serviteur si précieux s’il n’avait été un soldat, il y a bien longtemps. L’image des combats, le bruit terrible, l’odeur de sang et les cris des suppliciés surgirent tout à coup dans son esprit. Il ferma les yeux pour les chasser, sans y parvenir. Il se vit de nouveau débarquer sur les rivages de Corfou et traverser arme à la main la grand-place de la ville, le palais, les salles richement décorées que les Vénitiens venaient d’abandonner en hâte. Il se rappela les hommes aux mains chargées d’or et de pierres, d’objets de culte. Il pouvait sentir encore le déchirement qui l’avait saisi devant les incendies et les destructions de ces lieux et de ces objets si beaux, lui qui commençait à rêver d’en construire de semblables. Puis il se vit pénétrer dans la bibliothèque du monastère, disperser ceux qui voulaient brûler les ouvrages, tenter en vain d’éteindre les flammes qui léchaient déjà les pages des manuscrits et des rouleaux jetés au sol. Avec avidité, il avait couru de meuble en meuble à la recherche des ouvrages dédiés à la construction et parés des plus belles illustrations. Il sentait de nouveau la douleur avec laquelle, pressé par le temps, il abandonnait des pièces inestimables faute de pouvoir tout emporter. Il se souvenait de l’émotion qui l’avait saisi lorsqu’il avait pris en main et entrouvert au milieu de ces trésors l’œuvre qui allait changer sa vie. Il en avait lu les premières lignes et avait tout de suite reconnu le livre réputé perdu. Le vertige était là encore, de si longues années après…

La douleur le frappa à la poitrine comme une flèche. Il réprima un cri et s’affaissa à demi sur la balustrade.

L’angoisse le glaça.

Le Prince ne pouvait attendre. Il ne devait pas mourir. Le manuscrit ne pouvait disparaître.

— Fou, murmura-t-il, fou que je suis.

Au prix d’un effort surhumain, il tira sur son bras droit cramponné à la balustrade et parvint à se remettre debout. Il avait l’impression qu’on lui broyait la poitrine. Des taches blanches papillonnaient devant ses yeux. Il voulut appeler mais aucun son ne sortit de sa bouche. Ses yeux se fixèrent sur la mosquée qui portait son nom, reconnaissable à sa tour octogonale. Puis l’octogone se mit à tourner de plus en plus vite tandis qu’un point noir grossissait jusqu’à occuper tout son champ de vision.

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