L'Ordre du Monde
Chapitre-26
26
Tommaso tendit la main pour attraper le verre de bière glacée que le serveur venait de poser devant lui. Il savoura l’amertume légère et la couleur ambrée tout en dévisageant d’un œil distrait les passants qui longeaient la façade vitrée du bar où il s’était attablé avec Claire, rue Antoine-Dansaert, dans l’enchevêtrement de petites rues cachées derrière l’hôtel de ville de Bruxelles. Assise en face de lui, son manteau jeté négligemment sur la chaise à côté d’elle, la jeune femme trempa les lèvres dans son thé et reposa rapidement la tasse.
— Trop chaud, souffla-t-elle en grimaçant.
En arrivant à la gare de Bruxelles-Midi, ils avaient traversé au pas de course le nouveau hall futuriste dédié à l’accueil du Thalys pour déboucher sur une esplanade de pierre grise où ils avaient sauté dans un taxi. Tandis qu’il traversait le quartier en chantier peuplé de grues et de palissades, Tommaso pensa qu’il avait toujours vu cette ville en travaux au cours des vingt années passées. Comme si le développement de la « capitale » de l’Europe se nourrissait de sa propre énergie jusqu’à engloutir à peine bâties les réalisations architecturales successives dans des aménagements et des transformations sans cesse plus complexes. Ce n’est qu’en arrivant dans le cœur historique de la capitale belge, pour venir directement se perdre autour de la Grand-Place, au milieu du flot mélangé des touristes et des Bruxellois, reconnaissables au pas nonchalant des uns, pressé des autres, que Tommaso avait senti s’apaiser le vertige qui l’envahissait chaque fois qu’il se trouvait incapable de s’orienter dans cette ville en perpétuelle construction.
Une chaleur moite, étrange à cette période de l’année, recouvrait la cité. Comme une menace d’orage, de gros nuages métalliques traversaient le ciel, imprimant sur les toits des reflets d’un gris plombé.
La sonnerie de son portable coupa net le demi-sourire de Tommaso. Il décrocha sans hésiter.
— Antoine ?
Il parlait bas, pour ne pas attirer l’attention des consommateurs attablés à quelques mètres au zinc du bistrot. Autour d’eux, des habitués commentaient les élections municipales à venir avec des exclamations désabusées.
Tout en parlant, Tommaso devinait la frustration de Claire de n’entendre que la moitié de la conversation.
Antoine acquiesça.
— Devine où je suis ? Au croisement de la 40e rue et de First Avenue.
Tommaso sentit son cœur se mettre à battre plus fort. Le croisement de la Première Avenue et de la 40e rue à New York débouchait sur le siège des Nations unies…
La voix d’Antoine reprit l’intonation bougonne que l’archéologue connaissait si bien.
— Dis, tu me le copieras ton petit séjour en trombe ! Figure-toi que je pourrais aussi bien être en train de pourrir dans une prison américaine, mon pote. Parce qu’un Français venant d’Espagne, ayant passé douze heures à Moscou avant d’atterrir à New York avec un billet de départ pour le lendemain et sans bagage, ils aiment modérément.
Tommaso s’efforçait de masquer son impatience.
— Ah les Français, toujours à ronchonner… commenta-t-il.
L’intonation d’Antoine passa au grondement.
— Oui, oui. Passe six heures avec l’Immigration américaine et puis tu m’en reparleras de l’habeas corpus britannique.
Il se racla la gorge avant de poursuivre :
— Bref, j’ai fait tout ce que tu m’as dit. J’ai acheté un ticket pour visiter les Nations unies, j’ai passé une demi-heure à me faire fouiller dans les préfabriqués au pied du building, je suis entré avec les touristes, je me suis tapé tout le laïus à la gloire de l’Institution, j’ai visité les commissions, l’étage du Secrétariat général, la salle du Conseil de Sécurité et puis je me suis fait enfermer dans les toilettes avant de me glisser dans la salle du Conseil après six heures de plus passées à me morfondre et à éviter le personnel d’entretien en jouant à Spiderman collé au plafond. Visiblement, ils vérifient tout sauf le nombre exact des visiteurs…
Toute ironie avait disparu de la voix de Tommaso.
— Et alors ?
— Alors tu as raison. J’avais une trouille folle de me faire choper et j’ai dû mettre un quart d’heure pour arriver en bas de la tribune et dix autres minutes pour me retrouver au pupitre de l’orateur. Ensuite, j’ai eu un peu de mal à glisser un œil derrière le sceau fixé sur le mur. Je suis resté à genoux pour n’être pas visible. On a eu du bol qu’il n’y ait pas de travaux en ce moment. Et puis je crevais de trouille qu’une caméra m’attrape…
Tommaso refrénait son envie de crier à son ami d’aller au fait, de lui dire… Antoine continuait son récit.
— Tommaso, je ne sais pas comment tu as pu savoir ça, mais tu avais raison !
Au comble de l’excitation, Tommaso serra l’appareil en s’efforçant de ne pas hausser la voix.
— Il y était ? Le même signe ?
— Le même, exactement le même.
Tommaso sentait son cœur battre. Il se mordit les lèvres. En face de lui, Claire ouvrait des yeux intrigués.
— Et je pouvais pas me tromper, poursuivit Antoine, parce que j’ai vu une forme exactement identique dans le tombeau de Lénine sur la Place Rouge moins de vingt-quatre heures plus tôt.
La voix de Tommaso était un souffle.
— Répète-moi ça.
— Tu as bien entendu. Là, ça a été facile de se faire enfermer, mais j’ai failli mourir de chaud dans ce truc. Le plus compliqué c’était de ressortir. Ça ferme à treize heures et ça ne rouvre qu’à dix heures le lendemain matin. Bref il ne m’a fallu que dix minutes pour le trouver, sur le mur opposé à l’entrée, du côté donnant sur le mur du Kremlin, derrière un plaquage à la gloire des travailleurs russes frappé d’une énorme faucille et d’un marteau monumental…
Il y eut un silence puis la voix d’Antoine reprit :
— Me remercie pas. Et ne m’explique rien, surtout. Je te rappelle que j’ai juste failli me faire envoyer au trou avec tes conneries, grommela-t-il.
— Attends, balbutia Tommaso. Je ne peux pas te raconter ça au téléphone. Et ce serait trop long. Mais c’est parfait.
— Tu veux que je te bascule les photos par mail ?
— Non, non, laisse tomber. Rentre vite, mon ami, et surtout prends soin de toi.
Tommaso raccrocha le téléphone et le posa sur la table. Sa tête tournait. Il avait donc raison. Le lien entre les lieux et les époques, si divers, ce qui traversait et unifiait cette liste en apparence incohérente, était bien ce petit signe géométrique, tracé il y a plusieurs milliers d’années à Jérusalem et de nouveau en 1920 à Moscou, lors de la construction du tombeau de Lénine, puis en 1947 à New York lors de la construction du siège de l’ONU.
Le regard pressant de Claire le fit revenir à leur bistrot bruxellois.
— De quoi parliez-vous ? Qu’est-ce qu’il a vu là-bas ?
Tommaso hésita avant de répondre.
Claire se pencha en avant, son visage retrouvant l’expression de colère que Tommaso avait déjà observée.
— Est-ce que cela a quelque chose à voir avec la mort de mon père ?
Il avança les deux mains vers le milieu de la table pour signifier qu’il allait parler et ne cherchait pas à éluder sa question.
— Ne t’énerve pas. Je vais te dire. Je cherchais juste par où commencer… Il y a tant d’histoires. As-tu déjà entendu parler du Palais des Vents ?
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