L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 6 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-6

6

 

Un liquide chaud coulait sur sa joue. Tommaso ouvrit la bouche pour respirer et manqua de s’étouffer en avalant un mélange de poussière agglutinée au goût métallique de sang. Il tenta sans succès de bouger sa main droite. La douleur irradia son bras jusqu’à son épaule. Il grimaça, respira profondément et se força à ouvrir les paupières. Des éclats de lumière dansaient devant ses yeux. Il essaya d’accommoder avec peine. La plinthe du mur dansait face à lui. Il referma les paupières et s’efforça de se concentrer en les rouvrant pour porter son regard plus haut. La masse du canapé Chesterfield noir lui bouchait la vue. À demi renversé au-dessus de lui, celui-ci l’avait protégé comme un paravent, limitant l’effet de souffle et absorbant les éclats de verre qui avaient déchiqueté des accoudoirs. Une plaque de plâtre tombée du plafond et dont les éclats maculaient le cuir gisait à côté, bloquant son poignet droit. Il parvint à grand-peine à se mettre à genoux et entreprit de dégager avec sa main libre son bras droit. Son pantalon et sa chemise étaient déchirés, il lui manquait une chaussure. Il réussit à libérer son bras. La douleur l’élançait de la main jusqu’à l’épaule. Il avait du mal à le plier, mais les coupures lui semblèrent peu profondes et il n’y avait pas de fracture. Il tâta sa tête pour s’assurer qu’il n’avait pas d’autres blessures. Ses cheveux étaient poisseux et humides. Sa main était rouge de sang. Il se releva, s’approcha à pas lents de la glace accrochée au-dessus de la cheminée de briques. Elle était brisée et couverte de poussière. Il essuya avec précaution le miroir. Dans la pénombre, son visage se reflétait en exemplaires multiples dans la partie gauche brésillée. Dégageant ses cheveux avec sa main en coupe, il examina tant bien que mal le haut de son front, là où le cuir chevelu avait éclaté.

— Mais bon Dieu, que s’est-il passé ? murmura-t-il.

Il songea soudain qu’il ne savait pas combien de temps s’était écoulé. Il baissa machinalement les yeux vers son poignet gauche où il portait sa montre, mais les aiguilles s’étaient arrêtées sous le verre fendu. Il l’appuya contre son oreille. Il eut un geste de dépit et se retourna à la recherche d’une pendule.

C’est alors seulement qu’il aperçut Lowell. Allongé sur le dos face à la fenêtre, son corps long et mince désarticulé dans une posture grotesque, les bras et les jambes étalés en tout sens, il ressemblait à un pantin abandonné au milieu d’un jeu. L’éclat de verre qui lui avait tranché la gorge gisait à côté de lui, dans la mare de sang qui s’étalait en suivant les rainures du parquet. Tommaso déglutit avec difficulté. Il essaya de se rappeler les derniers instants. Ils parlaient, il était assis sur le canapé, l’avocat face à lui dans un des fauteuils ; et puis soudain…

Il s’approcha, les jambes molles. Un bruit de sirène déchira le curieux silence qui régnait dans le bâtiment. Tommaso tendit l’oreille sans percevoir aucune voix ni le bruit d’aucun pas au rez-de-chaussée. Le souffle d’air qui traversait les fenêtres aux vitres brisées était doux et tiède. Il consulta son portable, mais il n’avait pas de réseau. Il décrocha le téléphone fixe : pas de tonalité. Il alla jusqu’à la porte, l’ouvrit. Sur le palier régnait un silence identique. La moquette bleue était couverte de poussière et le plafond était en partie écroulé là aussi.

— Mademoiselle ?

Sa voix lui parvint, lointaine. Il se rendit compte que le bourdonnement qu’il percevait depuis un moment était l’écho de ses tympans assourdis.

Il laissa passer un instant puis reprit plus fort.

— Il y a quelqu’un ? Ohé, il y a quelqu’un ?

Seul un craquement sinistre lui répondit. Levant les yeux vers le trou béant dans le plafond, Tommaso longea le mur jusqu’à l’autre porte du palier. Il la poussa lentement. Il n’y avait pas de lumière lorsqu’il actionna l’interrupteur, mais il distinguait le lavabo et une autre porte qui devait donner sur les toilettes, pensa-t-il. Avec soulagement, il tourna à tâtons le robinet et glissa sa tête sous l’eau glaciale. Il frotta doucement ses cheveux collés par le sang. La morsure de l’eau était vive là où la plaie était ouverte, mais il lui sembla que le froid ravivait son esprit et l’aidait à calmer la nervosité qui faisait trembler sa main ankylosée.

Il resta un moment encore assis par terre sur le carrelage, puis se résolut à retourner sur le palier. Il s’appuya au chambranle et son regard parcourut face à lui l’espace dévasté du bureau. Il pensa qu’il ne fallait pas rester là lorsque ses yeux s’arrêtèrent, accrochés par un clignotement verdâtre. Il avança d’un pas encore chancelant jusqu’au bureau, contournant un fauteuil éventré. Au milieu des meubles renversés, criblés d’éclats de verre, des dossiers déchirés aux pages essaimées partout à travers la pièce couverte de poussière, l’écran plat de l’ordinateur était resté dressé sur le bureau. Tommaso balaya les papiers épars et les morceaux de plâtre d’un revers de main pour dégager le clavier à demi enfoui. Stupéfait, il vit de nouveau au-dessus des touches l’éclat des diodes vertes dont il avait aperçu le reflet. L’ordinateur n’avait pas cessé de fonctionner. Il avait seulement basculé sur sa batterie et le clignotement signalait qu’il allait se mettre en veille. Tommaso exhuma la souris et la déplaça sur le bureau.

« Allez, allez, tu vas pas t’endormir maintenant… »

L’ordinateur émit un bruit de soufflement avant de se remettre en marche. La lueur de l’écran se reflétait à présent dans le miroir brisé. Tommaso redressa le fauteuil renversé à côté de lui et s’assit. L’appareil était automatiquement ouvert sur la messagerie de Lowell. Il cliqua sur l’accès aux messages archivés et commença à descendre lentement, parcourant des yeux le résumé de chaque message qui s’affichait dans la fenêtre de droite. La plupart faisaient référence à des dossiers. Aucun nom ne lui était familier. Il réfléchit un instant puis tapa « Mac Donnell » dans le moteur de recherche. Le petit sablier clignotant apparut. Cinq secondes passèrent sans aucune nouvelle. Une rafale de messages s’afficha. Trois, cinq, sept, huit. Tommaso approcha légèrement son visage de l’écran et cliqua sur le premier. Puis sur le deuxième et le troisième. En se baissant, il vérifia que l’imprimante sous le bureau fonctionnait aussi pour imprimer tous les e-mails où il était cité. Il bascula ensuite sur le carnet d’adresses et le fit défiler jusqu’à trouver le nom qu’il cherchait. Il imprima également cette fiche, plia les feuilles avant de les glisser dans la poche arrière de son pantalon. Enfin, il referma la fenêtre et se leva.

 

*

 

Le centre de Londres était en proie à une totale désorganisation, traversé de hordes de salariés chassés de leur bureau et qui, faute de métro, s’efforçaient de regagner leur domicile à pied ou tout au moins de s’écarter de la zone quadrillée par des voitures de police et des ambulances roulant sirène hurlante dans les rues encombrées de piétons. Çà et là, des postes de la Croix-Rouge proposaient assistance aux blessés et les policiers essayaient de mettre en place des barrages pour faciliter la circulation des véhicules d’urgence. La plupart des passants ne présentaient pas de blessure mais personne ne regardait Tommaso avec une trop grande surprise. L’archéologue repoussa aimablement les secouristes qui voulaient l’aider et se laissa porter par la foule jusqu’à Westminster. Là, il s’accouda un instant aux barrières qui empêchaient de s’approcher davantage du Parlement. Un incendie faisait rage dans le corps du bâtiment, les flammes rougeoyant à travers les trous béants des fenêtres. Tous les immeubles environnants donnaient l’impression d’avoir été bombardés. Et au milieu d’eux s’ouvrait une sinistre saignée là où la tour de Big Ben s’était effondrée, écrasant un pâté de maisons. Tommaso resta un moment abasourdi par le spectacle qui paraissait sorti d’un film catastrophe. Une sensation irréelle émanait de cette vision d’horreur, comme si ces immeubles n’avaient pu être réellement faits de ciment et d’acier. Quelque chose en lui se refusait à accepter l’image qui s’imprimait sur la rétine de son œil. Il sentait son cœur battre et s’efforça de contrôler l’émotion qui lui écrasait la poitrine. Autour de lui, des dizaines de passants, certains portant des pansements, les vêtements déchirés, demeuraient dans la même attitude immobile, les mains serrées autour du fer des barrières, protections dérisoires posées au milieu du chaos. Des secouristes passaient en courant. L’un d’eux bouscula Tommaso dans sa hâte, le repoussant contre la barrière. Il se retourna en s’excusant d’un geste, sans interrompre sa course, tandis que l’archéologue rétablissait son équilibre. Il le regarda disparaître en direction du fleuve.

Quelques instants après, Tommaso contournait la place et gagnait la Tamise au niveau d’Embankment. Il traversa Tower Bridge. Deux heures plus tard, exténué, il atteignait son hôtel. Les communications téléphoniques étaient encore suspendues, mais il put envoyer un e-mail à sa femme et un autre à Antoine. Puis il se laissa tomber sur son lit et s’endormit comme une masse.

 

*

 

Lorsque le double bip de la sonnerie anglaise du téléphone le réveilla, il faisait nuit noire. À tâtons, il chercha le combiné, se retournant sur son épaule blessée qui se rappela brutalement à son souvenir. Il grimaça en décrochant. La voix d’Antoine lui arracha un sourire tandis qu’il essayait de renouer le fil des derniers événements.

— Bon Dieu, tu étais où ? Ça va ? J’ai eu une peur bleue !

Il attrapa le téléphone de sa main libre pour pouvoir s’asseoir et croisa les jambes. Sa tête l’élançait et il avait l’impression d’avoir des bleus partout.

Le décor léché et banal de cette chambre d’hôtel international – moquette et rideaux bleus, appliques de bois, écran plat – lui paraissait surréaliste.

— Ça va, s’entendit-il répondre d’une voix d’outre-tombe. Je suis à peu près entier.

Il y eut un silence.

— La ville est en état de guerre. C’est incroyable. Tu ne peux pas imaginer. J’ai vu Big Ben couché au milieu de la place, il y a des immeubles en feu…

Antoine le coupa.

— À peu près entier ça veut dire quoi ?

— Je ne sais pas ce qui s’est passé. Tu dois en savoir plus que moi. J’étais chez Lowell quand tout a explosé. Je me suis réveillé je ne sais pas combien de temps plus tard, avec deux ou trois coupures, et puis je suis rentré ici.

La voix d’Antoine se teinta d’inquiétude.

— Les images sont dingues, ça défile en boucle, on dirait Beyrouth ou le 11 Septembre… Ils parlent d’une bombe, à l’intérieur du Parlement, d’une ou plusieurs voitures piégées dans le parking… Après Paris, les types étaient déjà sur les dents, mais là…

Tommaso soupira. Tout en écoutant son ami, il s’était levé et, coinçant le combiné sous son cou, avait retiré sa chemise couverte de sang. Le reflet que lui renvoyait la glace faisait peur : le sang avait coulé de nouveau sur son front et sa joue, sans qu’il en ait conscience, et ses vêtements portaient des auréoles rougeâtres. Il saisit la télécommande et alluma la télévision sur BBC World. L’image de Big Ben éventré s’étalait sur l’écran. Le sous-titre « London bombing » était éloquent.

Antoine attendit un instant puis, le silence s’éternisant, reprit :

— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?

— Il voulait nous confier un chantier de fouille pour le compte d’un de ses clients. Prêt à payer cher. Ça, c’est pour le positif.

— Ça se passe où ?

— Au large de la Tunisie. Assez loin pour qu’ils nous foutent la paix. Où exactement, je ne sais pas, mais pas si profond d’après ce que j’ai vu. Je n’ai pas le détail bien sûr, ils ne sont pas fous. Il m’a dit d’abord que si tout avançait bien, il me passerait les éléments topographiques la semaine prochaine…

Antoine le coupa d’une voix impatiente :

— Quelle époque ?

— Frégate, 1867. Bourrée d’antiquités carthaginoises. Affrétée par le Louvre et jamais remontée.

Il s’interrompit une seconde. Antoine reprit d’une voix toujours aussi peu assurée.

— Pourquoi tu dis côté positif ?

— Après avoir passé des heures à m’expliquer son truc, il a tourné casaque en une seconde à cause d’un coup de fil. Il me proposait un pont d’or et voulait tout tout de suite. Et puis une seconde après il voulait tout arrêter. Et j’en suis là…

Tommaso sentit la déception dans la voix de son ami.

— Il t’a donné des explications ?

— Rien. Des conneries. Je lui ai dit que je voulais parler à son client.

— Il t’a donné son identité ?

Tommaso soupira.

— Non. Il est mort.

Cette fois, Antoine s’étrangla.

— Il est quoi ? rugit-il.

Tommaso se laissa retomber sur le lit.

— Lowell est mort. Ils s’étaient tous barrés mais lui a pris un éclat de verre.

— Oh merde.

— Mais j’ai déniché le nom du client. Il habite Paris. Dès que j’arrive à quitter cette ville je vais lui rendre une petite visite. Il faut que tu me trouves des choses sur lui. Je n’ai que son e-mail et son adresse. Il s’appelle Garcieux et son e-mail est pgarcieux@hotmail.com.

Il y eut un long blanc avant qu’Antoine ne reprenne la parole, la voix bougonne.

— Putain, Tommaso, tu crois pas qu’il vaut mieux laisser tomber ? T’as déjà de la chance d’être passé à travers l’attentat.

Tommaso sentit un peu d’énergie regagner sa voix quand il prononça d’une voix nette :

— Mais l’attentat n’a rien à voir avec ça ! Je veux savoir. Il n’était qu’un intermédiaire. De toute façon, je dois aller à Paris pour voir Mathilde. Je veux savoir ce qu’il en est. Que ce type me dise de quoi il s’agit. Si nous avons juste perdu notre temps ou s’il y a encore une chance.

— Tu es sûr que tu vas bien ? Tu as vu un médecin ? Et tu as signalé quelque chose sur ce que tu as fait, sur Lowell ?

Tommaso laissa son regard glisser sur les toits de la capitale anglaise. Au loin, le concert ininterrompu des sirènes s’interrompit un instant pour reprendre aussitôt de plus belle.

— Pourquoi ? Ne sois pas idiot, c’est tout le cœur de Londres qui a explosé, ils ne vont pas m’accuser de meurtre…

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