L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 29 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-29

29

 

Tommaso tira sur les bracelets qui maintenaient ses bras attachés derrière son dos à la chaise sur laquelle on l’avait assis. Il frissonna. La température lui paraissait polaire. Sa tête le faisait souffrir. Il essaya de lever les yeux et renonça sous la morsure de la lumière aveuglante du néon au-dessus de lui. Il inspira profondément et essaya de se rappeler les dernières heures. Il se souvenait seulement avoir été porté, puis le contact d’un sol froid, du ciment. Ensuite, il s’était réveillé dans cette pièce. Il entendait le cliquetis des menottes que l’on refermait sur ses poignets. On lui avait enlevé sa cagoule. Puis plus rien, jusqu’à son réveil.

La pièce où il se trouvait était un cube de métal sans fenêtre. Cinq mètres sur cinq, une table rectangulaire de métal boulonnée au sol, une seule chaise du même métal, placée un peu trop loin de la table et fixée elle aussi. Il y était attaché par les mains et les pieds. L’éclairage, deux tubes protégés par un grillage et couvrant toute la longueur du plafond, diffusait une lumière blanche surexposée. Tommaso avait froid. Il chercha du regard un système de chauffage, mais n’en vit aucun. Seule une petite grille au sol sur le mur de droite ressemblait à une bouche de chaleur.

Le bruit de la porte le fit sursauter. Il songea qu’il avait les nerfs à vif. Ne rien montrer, prendre garde à tout ce que l’on pouvait dire. Ne rien montrer. La douleur éclatait dans sa tête.

L’homme qui entra esquissa un sourire. Il plongea les mains dans les poches de son jean et soupira. Avec son teint hâlé, son air juvénile, ses cheveux blonds coupés court, sa chemise beige passée sur un tee-shirt blanc et sortie de son pantalon, il semblait tout droit sorti d’un remake de Mr et Mrs Smith. Une sorte de petit frère de Brad Pitt. Tommaso lui donnait vingt-cinq ans, trente au maximum.

L’homme fit quelques pas sans parler, comme pour mesurer la pièce. Il s’arrêta puis fixa en silence Tommaso. Celui-ci s’efforçait de contrôler le clignement de ses paupières. Il pensa qu’il l’avait peut-être drogué. Ne pas céder à la panique. Il sentait la peur s’infiltrer en lui par tous les pores de la peau. Il était en sueur malgré l’impression de froid qui le paralysait.

— Vous n’avez même pas idée dans quoi vous avez mis les pieds, mon pauvre ami, entama l’homme en anglais. J’aurais de quoi vous envoyer en prison pour deux cent cinquante ans, ou mieux, sur la chaise électrique.

Il tournait autour de lui, puis s’arrêta derrière sa chaise. Il se pencha en avant. Tommaso sentait son haleine contre sa tempe. Une odeur d’eau de toilette citronnée émanait de sa peau.

— Mais c’est encore pire que ça peut-être.

Il se redressa et reprit sa déambulation. Ses chaussures de marche claquaient sur le sol.

— Comment vous expliquer ? Vous voyez Guantanamo ? Eh bien au moins, c’est un lieu, ça existe. Ici c’est différent. Ce lieu n’existe pas. Je n’existe pas. Et vous non plus, par conséquent.

Il se releva pour désigner les angles de la pièce.

— Pas de caméra. Pas de vitre sans tain. Pas d’enregistrement. Rien du tout. Le désert, le néant.

Tommaso le coupa du ton le plus froid qu’il put puiser en lui-même. Il entendait sa voix trembler légèrement.

— Je sais que la CIA merde et fait des coups tordus un peu partout. Pas besoin d’être un espion pour savoir ça. Il suffit de lire Time. Ils ont tous les détails. Et c’est là le souci. Vos trucs, ça dure jamais si longtemps que ça, et ça se finit généralement devant une cour de justice.

L’homme s’assit sur un coin de la table et posa ses paumes sur le métal.

— Ce que vous dites n’est pas faux, un peu agressif, mais pas faux. Seulement là, c’est plus compliqué. Je ne peux pas vraiment vous donner de détails mais pour vous faire une petite idée, imaginez que toutes les opérations que vous décrivez là sont des opérations autorisées camouflées en opérations non autorisées. Bref, des trucs dans lesquels il y a toujours des fuites possibles parce que des types au Congrès, des tas de politiciens, sont au courant même si c’est officieux et qu’ils peuvent nier l’être. Eh bien là, non. Mettons que nous sommes vraiment entre nous et que les types en question n’ont pas la moindre idée de notre histoire.

L’homme se leva.

— Donc revenons à vous. Vous êtes super-mal. Pire que ça. Vous venez de passer plusieurs heures dans un Hercule C-130, je le reconnais peu confortable, après un premier voyage dans un C-37 Gulfstream V beaucoup plus discret. Autant dire que vous êtes très loin de Bruxelles, dans un lieu dont vous n’avez même pas idée. Soit dit en passant, c’était assez peu malin de vous montrer à Bruxelles sur les lieux de l’attentat. Bien. Vous n’avez donc à la base plus aucun espoir. Et moi, j’ai deux hypothèses et trois questions. Hypothèse numéro un, vous êtes le mec qui a monté cette opération contre nous. Notre adversaire en quelque sorte. Et alors vous avez des choses qui m’intéressent. Hypothèse deux, vous êtes juste un chien dans notre jeu de quilles, un épouvantable connard fouteur de merde entré là-dedans par hasard ou presque. Et alors vous n’avez rien pour moi et vous en savez certes déjà trop mais beaucoup moins que moi.

Il marqua un temps pour observer la réaction de Tommaso. L’archéologue soutenait son regard, les yeux grands ouverts plongés dans ceux plissés de son interlocuteur.

— Dans l’hypothèse un, reprit celui-ci, vous avez une valeur. Dans l’hypothèse deux, aucune. Sauf peut-être à travers quelque chose que vous avez entendu ou vu sans même savoir l’importance que cela pouvait avoir.

Brad Pitt revint s’asseoir et poursuivit en relevant le menton, détachant ses mots comme un animateur de jeu télévisé pour faire monter le suspense à l’instant de la question cruciale.

— Maintenant, je vais vous poser mes trois questions. Et puis vous allez réfléchir. Je reviendrai chercher la réponse un peu plus tard. Question numéro un : où sont les documents de Garcieux, le manuscrit et le bateau ? Question numéro deux : est-ce vous qui avez tué Garcieux ? Question numéro trois : que savez-vous exactement de Tanit ?

Tommaso le fixait toujours d’un air neutre, sans répondre. Curieusement, entendre des questions le rassurait un peu. Il s’efforçait de mesurer si l’homme mentait. Sa volonté se manifestait de nouveau à travers la douleur.

L’homme se dirigea vers la porte et frappa deux fois du plat de la main. La porte s’ouvrit. Il se glissa dans l’entrebâillement puis se retourna une seconde.

— Réfléchissez bien.

Il sourit.

— De toute façon, vous n’aurez pas trop l’occasion de dormir.

 

*

Le bruit de la porte métallique qui claquait arracha Tommaso à sa torpeur. Il sursauta et sa tête tombée sur sa poitrine se releva à demi avant de s’affaisser. Il s’était évanoui et cette fois, ils l’avaient abandonné sans essayer de le réveiller.

Sans avoir la force de rouvrir les yeux, il sentit une main brutale lui relever le menton. Il se contracta avant de se rendre compte que c’était une hallucination. Il était seul de nouveau. Était-ce la cinquième, la dixième fois qu’il revenait aujourd’hui ? Était-ce aujourd’hui ? Le jour, la nuit ? Il était incapable à présent de se souvenir du temps écoulé depuis qu’il avait été enchaîné dans cette pièce.

Les questions désordonnées, répétitives, mélangeant routine et sujets sensibles dans un désordre en apparence totalement incohérent, l’accumulation du bruit, des lumières vives : tout l’environnement de ce lieu de cauchemar l’abrutissait et le laissait pantelant. Tous ses muscles le faisaient souffrir.

Il laissa retomber le stress de l’interrogatoire, reprit le contrôle de sa respiration puis essaya de revenir à des réflexions utiles. Il devait exister un élément qu’il n’avait pas compris ou mal interprété.

Pour garder le contact avec la réalité, Tommaso s’astreignait à faire défiler de manière ordonnée tous les événements survenus au fil des jours et à placer sur cette trame chacun des protagonistes, ses actions, identifier où il se trouvait, quand… Chaque effort lui coûtait un peu plus que le précédent. Chaque nouvelle plongée en lui-même pour puiser dans la masse des données et des expériences une question ou une réponse lui devenait plus pénible. Il ne parvenait plus à se concentrer que durant des périodes excessivement courtes. Une information traversa son esprit. Il essaya de la saisir, ferma les yeux. L’information passa sans qu’il puisse la retenir. Il eut le sentiment qu’il venait de frôler une pièce essentielle du puzzle. Puis il s’évanouit de nouveau.

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