L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 27 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-27

27

 

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Jaipur, Inde – 1740

 

Jai Singh fit un geste de la main et l’escorte s’arrêta au milieu de la route. La poussière soulevée par le cortège s’éleva dans un coup de vent et le rattrapa, l’enveloppant tout entier, avant de retomber au sol. De nouveau, la vue dégagée permit à Jai Singh de contempler son œuvre. Jaipur, sa ville, bâtie à partir de rien. Il apercevait les neuf quartiers qui en dessinaient la trame. Au centre, en contrebas de la route, à plusieurs lieues de là, on voyait se dessiner la façade immense de l’Hawa Mahal, la Maison des Vents, percée de centaines de trous d’épingles qui étaient autant de fenêtres. Jai Singh sourit. Il s’appuya sur le rebord de la litière en bois précieux portée par douze hommes où il avait pris place. En se penchant, il pouvait voir le spectacle le plus prodigieux du monde. À cette distance, l’illusion était parfaite. Nul, par-delà le prétexte de protéger les femmes de la famille royale du regard du monde, n’aurait pu deviner la nature réelle de ce palais gigantesque surgi comme un trompe-l’œil au milieu de sa capitale. Ce bâtiment était son œuvre majeure et couronnait son règne. Sans attendre que s’exacerbe l’inquiétude de ses conseillers qui regardaient avec effroi ce corps amaigri, aux joues émaciées et aux membres fiévreux, faire un effort minime, il ordonna que la progression reprenne.

Jaipur n’était qu’une petite ville lorsqu’il en était devenu le maharadjah. En vingt ans, il avait su faire de son royaume une entité puissante, courtisée des plus grands. Le commerce s’était assis sur cette stabilité politique qui ravissait les souverains étrangers de l’Europe et rassuraient les investisseurs. La France de Louis XIV, les principautés italiennes avaient contribué à faire de Jaipur une plaque tournante régionale. La capitale, totalement reconstruite, était bien à présent la sienne. Comme lui semblaient loin les premiers temps de son règne, lorsqu’il n’était encore que l’objet des luttes courtisanes, quand son pouvoir était réduit au choix de ses conseillers. Il revoyait souvent passer dans son esprit sa première rencontre avec ces Vénitiens, aux méthodes brusques et aux voix douces, aux propositions étranges. Il n’avait tout d’abord pas compris ce qu’ils lui apportaient mais il avait su les accueillir. Il avait saisi là sa chance. Il dominait à présent de très haut les maîtres qui l’avaient initié. Le palais et l’observatoire astronomique, le Yantra Mandir, le plus accompli des cinq observatoires dont il était le concepteur, étaient son œuvre, sa contribution à la science. S’il ne s’était pas trompé et si la maladie qui gangrenait son corps lui laissait encore un peu de répit pour achever son œuvre, il serait aussi son triomphe pour des générations. L’empereur mogol Aurangzeb imaginait-il seulement lorsqu’il lui avait donné le droit de porter le titre de Sawaï – l’homme qui vaut un plus un quart – accolé à celui de Maharadjah, combien il était prophétique ?

Il avait alors seulement onze ans, et n’était que le trop jeune héritier d’une dynastie épuisée dans les complots et les divisions. Le vieil Empereur l’avait fait venir à lui, amusé et intrigué par cet enfant au regard fier, qui ne paraissait pas le moins du monde impressionné de paraître devant son souverain alors même que celui-ci l’avait convoqué pour répondre des comportements belliqueux des siens.

Il était entré sans crainte dans l’immense salle des audiences couverte de marbre sur lequel ses sandales claquaient au rythme de son pas. Il s’était agenouillé, calme, les mains jointes. À peine avait-il frémi lorsque l’Empereur, d’un geste incroyablement vif pour un homme aussi lourd, avait saisi ses deux bras entre ses mains grasses aux doigts épais. L’enfant avait baissé les yeux. Il sentait le souffle du vieil homme tout contre son front.

— À quoi te servent tes bras, maintenant ? avait soufflé le souverain, pour manifester son autorité.

La réponse avait fusé, la voix fluette causant le silence dans le cercle des courtisans :

— À rien, monseigneur. Mais les bras de l’épousée que son mari enserre le jour du mariage ne lui sont non plus d’aucune utilité. Et pourtant elle est en pleine sûreté, forte de la garantie qu’il lui offre…

L’Empereur avait souri, relâchant son étreinte. Le jeune prince avait sauvé sa tête et la puissance de sa maison. Il avait gagné la bienveillance du souverain. Elle l’avait protégé jusqu’à la mort de celui-ci. Alors, les dissensions avaient repris, plus terribles, jusqu’à ce jour où étaient venus ces étranges marchands désireux de faire du commerce, et prêts à partager leur savoir pour faire de lui bien plus encore qu’un homme et un quart…

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