L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 8 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-8

8

 

Tommaso quitta des yeux le ciel bleu qui régnait sans partage au-dessus de Paris. Baissant le regard, il déplia Le Figaro. L’article s’étalait à la une, autour d’une immense photo en couleur : « Plus fort que le Blitz » à la une du Sun, « Outrage » en titre du Daily Mirror, ces deux exemples suffisent à résumer l’émotion populaire très vive suscitée aujourd’hui en Grande-Bretagne par l’attentat qui a failli coûter la vie hier soir au Premier ministre Jason Gallagher, et a frappé le symbole le plus célèbre du Royaume-Uni en causant des dégâts considérables à Big Ben. C’était pourtant, semble-t-il, un autre symbole qui était visé, la Chambre des communes. Le bâtiment, dont Big Ben est la tour, a en effet été presque entièrement détruit par l’explosion de la bombe, d’une puissance jamais atteinte dans un attentat commis en Angleterre. « C’est une opération militaire », commentait il y a quelques heures un enquêteur. La piste irlandaise de l’IRA et surtout la piste islamiste ont bien sûr été évoquées, mais en l’absence de toute revendication, on estime à Scotland Yard qu’il y a lieu d’être prudent. En état de choc, les Anglais attendent un bilan définitif. On sait d’ores et déjà qu’il sera très lourd puisqu’il s’établit à l’heure qu’il est à cent deux morts et six cents blessés dont plusieurs dizaines sont encore dans un état critique. Toutes les interrogations des enquêteurs se focalisent bien sûr sur une possible connexion avec l’attentat de Paris. Des policiers des deux pays sont d’ores et déjà en train d’examiner de possibles similitudes, par-delà l’ampleur différente des attaques, dans le mode opératoire ou la nature des explosifs utilisés. Des mesures drastiques ont également été décidées, semblables à celles mises en œuvre après les attentats de l’été 2005 dans le métro de Londres. Tant dans les ports que les aéroports et les gares, des forces militaires ont été déployées et les contrôles renforcés occasionnent déjà des retards considérables à l’embarquement. Dans toutes les capitales européennes, des mesures de sécurité préventives ont également été prises. La présidence de l’Union européenne…</cita>Tommaso posa son journal et finit son café. Levant les yeux, il avait une vue directe, à travers la vitrine du bistrot où il s’était installé deux heures auparavant, sur l’immeuble correspondant à l’adresse relevée dans l’agenda électronique de Lowell.

Rien ne distinguait la façade de celles des autres immeubles haussmanniens qui se succédaient depuis la petite place ronde où se trouvait le café, tout au long de la rue étroite. Même porte cochère, mêmes fenêtres arrondies au premier étage, même hauteur et jusqu’aux habillages ronds recouverts d’ardoises qui encadraient le toit. Seules les frondaisons du jardin du Luxembourg, tout au bout de la rue, tranchaient sur ce monde de bitume et de pierre.

Tommaso recula sa chaise en bois, glissa un billet sous la soucoupe dans laquelle était déposée l’addition, enfila son blouson avec précaution en déplaçant la petite table en formica derrière laquelle il était assis, pour ne pas heurter son bras endolori.

Le barman occupé à laver les verres répondit d’un grognement à son au-revoir.

Tommaso poussa la porte embuée et sortit. Un air plus frais l’accueillit.

Il se dirigea vers la porte peinte en bleu et tapa sans hésitation le code dont il s’était efforcé d’apercevoir chaque chiffre en épiant depuis la vitrine une vieille dame sortie acheter du pain quelques instants plus tôt. 1-8-7-4-*… Un bourdonnement signala l’ouverture du mécanisme. Il poussa sur le vantail et pénétra dans le hall.

L’escalier qui conduisait aux étages occupait la moitié gauche de l’espace, séparé du hall par une porte vitrée. Tommaso observa avec satisfaction qu’il n’y avait pas d’autre code. La porte de la loge du gardien était fermée. Pas un bruit ne troublait le silence. Tommaso alluma la lumière, éclairant l’épais tapis rouge qui courait vers l’escalier. Il hésita une seconde avant de s’engager en direction des étages, puis se ravisa en apercevant un petit tableau encadré d’une baguette en cuivre. Il balaya des yeux les noms qui y étaient inscrits. Certains habitants avaient occulté leur identité mais, avec soulagement, Tommaso découvrit celui qu’il cherchait : Monsieur Paul Garcieux, deuxième étage.

Un bruit métallique le fit sursauter. Il sourit de sa propre nervosité. Il y avait quelque chose d’un peu absurde dans sa démarche. Intrigué, il poussa quand même la porte-fenêtre en verre dépoli située au fond du hall et par laquelle la lumière du jour parvenait faiblement. Comme il s’y attendait, elle ouvrait sur une cour carrée. En face, dans un bâtiment d’un seul étage, des garages avaient été aménagés. Le côté droit était occupé par un autre immeuble et le gauche par un mur aveugle de trois à quatre mètres de haut. Le brouhaha aigu qui en provenait indiquait sans hésitation qu’il protégeait une cour d’école.

Il consulta sa montre. Il lui restait trois heures avant d’aller chercher sa fille à la sortie de sa propre école.

— Elle sera ravie, avait seulement commenté Isabelle d’un ton froid, quand il était passé, la veille, en arrivant.

Debout dans la pénombre de la chambre d’enfant, il avait senti les mots peser sur sa nuque. Bras croisés, dans l’encadrement de la porte, sa femme avait laissé passer un temps imperceptible avant d’ajouter :

— À condition que tu ne sois pas en retard, comme la dernière fois.

Même prononcés à voix basse pour ne pas réveiller la petite fille endormie après un après-midi de jeu, les mots l’avaient glacé. Il avait secoué la tête en signe de dénégation tout en remontant la couverture jusqu’au milieu du torse de Mathilde, effrayé comme chaque fois de la voir si grandie. Puis il avait quitté la pièce à regret.

Isabelle et lui avaient échangé encore quelques propos banals. Tommaso éprouvait en l’écoutant égrener des mots durs et anodins la même sensation oppressante ressentie à chacun de ses passages à Paris. Le même sentiment de ne pas vouloir aborder les sujets importants amassés entre eux au point de créer cette étrange impression de distance. La même méfiance. Il fixait ses mains nerveuses aux ongles courts, refoulant l’émotion qui le saisissait peu à peu et montait le long de ses membres, s’infiltrant le long de son dos, comme un poison.

Il se sentait un étranger dans sa propre maison, mortifié de constater qu’Isabelle, qui ne vivait qu’en musique, s’était abstenue de mettre un disque. Meurtri, il songea qu’elle ne faisait ordinairement cela qu’avec des gens qu’elle ne connaissait pas.

Isabelle parlait de l’école, des notes de Mathilde, de ses amies, de ses joies et peines quotidiennes. À chaque mot, Tommaso ressentait l’effet d’un reproche martelé, encore et encore, comme si chaque exemple était une illustration de bonheur gâché.

Ses questions lui semblaient tomber à plat. Isabelle le considérait d’un air méfiant, à demi incrédule. Puis reprenait la litanie monotone. À un moment, il avait perdu le sens des mots, n’entendant plus qu’une mélodie lancinante qui lui labourait la poitrine. Serrant les poings dans ses poches, il essayait encore une fois d’identifier la source du détachement progressif qui gouvernait désormais leur relation. Était-ce cela sa faute ? Avoir espéré qu’au retour de mois de passion au bout du monde tout soit resté en l’état, à l’instar des personnages figés dans le sommeil qui fascinaient tant sa fille dans La Belle au bois dormant ?

Un nouveau bruit le ramena à l’instant présent. Un chat gris traversa la cour en trombe tandis que le couvercle de la poubelle qu’il venait de heurter tombait avec fracas sur le sol pavé. Tommaso rebroussa chemin. Il jeta un regard méfiant au vieil ascenseur en bois fermé par une grille de métal noir et s’engagea dans l’escalier.

Tout en montant les marches, il repensait au message maladroit qu’il avait laissé deux jours auparavant sur le répondeur téléphonique de Paul Garcieux. « Bonjour, vous êtes en communication avec le répondeur téléphonique de Paul Garcieux. Je ne suis pas là mais merci de laisser un message et je vous rappellerai. »

La voix était douce, presque hésitante. Tommaso avait buté sur les mots, indiquant ses coordonnées sans motif vraiment explicite. Personne n’avait rappelé.

Il passa le palier du premier étage.

« Cette démarche est absurde, pensa-t-il. Il ne veut pas me parler. Qu’est-ce que je peux lui raconter ? Et la mort de Lowell va tout embrouiller… Déjà que je ne vois pas bien ce qu’il vient faire dans cette histoire. »

Ce qu’Antoine avait glané sur Internet ne lui livrait aucune réponse satisfaisante. « Il » : Paul Garcieux, soixante-deux ans, professeur à la Sorbonne, spécialiste des civilisations antiques et de l’histoire de la Méditerranée antique, auteur de nombreux ouvrages sur la découverte de l’écriture et ses évolutions, sur les religions et les formes de dévotion traditionnelles, sur mille autres sujets ; un homme grand et presque chauve, au visage rond et banal dans lequel perçait un regard d’aigle, un intellectuel universitaire sans rien en apparence de compliqué ni d’obscur ; une trajectoire certes brillante, mais on ne peut plus classique. Intéressé sans doute par les fouilles en Méditerranée, mais de là à monter des opérations discrètes à l’écart du monde universitaire…

Au deuxième étage, une double porte en bois anonyme faisait face à la plaque d’un cabinet d’avocats. Tommaso tourna le dos à la plaque professionnelle et pressa l’autre sonnette. Un carillon à trois tons se fit entendre. La mélodie s’éteignit et l’immeuble retomba dans le silence. Une porte claqua sur un palier au-dessus de lui. Tommaso attendit un instant puis insista, sans succès. Il hésita, poussa sur la porte. Rien ne se passa. Il recula de deux pas.

« Antoine a raison, pensa-t-il. Tout cela ne rime à rien. Tu es ridicule. »

Il plongeait la main dans la poche de son blouson pour saisir son téléphone portable lorsqu’il se figea sur place en sentant la pression du métal froid sur sa nuque.

— Ne bougez pas, fit une voix de femme au ton cassant. Ne vous retournez pas. Sortez votre main de votre poche, doucement.

Tommaso s’exécuta et leva la main en montrant son téléphone. Puis il esquissa un geste machinal pour se retourner.

Le ton se fit sifflant et la pression plus forte l’obligea à baisser la tête.

— J’ai dit ne bougez pas. Ne faites pas l’idiot. Ce que vous sentez dans votre dos est bien le canon d’une arme. Ramassez plutôt ça et ouvrez la porte.

Une clé de sécurité atterrit devant lui contre la porte, glissant en silence sur le tapis rouge.

— Vite.

Tommaso soupira et se pencha pour ramasser la clé. Le battant joua.

— Entrez, commanda la voix en le poussant en avant.

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