L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 14 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-14

14

 

Tommaso sentait ses yeux le piquer. Il regarda la montre à affichage électronique de la voiture. 3 h 44. Ils roulaient depuis quatre heures. Il pensa qu’il n’avait jamais mis les pieds dans ce département, et sans doute jamais non plus dans l’Auvergne tout entière.

Son regard glissa sur Claire. Assise sur le siège du passager, elle semblait dormir paisiblement. Ses mains ouvertes reposaient sur ses genoux. Dans la droite, enroulé autour d’un doigt, il aperçut le lacet de cuir et la petite pierre. Sa tête reposait contre la vitre. Endormie, elle paraissait plus menue encore. Il bâilla et appuya son pied gauche contre son mollet droit. Ne pas dormir. Il calcula qu’il restait approximativement quarante kilomètres. Les phares éclairèrent un panneau indiquant Brioude 22. Il soupira. Ils seraient sur place dans trente minutes. Il pouvait la laisser dormir. Il la réveillerait avant d’entrer dans le village.

Tommaso jeta encore un regard. Le pull jaune d’Isabelle posé sur ses épaules éveilla en lui un sentiment étrange, comme un lien entre ces deux femmes si dissemblables. Claire avait examiné les vêtements d’un air méfiant, les avait retirés un à un avec des gestes de chat, les retournant entre ses mains pour juger de la texture ou de la couleur. Il l’avait observée, troublé de voir d’autres mains manipuler ces vêtements, un autre parfum flotter dans l’air.

Le pull trop grand rendait Claire plus fragile. Sur Isabelle, il renforçait seulement son côté lumineux, sa force.

Son cœur se serra de nouveau. Isabelle n’avait pas répondu quand il avait essayé de la rappeler depuis la route. Il avait laissé un message sur le répondeur où l’annonce avait été remplacée par une sonate de Bach, sans savoir si elle filtrait.

À ses pieds, le sac à dos était bien là. Il avait failli tomber dans la course folle sur les toits, lorsque Tommaso avait manqué glisser au moment de descendre par une échelle de sécurité le long de la chapelle. Le poids l’avait déséquilibré, mais les intrus ne les avaient pas suivis. Ou du moins Tommaso ne les avait-il pas vus. Il lui avait semblé entendre une sirène de police sur le boulevard Saint-Michel tandis qu’il démarrait en trombe vers la rue des Écoles, mais peut-être était-ce une coïncidence.

La même interrogation lancinante revenait buter dans son esprit : était-ce des gardiens ? Ou les mêmes visiteurs que dans l’appartement de l’Observatoire ?

Il grimaça en songeant qu’il y avait décidément plus de questions que de réponses dans cette histoire. Et ils n’avaient trouvé aucun élément qui rattache l’universitaire à John Lowell…

Brioude, 10. Claire grogna dans son sommeil. Il tourna, quittant la nationale pour le village qu’elle lui avait indiqué sur la carte. La route était étroite, à présent. Il repensa à sa pâleur lorsqu’il avait enfin ralenti, une fois sorti de Paris.

— C’est ma façon de conduire qui vous inquiète ? avait-il demandé.

Elle avait soupiré sans lui rendre son regard.

— Non, c’est cette habitude de ne sortir des pièces que par les fenêtres. Vous êtes sûr que vous travaillez en dessous du niveau de la mer ?

Ils avaient évoqué longuement la personnalité du père de Claire, détaillant leurs dernières rencontres, à la recherche d’un indice. Puis elle l’avait interrogé sur son parcours. Il avait raconté ses études d’histoire et de civilisations anciennes, à Oxford, les années en France à l’école des Chartes, le malaise qu’il ressentait à n’être que dans l’étude en chambre, son émerveillement en découvrant, lors d’un stage à Alexandrie, que ses passions de la plongée et de l’archéologie pouvaient se marier. Elle avait répondu en parlant un peu de sa scolarité à l’université de Columbia à New York et de l’année qu’elle avait passée dans une ONG au Vietnam, mais sans s’appesantir. Ses réponses se terminaient presque toujours par des questions relançant la conversation sur Tommaso. Il lui semblait qu’elle éludait volontairement. Il avait pensé que c’était la fatigue en la voyant étouffer un bâillement. Ils étaient ensuite restés un moment silencieux, jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’elle s’était endormie.

À deux cents mètres, Tommaso aperçut les premières maisons du village.

Il ralentit et gara la voiture sur le bas-côté. Il coupa le contact. Les lumières s’éteignirent progressivement. Il se tourna vers sa passagère. Son visage plongé dans l’ombre, il ne distinguait qu’à peine sa respiration. Il patienta encore un instant avant de se pencher pour presser doucement son épaule.

— Claire, murmura-t-il, Claire, réveillez-vous.

 

*

 

L’eau était glacée. Tommaso donna un dernier coup de reins et déboucha enfin à l’air libre. Il suffoquait. Il respira l’air froid tout en cherchant des yeux le rivage. Dans la nuit profonde, rien ne distinguait la côte des eaux noirâtres. La panique le saisit. Ses parents ? Il réalisa qu’ils n’étaient pas à ses côtés. Il pensa qu’il devait trouver Mathilde et Isabelle. L’angoisse lui serrait la poitrine. Il cherchait à entendre leurs voix. Il essaya de plonger de nouveau, mais la surface de l’eau devenait plus dense, l’enserrant comme une sorte de gangue, restreignant ses mouvements. Il se débattit. Il fallait qu’il les sauve. La pression se faisait plus forte sur ses membres, la surface devenait dure comme du verre. Il ouvrit la bouche pour crier quand la voix le tira vers le haut, l’arrachant à la surface gelée…

— Tommaso. Tommaso !

Il ouvrit les yeux en se redressant si soudainement que Claire, surprise, fit un bond en arrière. La tasse qu’elle tenait à la main faillit lui échapper et un peu de café tomba sur le parquet.

Tommaso sentit sous ses doigts le velours doux et usé du canapé vert olive, au milieu du salon, où il s’était laissé tomber après une heure passée à tourner en rond, épuisé mais incapable de trouver le sommeil.

— Vous vous agitiez… expliqua Claire comme pour s’excuser.

Les rayons du soleil jouaient sur sa robe d’été bleue et dans ses cheveux courts. Tommaso pensa que cette robe mettait en valeur leur couleur brune puis fit un geste de la main.

— Ce n’est rien, un mauvais rêve.

— Je vous ai fait du café.

Il la remercia tout en observant l’ameublement rustique et confortable de la maison. La pièce aux murs blancs et aux meubles de bois sombre respirait une atmosphère familiale. Il n’y avait dans la pièce rien d’affecté, plutôt un empilement au fil du temps d’objets et de meubles divers dont le point commun, par-delà les styles et les modes variés dont ils témoignaient, était de privilégier le bien-être des habitants du lieu. Au mur, des tableaux contemporains éclairaient le cadre un peu vieillot. Il se dégageait de l’ensemble une atmosphère de douceur propre aux maisons habitées régulièrement.

Il but une gorgée de café.

— Délicieux. Quelle heure est-il ?

Elle sourit.

— Il y a aussi des croissants et les journaux. Il est neuf heures.

Il ouvrit de grands yeux.

— Neuf heures ? Mais il fallait me réveiller !

Il se leva d’un bond.

Elle secoua la tête.

— Il n’y avait pas urgence. J’ai rangé la voiture dans le garage. Personne ne sait que mon père venait là souvent. La maison est à moi, et elle est encore au nom de ma mère. Mon père ne venait que pour travailler et il tenait plus que tout à son intimité. Il n’y a même pas le téléphone…

Tommaso se passa les mains sur le visage et ébouriffa ses cheveux.

— OK pour le petit déjeuner.

Construite à flanc de colline, le long des fortifications, la maison de campagne de Paul Garcieux s’élevait toute droite sur trois étages, le dernier ouvrant sur une terrasse donnant elle-même par un petit escalier sur une immense prairie plantée d’arbres fruitiers. Au-dessus se dressait autrefois un château fort dont ne subsistaient que quelques morceaux de fortifications. De l’autre côté, la petite terrasse pavée ouvrait sur tout le village bâti à ses pieds, le long de ruelles en pente, et sur l’église dont le clocher pointait à moins de quinze mètres de la tonnelle installée au bord de l’à-pic, à la même hauteur que la terrasse.

Tommaso jeta un dernier regard à la perspective vertigineuse. Au loin, dans un halo bleuté, se dessinaient les contreforts des monts d’Auvergne. L’atmosphère un peu fraîche était encore chargée de l’humidité du matin. Il émanait de l’ensemble une douceur paisible qui lui rappelait celle des hautes terres d’Écosse. La lumière lui semblait familière, proche de celle des horizons maritimes lorsque le vent s’est apaisé.

Tommaso pensa qu’il aurait aimé posséder un endroit semblable, un lieu pour se replier de la fureur du monde, ralentir le temps, replonger dans la sécurité des objets connus. De la chambre que lui avait indiquée Claire (« Vous n’allez pas rester installé dans le salon, il y a huit chambres, ce serait un peu absurde, non ? ») émanait la même impression agréable. Les meubles simples en bois, les étoffes un peu défraîchies étaient plus confortables qu’usagés.

Il songea qu’ils avaient atténué la dureté persistante dans la voix d’Isabelle, lorsqu’il l’avait appelée brièvement, en prenant garde de ne rien dire sur le lieu où il se trouvait. Une précaution supplémentaire, un cran de plus dans cette dérive étrange qui l’avait fait plonger en vingt-quatre heures dans la quasi-clandestinité…

Il s’arracha à la vue et se retourna vers Claire.

— On s’y met ? Votre père travaillait où ?

Elle se leva et lui fit signe de la suivre.

Il s’engagea derrière elle dans les escaliers et les couloirs étroits de la maison biscornue. Partout, des détails trahissaient les ajouts successifs. Ils traversèrent deux corridors, une chambre, s’engagèrent dans un nouveau couloir, d’où partait un autre escalier de pierre – raccourci pour la cave, commenta Claire. Le couloir s’achevait sur une porte en chêne. Elle l’ouvrit et entra devant lui.

La vaste pièce carrée était entièrement tapissée de bibliothèques de bois sombre, à l’exception du manteau de la cheminée et d’une bande vitrée de deux mètres qui prolongeait le plafond en verrière. La hauteur des murs – près de cinq mètres, estima Tommaso – donnait à l’œil le sentiment que la pièce était presque cubique. Une table en bois rectangulaire trônait au milieu, couverte elle aussi de livres et une autre table, de plus petite taille, était posée le long de la grande cheminée qui faisait face à la porte. Un fauteuil en cuir et une lampe semblaient attendre le propriétaire des lieux comme s’il était parti un instant plus tôt.

Claire tourna sur elle-même avec un sourire triste.

— Et voilà. C’est l’ancienne serre du château, raccordée à la maison au début du siècle dernier. Toute une partie de la vie de travail et des archives de mon père se trouve ici.

Elle embrassa du regard la vaste pièce. Tommaso pouvait presque palper son émotion tandis qu’elle demeurait là, immobile, rattrapée par la disparition dans ce lieu où tout lui parlait de son père et où elle revenait seule.

Il hésita, fit un geste pour s’approcher d’elle.

Sans le voir, elle se mit en mouvement à son tour. Elle marcha vers la bibliothèque, désignant de mémoire les rayons tout en arpentant la pièce à grands pas.

— Architecture, astronomie, ethnologie, religions, sociologie, politique, histoire, philosophie, linguistique…

La litanie semblait lui redonner des forces.

Tommaso sifflota entre ses dents.

— Mazette, pour de l’éclectisme…

Elle sourit plus franchement.

— Il aurait dit : « Pas éclectisme, correspondance. » Ce sont les zones communes qui l’intéressaient.

Tommaso s’était rapproché du bureau. Il saisit un cadre en argent où étaient disposées trois photos. Sur la plus grande, un homme mince aux rares cheveux gris, les yeux cachés par de grosses lunettes posait à côté d’une petite fille qui lui enserrait le cou de ses bras.

— C’est lui là ? interrogea-t-il.

Elle acquiesça en silence avant de reprendre :

— Là avec moi et là avec ma mère. Et là, c’est encore moi.

Tommaso baissa les yeux vers la photo. Claire se rapprocha.

— C’est moi qui ai fait faire l’agrandissement pour le lui offrir.

Tommaso fronça les sourcils en déchiffrant l’encre pâlie.

— Pour Papa…

La voix de Claire se teinta à nouveau d’émotion.

— Paola. C’est lui qui m’appelait ainsi. Mon deuxième prénom. Il l’aurait voulu le premier, mais ma mère l’a pris de court et m’a déclarée avant à la clinique. Elle a quand même gardé son choix en deuxième…

Il y eut un instant de silence puis Tommaso reposa la photo.

— Et il y a un classement chronologique ?

Elle acquiesça.

— Dans les placards de la rangée du bas. Les dossiers sont classés par année et par thème. Les plus récents sont là, ajouta-t-elle en désignant la gauche de la cheminée.

Elle s’approcha et ouvrit successivement tous les placards de ce côté.

— 2002, 2003, 2004, 2005…

Des piles de dossiers s’étalaient, taches rouges, bleues ou vertes soigneusement rangées les unes contre les autres.

— Et à chaque année correspondent des dossiers avec des noms de lieux ou de personnes…

Tommaso mesura du regard la masse des documents.

— Pas de système de fiches ?

Elle fit non de la tête.

— Et pas d’ordinateur ?

— Non. Mais il y a un coffre, le conduit de la cheminée est muré.

Elle s’agenouilla pour lui montrer.

— Là, derrière la plaque de fonte posée au fond de l’âtre, il y a un petit coffre. Mais je n’ai ni la clé, ni la combinaison…

Il se frotta les mains.

— Eh bien, au travail ! Tu…

Il se reprit.

— Vous avez sorti le sac avec les dossiers de la Sorbonne ?

Claire sourit.

— On peut se tutoyer peut-être ?

Il hocha la tête en signe d’acquiescement.

— Je vais chercher le sac.

Elle se dirigea vers la sortie avant de se raviser. Agenouillé sur le sol, l’archéologue sortait un à un les dossiers en examinant chacun de leurs noms.

— Tommaso ?

Il se retourna, la main posée sur la porte du premier placard.

— Oui ?

— Qu’est-ce qu’on cherche ?

Il tapota légèrement la porte en bois.

— À découvrir ce qu’il faut chercher…

Elle esquissa un sourire. Il s’était déjà retourné pour saisir un nouveau dossier et lire ce qui était écrit au feutre sur la tranche. L’écriture était serrée et il hésita avant de déchiffrer :

— Sinan / Constantinople, murmura-t-il avant de poser le dossier sur la pile.

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