L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 28 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-28

28

 

Claire marchait devant Tommaso, sa silhouette fine paraissant glisser le long de la palissade métallique dressée à la hâte pour empêcher l’accès au lieu de l’attentat, au milieu du quartier de Tour et Taxis, le plus à la mode de Bruxelles pour l’extravagance et le luxe de ses constructions futuristes. En sortant du tramway souterrain, au-delà de la silhouette vieillotte de la gare du Midi et des friches désaffectées en attente de rénovation où achevaient de tomber en ruine les usines qui faisaient autrefois la fierté de l’industrie bruxelloise, on apercevait seulement la structure métallique, haute de plusieurs dizaines de mètres et en partie inachevée, de ce qui aurait dû devenir le futur siège de la Commission et du Parlement européens réunifiés géographiquement. Des pans de béton traversés de fer et, au milieu de la façade immense à demi élevée, un trou béant ouvert en demi-cercle, là où la charge avait explosé, constituaient tout ce qui restait d’apparent à distance de ce chantier pharaonique.

Tommaso pensa que Claire avait retrouvé toute sa maîtrise. Dans l’atmosphère chaude et enfumée du café, elle l’avait écouté décrire les destins d’architectes et des bâtiments qu’ils avaient conçus, déroulant le cheminement de sa pensée avec un calme grandissant. Elle avait oublié même pour un instant le geste machinal avec lequel elle faisait rouler sa petite pierre verte entre ses doigts, comme si l’inquiétude reculait à mesure qu’elle comprenait mieux les ressorts de sa pensée. Ils parlaient à voix basse pour éviter d’être entendus des tables peu éloignées, s’interrompant lorsque le ballet des serveurs pressés les frôlait. Elle avait posé seulement des questions courtes, précises :

— Pourquoi New York ? Moscou ?

Tommaso avait sorti une feuille de papier pour appuyer sa démonstration et tracé quatre colonnes.

— Si l’on revient aux dossiers de la Sorbonne et d’Auvergne, nous avons quatre catégories de villes ou de lieux, sans rien qui permette de les relier ni dans le temps, ni dans l’espace. Et puis pour quelques-uns de ces lieux, ces mêmes séries de calculs et ces points sur les plans. J’ai commencé par l’endroit que je connaissais le mieux : Jérusalem. Je savais qu’au lieu désigné par un point dans la carte se trouvait le signe de Tanit, celui auquel faisait référence le mémo ST, et qu’il y avait cinq autres signes sur ce site d’après Gowitz. Alors je suis reparti des croquis que nous avions et j’ai essayé de vérifier si les dessins géométriques de Jérusalem se retrouvaient aussi dans les autres sites. J’ai dû tâtonner car contrairement à Garcieux, qui a reconstitué les points à partir de sa formule et savait ce qu’il cherchait, je ne pouvais partir que d’un exemple. Et puis je ne maîtrise ni la dimension du temps – qui correspond je pense à la durée d’exposition pendant laquelle un individu reste dans un lieu – ni celle de l’espace – c’est-à-dire qu’un bâtiment se conçoit dans un plan à trois dimensions et que j’étais moi dans deux dimensions seulement. C’est pour cela que les calculs sur la plupart des bâtiments ne collaient pas. J’ai pris ceux pour lesquels le résultat était le plus parlant et ceux dont j’étais sûr qu’ils étaient concernés parce que les attentats y avaient eu lieu. Ce sont les deux premières catégories. La troisième correspond à ceux pour lesquels je n’ai pu établir ou comprendre les correspondances. La quatrième est celle des bâtiments qui n’ont pas été construits ou qui n’existent plus…

Il s’était interrompu en déplaçant sa chaise pour laisser passer un client qui alla s’installer un peu plus loin à une autre table.

— Comme par exemple ? reprit Claire.

— Par exemple le temple construit à Alexandrie, en 240 avant J.-C., par Dinocratès de Rhodes. Un temple unique, bâti en l’honneur du souverain régnant, Ptolémée Philadelphe, le descendant de la dynastie des pharaons fondée par un compagnon d’Alexandre. Le pharaon sentait que son pouvoir était sur le point de chavirer, il a tenté de remédier au mal en construisant un édifice inédit…

— « Remédier au mal », c’est-à-dire ?

— Je ne sais pas très bien. Mais je sais que ce temple était à nul autre pareil : une statue du pharaon déifié y flottait dans l’air, par un jeu d’attirance et de répulsion des matériaux utilisés.

— Et il a été détruit ?

— Quelques années plus tard, oui. Totalement. Et du jour au lendemain, Ptolémée Philadelphe a été balayé. Jusque-là, il a tenu, et du jour où le temple a disparu, son règne s’est écroulé.

— Alors ce serait de la magie !

— Non, pas de la magie.

Tommaso avait cherché le mot juste. Le garçon qui les avait servis s’approchait pour leur demander dans un sourire s’il pouvait encaisser le prix de leur consommation avant le changement de service.

— Quelque chose de mystérieux, avait poursuivi Tommaso en rangeant son portefeuille tandis que le serveur s’éloignait. Mais davantage comme une science perdue dont il ne subsisterait aujourd’hui que des bribes.

Il s’était penché vers Claire.

— Mais il y a plus récent : tu as entendu parler des projets d’Albert Speer ?

— L’architecte d’Hitler. J’ai vu le stade de Berlin…

— Mais tu n’as pas pu voir le Deutsche Stadion, son projet de stade destiné à accueillir les grand-messes de l’Allemagne nazie. Imagine un peu, un stade de quatre cent mille places au cœur de Nuremberg. Et tu n’as pas vu non plus le Grand Dôme, le projet de nouvelle chancellerie, le cœur du pouvoir rêvé, avec un hémicycle de cent cinquante mille places, couvert par un dôme immense culminant à deux cent quatre-vingt-dix mètres du sol. Rien d’étonnant à cela : ni l’un ni l’autre n’ont vu le jour. Ils sont restés à l’état de plan.

— Mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ? Qu’est-ce que les attentats et mon père viennent faire là-dedans ?

— Ces plans, ton père les a vus, étudiés, et il y a reconnu un essai de mettre en pratique des éléments de cette théorie disparue. Ces tentatives avortées lui ont permis cependant de mieux comprendre, et de repérer ensuite d’autres tentatives bien réelles, plantées au nez et à la barbe de l’humanité par leurs constructeurs, au cœur de notre quotidien.

— Moscou ? New York ?

— Eh oui, le tombeau de Lénine, le grand œuvre d’Alexei Victorovitch Chtchoussev, l’architecte à qui l’on doit l’autre lieu du pouvoir symbolique, le siège du NKVD, l’ancêtre du KGB. Le grand architecte tenu ensuite dans la surveillance la plus étroite par Staline, empêché de plus rien construire de sérieux, mais pas déporté, lui, comme si le nouveau tsar rouge craignait quelque chose de lui…

— Mais à New York, ce qu’Antoine est allé voir, c’est…

— Le siège de l’ONU, ma chère. Rien que cela. Bâti il y a soixante ans, en 1947.

— Et qu’est-il allé voir ?

— Il est allé vérifier qu’exactement là où je l’avais indiqué, sur la foi des travaux de ton père, se trouve ce signe, le même qu’à Jérusalem.

Il avait dessiné le signe de Tanit avant de retourner la feuille vers Claire.

— Quant aux attentats, reprit-il tandis qu’elle restait à contempler le petit dessin, j’ai vérifié pour deux d’entre eux, l’Assemblée nationale à Paris et Saint-Pierre de Rome. Ces deux édifices appliquent les mêmes règles de base, avec des variantes : autant de variations autour d’une même racine.

— Mais qui a commis ces attentats ? Et pourquoi là et pas ailleurs ?

— D’abord, rien ne dit que la série est finie. Mais j’ai remarqué une spécificité. Chacun des édifices visés comprenait une autre série de marquages faits par ton père, dans une autre couleur. J’ai cherché un moment avant de comprendre de quoi il s’agissait. Tous les édifices attaqués ont fait l’objet ou font l’objet de travaux récents réalisés par des sociétés différentes mais dans lesquels, à des niveaux différents, ou via un certain nombre de prête-noms, est intervenu le même bureau d’études. C’est ainsi que les accès à l’hémicycle, la salle où se déroulent les séances de l’Assemblée nationale, ont été entièrement remodelés ; et que des fouilles ont eu lieu en 2003, lors du creusement d’un parking dans l’enceinte du Vatican, sous la basilique Saint-Pierre de Rome.

Claire le regardait fixement.

— Je ne sais pas quel rôle jouait ton père. Mais il poursuivait une sorte de guerre. J’ignore pour, contre et avec qui il la menait. J’ignore selon quelles règles. Mais il ne fait aucun doute qu’il la menait.

— Et le bateau coulé au large de Carthage, dans tout ça ?

— Je crois que ton père ne dominait pas plus que les architectes qui l’ont précédé les règles en cause. Il en approchait l’existence seulement. Et il croyait que la clé était sur ce bateau.

Silencieuse, Claire avait continué de le fixer. Enfin, elle avait repris la parole pour glisser :

— Alors si nous sommes ici ?…

— C’est pour achever notre vérification, avait-il conclu en consultant sa montre.

La lumière commençait à décliner au-dehors.

— Viens, avait dit Tommaso en se levant, nous avons un peu de marche à faire…

Ils étaient sortis du café et avaient marché quelques minutes, le temps de trouver un nouveau taxi. Ils s’étaient fait déposer à quelque distance du lieu de l’attentat. Silencieux, ils se hâtaient à présent vers le site.

Ils longèrent la palissade au plus près, à pas rapides, jusqu’à sortir de la zone éclairée par les lampadaires ultramodernes alignés sur le trottoir large comme une rue moyenne du centre-ville. Tommaso fit signe qu’il fallait passer par-dessus. Il se baissa pour lui faire la courte échelle. Claire prit appui sur ses mains, sauta pour agripper le haut de la palissade de métal ondulé vert et y bloquer ses coudes. Puis elle se hissa et fit basculer son bassin et ses jambes. Tommaso l’entendit atterrir de l’autre côté. Il sauta à son tour, agrippa le haut de la palissade du bout des doigts et se hissa péniblement avant de franchir l’obstacle.

Ils restèrent immobiles un instant, attentifs aux bruits, puis à pas lents, courbés en deux, ils traversèrent la dalle à découvert. Trente mètres devant eux, les poutres métalliques tordues et à demi brûlées semblaient une sculpture monstrueuse d’un poulpe géant lançant ses tentacules en tous sens.

Ils atteignirent la façade et se coulèrent contre le mur.

— Qu’est-ce que tu veux trouver là-dedans ? murmura Claire. Il ne reste rien d’intact.

Il lui fit signe de ne pas parler et de le suivre.

Des pas crissaient sur les graviers qui parsemaient la dalle de béton grossière devant le bâtiment.

Tommaso s’effaça contre le mur et étira le cou pour couler un regard vers l’origine du bruit.

L’éclat d’un faisceau lumineux le fit se rejeter dans l’ombre. Il se retourna vers Claire et la saisit par le bras pour la pousser plus loin vers le trou d’ombre et le cratère à demi empli d’eau laissé par l’explosion.

— Des vigiles, chuchota-t-il comme elle le regardait d’un air interdit.

Tendant l’oreille, Tommaso n’identifia qu’un pas. Il respira avec plus de soulagement : pas de chien et un seul homme. Collé au mur, il attendait en retenant sa respiration.

L’ombre précédait le garde. Tommaso jugea qu’il devait être petit et pas de la première jeunesse. Il attendit sans bouger que l’homme tourne la courbure de la façade qui le masquait. L’autre progressait prudemment, d’une démarche un peu maladroite. Tommaso entendit sa respiration puis aperçut son visage. L’autre l’aperçut à son tour. Il ouvrit la bouche pour crier et tenta de saisir le talkie walkie pendu à sa ceinture. Sans lui en laisser le temps, Tommaso le percuta de toutes ses forces en pleine poitrine. Souffle coupé, l’homme chuta lourdement avec un cri étouffé. Tommaso hésita puis se pencha pour l’attraper par le col de son blouson et le remettre debout. L’homme essaya de l’agripper dans un geste machinal. Tommaso le frappa de nouveau au ventre puis lui assena un coup de genou dans le menton qui l’envoya rouler au sol sans connaissance.

Essoufflé, Tommaso attendit une seconde pour s’assurer qu’il n’entendait plus rien puis prit le temps de pousser l’homme le long du mur avant de plonger lui aussi dans l’obscurité.

— Par ici, chuchota Claire.

Tapie dans l’ombre, elle se tenait à droite du trou ouvert par l’explosif.

Tommaso se rapprocha à pas prudents.

— Il ne faut pas perdre de temps, glissa-t-il.

Pétrifiée, Claire regardait le corps allongé.

— Il est mort ?

— Non, assommé seulement, mais je ne sais pas pour combien de temps. Dépêchons-nous.

À sa suite, elle se baissa pour passer sous le ruban jaune qui indiquait « police – investigation en cours – interdiction de pénétrer » en français, anglais et flamand.

Ils progressaient lentement à présent, attentifs aux pièges que recélait chaque pas : ossature métallique d’un bloc de béton éventré, cavité masquée où l’on pouvait glisser une jambe en une seconde.

Tommaso se retourna soudain en entendant Claire déraper sur une dalle posée en équilibre. Il attrapa sa main et l’attira jusqu’à lui.

— Par là, murmura-t-il en désignant une porte dont le chambranle était demeuré à peu près entier.

Un escalier s’ouvrait sous leurs pas. Marche à marche, presque à tâtons, ils descendirent les degrés. Claire se tenait derrière Tommaso, assez proche de lui pour le toucher. Vingt marches plus bas, ils étaient presque dans l’obscurité complète. Des gouttes d’eau perlaient le long de groupes de fils électriques arrachés. Le plafond n’avait pas encore été posé mais la plus grande partie des câblages se tordaient contre la voûte de ciment, lançant dans la pénombre des reflets cuivrés.

Tommaso sortit une lampe torche étroite. Le pinceau de lumière balaya les murs des trois couloirs qui partaient du palier où ils étaient arrivés.

— Celui de droite mène aux commissions. Celui de gauche à la présidence. Celui du centre au cabinet des ministres et aux salles de réunion.

— Ils avaient prévu des bureaux en sous-sol ? s’étonna Claire.

— Non, ce sont des salles de réunion, répondit-il.

— Comment tu sais tout ça ?

Il eut un demi-sourire.

— J’ai une excellente documentation…

Ils avancèrent vers le couloir central. Vingt mètres plus loin, il était obstrué par des blocs de pierre tombés de la voûte écroulée.

Tommaso désigna une porte à demi ensevelie. Claire hésita. Il hocha la tête pour confirmer, et sans attendre, s’agenouilla pour se glisser dans l’anfractuosité.

L’atmosphère à l’intérieur était saturée de poussière qui collait au palais et au nez de Tommaso et de Claire. Ils pressèrent des mouchoirs sur leur visage, avançant à présent courbés, Tommaso comptant en silence ses pas.

L’archéologue s’arrêta et se retourna vers Claire en indiquant le plancher.

— Ce doit être là, murmura-t-il en s’agenouillant.

À tâtons, sa lampe entre les dents, il chercha la jointure entre les larges dalles de plastique posées au sol.

Il se redressa à demi en prenant sa lampe dans une main.

— Aide-moi. Ils ont posé l’isolation en plastique, pas encore le soubassement du futur parquet. C’est seulement fixé, pas même collé.

Claire se mit à genoux à son tour et joignit son effort au sien. La dalle de plastique se souleva puis céda d’un coup. Ils la levèrent et la basculèrent en arrière. La poussière agitée par le mouvement les fit reculer en se protégeant le visage pour ne pas être aveuglés.

Ils attendirent quelques instants que le nuage retombe puis Tommaso pointa la lampe sur la surface qu’ils avaient dégagée.

À ses côtés, Claire tendit la main vers le pavement. Elle toucha le sol de ciment et se raidit. Tommaso sentait une étrange émotion l’envahir. À son tour, il posa la paume à plat sur le sol : là, sous ses doigts, profondément gravé dans la dalle, se dessinait, aisément reconnaissable, le signe tracé par Tommaso deux heures auparavant sur sa feuille dans le café ; un cercle surmontant un trait horizontal et un triangle.

 

*

 

Tommaso regarda le train franchir au ralenti les balises de zone protégée de la gare. Le convoi poursuivit encore un instant en ligne droite le long du quai, puis s’inclinant sur la gauche, entama une longue courbe tandis que le bruit qui s’éloignait indiquait que le conducteur venait de mettre pleins gaz.

Même à cette distance, Tommaso imaginait aisément Claire, la tache de ses cheveux courts apparaissant par intermittence entre les deux dossiers de la première rangée du premier wagon.

Ils étaient ressortis du chantier aussi prudemment qu’ils y étaient entrés et s’étaient éloignés à pied, après avoir jeté dans une poubelle les survêtements poussiéreux qu’ils portaient par-dessus leurs vêtements. Ils avaient marché un moment en silence. C’est Claire qui avait parlé la première.

— Qu’est-ce que ça veut dire, Tommaso ? Ce signe caché, là, et dans les autres bâtiments ?

Tommaso jetait par instants un coup d’œil machinal derrière eux. Dans la rue, la fraîcheur commençait à tomber. Une Mercedes passa en trombe, puis le silence reprit ses droits.

Tommaso tourna le visage vers elle.

— C’est une marque. Une tradition. Les architectes ont toujours signé de manière symbolique les édifices qu’ils construisaient. Et souvent de manière cachée. Au Moyen Âge, les tailleurs de pierre qui ont contribué à bâtir les cathédrales posaient leur marque au burin sur le côté de la pierre destiné à demeurer invisible. Ils perpétuaient une tradition plus ancienne, venue d’Égypte, dans laquelle les signatures des artisans désignaient les points de force des constructions, là où leurs bâtisseurs pensaient que passaient les flux d’énergie.

— Et ceux qui ont fait ces marques, ils croient cela ?

— Je ne sais pas. Je crois que ces inscriptions sont avant tout un code, une manière entre ceux qui partagent tout ou partie du secret que nous recherchons de témoigner de leur projet. Ce dont il s’agit, c’est ce qu’il nous faut découvrir maintenant.

Ils continuèrent un instant en silence.

— Et maintenant ? interrogea encore Claire.

— Maintenant, nous allons rejoindre Antoine en Espagne. Mais séparément. Par voie aérienne, la circulation à deux serait trop dangereuse. Et je préfère passer inaperçu. Toi tu rentres à Paris, tu récupères les archives à la consigne de la gare du Nord et tu attends que je te contacte pour te faire venir.

Cette fois, Claire n’avait pas protesté.

Tommaso attendit que le train ne soit plus qu’un point à l’horizon puis retourna vers la voiture de location qu’il avait laissée sur le parking à ciel ouvert près de la gare du Midi. Il traversa de nouveau le hall et sortit pour couper le trajet plus long par la galerie vitrée destinée à protéger les voyageurs des intempéries. Il hésita à poursuivre par l’esplanade puis se résolut à gagner l’abri plus discret de la promenade le long de laquelle s’étendait le parking. Il parcourut deux cents mètres, entra dans le parking et monta au premier niveau. La Ford bleue qu’il avait louée en arrivant pour préparer la suite attendait là, garée en épi.

Venant en sens inverse, l’homme qui s’arrêta à sa hauteur portait des lunettes noires. Ses cheveux longs et bouclés tombaient sur ses épaules. Tommaso le dévisagea avec un mouvement de recul. L’autre désigna la cigarette qu’il avait entre les lèvres et mima le geste de l’allumer avec un briquet.

Tommaso sonda machinalement les poches de son jean puis ouvrit les mains pour signifier qu’il était désolé. L’homme fit signe avec un sourire que ce n’était pas grave. Jugeant que cet entretien muet était clos, Tommaso se détourna pour poursuivre sa route.

L’ombre au-dessus de sa tête passa trop vite pour qu’il puisse même se retourner. Un bras se referma autour de sa gorge, l’étranglant à demi. Il sentit deux autres mains se saisir de ses bras, et une silhouette jaillit de derrière une voiture. Il essayait de desserrer l’étau lorsqu’il sentit une aiguille s’enfoncer dans son cou. Il donna un dernier coup de reins avant que ses jambes ne se dérobent sous lui. Il tenta encore de crier, mais il ne sentait plus ses lèvres. Un froid glacial l’envahit. Ses yeux se brouillèrent. Dans le tunnel sombre où il s’enfonçait, il vit seulement l’homme aux lunettes noires arracher sa perruque. Puis plus rien.

 

*

 

La première chose que sentit Tommaso en se réveillant fut une puissante odeur de kérosène qui lui provoqua un haut-le-cœur. Allongé, il manqua s’étouffer en vomissant. Il essaya de bouger pour se redresser et réprima un gémissement quand la barre qui enserrait son cou heurta sa gorge meurtrie. Il ouvrit les yeux dans la plus profonde obscurité. Un tissu ou une capuche opaque lui cachait le visage. Il respirait à peine et sa tête le faisait horriblement souffrir. Il attendit quelques instants que le spasme se calme et s’efforça de contrôler sa respiration haletante. Il essayait de rappeler à lui les souvenirs de ses cours de plongée, lorsqu’il fallait apprendre à surmonter l’anxiété : obscurité, manque d’oxygène, pression excessive et douleurs à la tête… La réminiscence de ces situations familières desserra un peu l’étau d’angoisse qui lui broyait le cœur.

Tommaso se concentra pour analyser les informations autour de lui. Il était allongé sur ce qui ressemblait à une plaque de tôle. Des liens lui maintenaient les pieds, les bras, le corps et le cou, rendant tout déplacement impossible. La plaque trépidait légèrement et une odeur de gas-oil écœurante régnait autour de lui. Il sentait aussi l’odeur surchauffée de l’atmosphère et le bruit lancinant d’un moteur. Un bourdonnement caractéristique le fit sursauter. En dessous de ses jambes, un train d’atterrissage était en train de se déployer.

Un avion. Une douleur plus vive lui vrilla les tempes, interrompant sa pensée. Des taches de couleur surgissaient devant ses yeux. Il serra les dents pour ne pas s’évanouir. De nouveau, il avait du mal à respirer. Une sueur froide coulait sur son torse. Il crut qu’il avait perdu connaissance. Un virage plus prononcé et le vrombissement des moteurs le ramenèrent à la conscience. Il sentit le choc des roues sur la piste d’atterrissage, et le rugissement des freins mêlé à la poussée inversée des réacteurs.

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