L'Ordre du Monde
Chapitre-11
11
Le bruit des roues dans le tunnel décourageait toute conversation. Tommaso attendit. Le visage de la jeune femme tomba dans la pénombre. Il ne voyait plus que ses mains sagement jointes sur ses cuisses. Des mains fines aux doigts étroits, que n’ornait aucune bague. Elle jouait nerveusement avec une petite pierre verte percée d’un trou dans lequel était passé un lacet de cuir.
Assis face à face dans un wagon quasi désert roulant sur la ligne 4, ils essayaient de se calmer peu à peu. Ils avaient changé à Jussieu, puis encore à Châtelet, presque au hasard, au cas improbable où ils auraient été suivis dans leur fuite. Tommaso distinguait le nom de la station sur les anneaux bleus entourés de céramique : Château-Rouge. Sa main glissa sur la banquette. Il touchait le revêtement déchiré, la mousse qui faisait pression sous les coutures. Une chaleur lourde régnait dans le wagon, chargée d’une odeur un peu rance.
Tommaso sentait encore dans son épaule les élancements des coups de feu. Il avait jeté l’arme dans une poubelle, là où ils avaient changé de ligne pour la deuxième fois.
Le bruit s’apaisa comme ils sortaient du tunnel. La lumière froide des néons éclaira de nouveau le visage aux lèvres minces.
La couleur triste des sièges en skaï reparut en pleine lumière. La banquette sur laquelle était assise la jeune femme était presque entièrement recouverte de tags qui débordaient sur la cloison de formica derrière ses épaules. L’air épuisé, elle passa sa main dans ses cheveux courts, comme pour se redonner du courage.
Un homme d’une trentaine d’années passa près d’eux sans paraître les voir, sa tête dodelinant au son de la musique déversée par ses écouteurs. La porte claqua en s’ouvrant et il descendit.
— Je m’appelle Claire, dit la jeune femme. Merci.
Tommaso sourit.
— Moi je m’appelle réellement Tommaso.
Le sourire disparut.
— Qui sont ces types qui nous ont tiré dessus ?
Elle baissa les yeux. Il vit que ses mains jointes tremblaient encore.
— Je ne sais pas.
— Alors qu’est-ce que vous savez ?
— Pas grand-chose.
— Vous m’avez dit que votre père a été assassiné. Vous avez une idée, une piste ?
— Pas vraiment. Je sais que mon père était inquiet. Ces derniers temps, il était bizarre, préoccupé.
Claire se mordit les lèvres.
— Peut-être est-ce moi qui interprète… mais je n’en sais guère plus.
— Votre père était universitaire. Pas le profil à fréquenter des tueurs. Il y a bien quelque chose…
Elle semblait mal à l’aise.
— Je ne sais pas. Peut-être que ça n’a rien à voir.
Elle releva le regard droit sur lui.
— Peut-être est-ce sur vous qu’ils tiraient ?
Il manqua s’étrangler, ouvrit la bouche pour répondre et suspendit sa phrase le temps qu’un petit groupe de lycéens qui venait de monter passe à côté d’eux. Ils allèrent s’installer à l’autre bout du wagon. Tommaso les regarda s’asseoir, puis reprit à mi-voix.
— Sur moi ? Vous rigolez ou quoi ? Personne ne peut avoir envie de me descendre pour ce que je possède, ce que je sais ou ce que je suis, sauf peut-être ma femme, mais ce n’est pas elle. Non non, vous ne vous en tirerez pas comme ça. Il y a forcément quelque chose. Quelque chose qui explique le mystère qui a entouré le recours à mes services, qui explique ce cambriolage, le meurtre de votre père…
Il hésita un instant avant de poursuivre, scrutant l’effet de ses derniers mots. Le regard sombre ne cilla pas.
— Je suis désolé de vous poser cette question, Claire, mais comment est-il mort ?
— Renversé par une voiture.
— Et vous n’avez pas pensé que ce pouvait être un accident ?
— Elle est montée sur le trottoir, ne s’est pas arrêtée, et la sacoche qu’il avait toujours avec lui a été volée…
— Ça fait beaucoup, mais vous ne me dites pas tout.
Elle baissa les yeux de nouveau.
Tommaso soupira.
— Écoutez-moi bien : je n’ai rien à voir dans cette affaire. J’ai une entreprise, un métier, des dettes et des soucis. J’ai d’autres choses à faire que de risquer ma peau pour des gens que je ne connais pas sur des sujets que je ne connais pas. Alors je vais vous dire ce que je pense faire pour ma part : je vais m’arrêter là. Je vais descendre à la prochaine station et vous oublier.
Elle releva les yeux et le fusilla du regard.
— Allez-y. Vous croyez que je vais vous supplier de défendre une pauvre orpheline, c’est ça ?
La colère animait son visage, colorant un peu ses joues pâles, rehaussant l’éclat de son regard. Tommaso hésita une seconde avant de réagir.
— Vraiment vous êtes gonflée ! Vous ne me faites pas confiance une seconde et vous voudriez…
— Faites ce que vous voulez. Mais quand je vous ai dit que c’est peut-être à vous qu’ils en voulaient, ce n’était pas une pirouette. Vous avez semé des traces partout. Vous avez été en rapport avec mon père même indirectement, vous avez laissé un message sur son répondeur. Si la démarche de mon père envers vous était si secrète, comment imaginer que ça n’a pas à voir avec l’assassinat ? Ces gens-là cherchent quelque chose ou veulent faire disparaître quelque chose. Et ils peuvent croire que vous savez ou que vous détenez un élément qui les aiderait. Alors, que vous le vouliez ou non, vous êtes dedans jusqu’au cou.
Tommaso la regarda fixement en silence pendant un long moment. Il songeait au conseil d’Antoine. Son ami avait peut-être eu raison. Oui mais voilà, peut-être était-il bien trop tard pour suivre un bon conseil.
Il soupira : « On dirait que t’as encore tiré le mistigri, Mac Donnell », pensa-t-il en levant la main comme pour clore un débat.
— OK, vous avez marqué un point. Alors voilà les règles, on joue cartes sur table. Ils cherchent quelque chose ? D’accord. Essayons de trouver quoi. Voilà tout ce que je sais : j’ai avec moi des dossiers que m’a remis l’avocat anglais. Il voulait que je monte un chantier de fouilles pour récupérer un bateau coulé en mer, il y a longtemps. Un bateau chargé d’œuvres d’art prélevées sur le site de l’ancienne Carthage.
Il attendait qu’elle réagisse. Comme rien ne venait, il se pencha en avant.
— Claire, ça vous dit quelque chose ? reprit-il d’une voix de confidence.
Elle hésita. Tommaso insista :
— Sur quoi travaillait votre père ? À quoi s’intéressait-il ?
— Mon père travaillait sur l’évolution du langage au sein des civilisations antiques et sur les processus d’acquisition et de développement des connaissances.
Ses mains se tordaient, elle cherchait ses mots.
— Vous voyez, pourquoi telle partie de la connaissance scientifique se développe à tel endroit ou disparaît pour réapparaître à telle autre, sans que l’on comprenne pourquoi. Vous connaissez les pyramides, les menhirs, l’île de Pâques ? Il analysait les facteurs géographiques, démographiques, culturels, et étudiait aussi comment ces connaissances se diffusaient, par quel canal. Il avait commencé en s’intéressant aux situations dans lesquelles nous ne sommes plus capables de comprendre comment certaines civilisations, à des époques reculées, ont pu réaliser des choses ou les écrire dans des domaines dont il nous semble qu’elles ne pouvaient les maîtriser. Vous avez entendu parler de Stonehenge en Angleterre, ou de Nazca, au Pérou ?
Tommaso eut une moue silencieuse pour l’inviter à poursuivre.
— À Nazca, au Pérou, on a découvert dans les champs des dessins géants en pierre, visibles seulement depuis l’espace, qu’on appelle des géoglyphes. Ce sont des sortes de fresques immenses, sur des dizaines de kilomètres carrés, qui représentent des animaux ou des figures géométriques. Nul ne sait comment, depuis le sol, les peuplades précolombiennes ont pu tracer ces dessins, ni même comment ils ont opéré pour que le temps ne les efface pas. Et nul ne sait à quoi étaient destinés ces dessins ni à quoi ils faisaient référence. À Stonehenge, en Angleterre, des hommes inconnus ont dressé d’énormes roches en cercles. Nul ne sait comment ni pourquoi… Ce sont autant de sujets sur lesquels mon père a passé plus de vingt ans, accumulant les liens pouvant tisser des correspondances que l’on ne soupçonnait pas.
Tommaso jeta un œil par la fenêtre derrière elle. Le quai où venait de descendre le dernier passager de leur wagon, une vieille femme qui peinait à marcher, disparut d’un coup. Il leva le regard vers le schéma de la ligne affiché au-dessus de la porte. Ils arrivaient en bout de ligne, les passagers devaient se faire rares sur toute la rame.
Le visage de Claire s’assombrit.
— Il y a quelques années, ses découvertes l’ont orienté sur d’autres pistes, des pistes nouvelles. Je ne m’en suis rendu compte que plus tard, car à ce moment-là je travaillais loin, aux États-Unis. Nous nous parlions peu. Quelques e-mails. Je le voyais seulement l’été. Il m’envoyait lui-même peu de nouvelles.
Elle leva la main au bout de laquelle pendait le petit bijou.
— Il me rapportait des cadeaux de ses voyages, ou même de ses fouilles parfois.
Tommaso désigna la pierre verte du menton.
— Comme cette pierre ?
Elle acquiesça et s’interrompit un instant. Sa voix retrouva sa maîtrise l’espace de deux phrases.
— Je suis devenue journaliste. Je fais des documentaires et des reportages écrits, en free-lance. J’ai presque toujours travaillé hors de France, en Amérique du Sud et aux États-Unis.
Elle suspendit de nouveau sa phrase et rangea le bijou dans la poche de son jean avant de reprendre le cours de son récit.
— C’est alors qu’il a commencé à avoir des difficultés avec l’institution universitaire. Oh, rien de grave. Il était toujours un ponte. Mais il se plaignait de n’être pas compris, de ne pouvoir travailler sereinement avec ses étudiants, il avait le sentiment d’être épié et qu’on se défiait de lui en même temps. Il souffrait de n’avoir pas tous les financements qu’il souhaitait mais ne jouait pas le jeu pour les obtenir. Il publiait moins, se refermait sur lui-même, ses voyages, cherchait des financements ailleurs. Il avait même créé une petite société de conseil qui a augmenté la jalousie de ses collègues. Il mélangeait les activités universitaires et les recherches privées… C’est là qu’il a commencé à parler de Carthage, je crois.
Tommaso se pencha encore un peu en avant.
— Il en parlait avec qui ? À propos de qui ?
Claire fouillait dans ses souvenirs.
— Je ne sais plus très bien. Je le voyais peu, à ce moment-là…
Tommaso pinça les lèvres.
— Il va falloir vous rappeler. C’est notre seule piste. Et nous ne savons pas si nous disposons de temps, ni ce à quoi sont prêts les charmants individus qui nous ont tiré dessus il y a une heure. Où gardait-il ses dossiers ?
— Chez lui. À la campagne aussi : nous avons une maison en Auvergne. Et dans son bureau j’imagine, à la Sorbonne.
Tommaso réfléchit un instant. De toute façon, il n’y avait pas d’autre solution que d’essayer de remonter la piste. Et elle passait forcément par ce bureau. Il chercha le nom de la station où ils venaient de s’arrêter. Il devait en rester deux ou trois avant le terminus. Il pensa qu’il ne fallait plus tarder.
— Combien de temps pour y aller d’ici ?
Claire hésita.
— En métro, quarante-cinq minutes.
Il secoua la tête.
— Non, en taxi. Le métro c’est très bien, mais on ne maîtrise pas les gens qui s’y promènent. On ne sait jamais. Voilà ce que nous allons faire. Nous allons sortir et nous séparer. J’ai une ou deux petites choses à régler. Vous, vous filez ailleurs en taxi, dans un café, dans un endroit que vous ne fréquentez pas d’habitude bien sûr. Vous me prévenez de l’endroit par sms, vous y restez et puis on se retrouve à 20 heures…
— Il faut que je passe chez moi.
— Pas question. C’est trop dangereux. Si vous avez besoin de quelque chose, faites du shopping. Quant aux vêtements, je vous en apporterai. Achetez surtout un sac de voyage. Nous allons partir au moins trois jours. Il faut que nous allions en Auvergne.
Leurs yeux se croisèrent. Tommaso chercha à y lire un semblant de confiance, mais ne vit que de la fermeté. Il pensa qu’elle avait retrouvé un peu d’empire sur elle-même.
Le métro brinquebala en croisant une rame qui passait en sens inverse. Tommaso s’accorda un instant pour prendre sa décision. Il était temps encore de tourner les talons, d’oublier cette fille au regard froid, de décider de ne pas lui faire confiance. Il revoyait l’arme dans ses mains fines aux doigts croisés.
Le bruit cessa. La rame s’éloignait.
Claire cligna des paupières.
— Si vous ne voulez pas vraiment venir, lança-t-elle, dites-le maintenant, je préfère…
Il se raidit.
— Mais qu’est-ce que je vous ai fait pour qu’il vous soit impossible de me faire confiance ?
— La dernière personne à qui j’ai fait confiance sans me poser la question, c’était mon père.
Ce ton froid à nouveau.
— Ça ne m’a pas très bien réussi.
Elle se tut une seconde, sans paraître remarquer le trouble de Tommaso. Celui-ci pensait à son propre père… Lui non plus n’avait pas été brillant au jeu des promesses tenues.
— Parce que vous me faites confiance, vous ?
Elle avait parlé de nouveau. La voix chassa l’apparition. Il sourit en se relâchant.
— Semblerait que j’ai pas trop le choix…
Elle passa la main dans sa nuque, ébouriffant ses cheveux courts à rebrousse-poil.
Tommaso enchaîna.
— Vous avez un portable ?
— Oui, vous voulez le numéro ?
— Oui, mais je ne l’utiliserai qu’en cas de problème. Envoyez-moi juste un message pour me dire où vous êtes. Et servez-vous-en le moins possible ensuite. Je trouverai aussi une solution d’ici ce soir pour ça.
Il sortit un stylo et un bout de papier froissé d’une de ses poches de veste. Tout en notant les chiffres qu’elle égrenait, il pensa qu’il venait une fois de plus de mettre le nez dans une histoire où il avançait en aveugle. Il déchira le papier en deux, inscrivit son propre numéro sur la partie vierge et la lui tendit.
Le métro déboucha dans la lumière glauque d’une station. Les portes s’ouvrirent.
Tommaso se leva.
— On y va.
Claire parut hésiter.
— On y va, répéta-t-il d’un ton plus décidé.
Elle se leva à son tour. La sonnerie annonçant la fermeture imminente des portes résonna. Ils se glissèrent sur le quai. Les portes claquèrent derrière eux.
Tommaso vit les yeux de Claire scruter machinalement le quai. Un éclair d’inquiétude habitait son regard à nouveau.
Il lui indiqua le panneau qui signalait les correspondances.
— C’est par là. Et c’est là qu’on se sépare. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si je suis en retard au rendez-vous, partez et revenez une demi-heure après.
Il sourit.
— Mais je serai à l’heure.
Et comme elle ne bougeait pas :
— Faites-moi confiance.
Elle hocha la tête sans desserrer les lèvres. Un instant plus tard, il vit la silhouette fine aux cheveux courts disparaître dans le couloir au bout du quai.
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