L'Ordre du Monde
Chapitre-3
3
Le vent était tombé avec la nuit, laissant l’Aquilon presque immobile au milieu d’une mer d’huile qui se confondait à l’horizon avec le ciel sans lune. Debout sur le pont, les poings serrés au fond de ses poches, Tommaso ne parvenait pas à retrouver son calme. Une heure s’était écoulée depuis que les douaniers espagnols étaient repartis. Mais le sang de l’archéologue continuait à bouillir. L’effort fait sur lui-même pour éviter d’exploser devant les exigences tatillonnes de la police avait épuisé sa capacité de flegme. Il ne parvenait pas à se sortir de la tête le ton neutre de l’officier qui commandait la vedette. « Peut-être ne vous l’a-t-on pas demandé, ce formulaire, avait constaté le fonctionnaire d’une voix morne, la tête légèrement inclinée sur son épaule. Mais il le faut. Et je ne peux que constater que vous ne l’avez pas… »
Un craquement derrière lui lui apprit qu’Antoine approchait. Il soupira et se retourna, cherchant sans guère de succès à se forcer à sourire.
Antoine acheva d’essuyer ses mains noires de graisse sur un chiffon et leva sur lui un regard interrogateur. Tommaso ne savait pas vraiment si l’inquiétude portait sur leur campagne de fouilles ou sur son propre état de nerfs.
— Au moins, on devrait éviter que le moteur tombe en rade cette nuit, commenta son second. J’avais raison de m’inquiéter de ce bruit et ça ne pouvait pas attendre. Il fait une chaleur en bas dans la cale ! ajouta-t-il en s’essuyant le front, laissant une traînée noirâtre au-dessus de ses sourcils.
Tommaso acquiesça d’un hochement de tête. Antoine glissa le chiffon dans une poche de son short.
— Bon, et pour nos visiteurs de tout à l’heure, qu’est-ce qu’on va faire ? reprit-il.
L’archéologue frotta ses paumes l’une contre l’autre en silence avant de répondre.
— Que veux-tu qu’on fasse ? Nous avons un droit de fouille, et un permis d’exclusivité de trois mois avec tous les tampons qu’il faut, les autorisations croisées des Espagnols, des Hollandais et des Français. On ne peut pas être plus en règle… Et ces pingouins viennent encore inventer de nouvelles contraintes ! Si on réussit déjà à éviter d’être obligés de rentrer à Valence pour attendre qu’ils se mettent d’accord avec eux-mêmes, on pourra être contents.
— Tu crois que c’est de l’incompétence, de la bureaucratie ou plus grave ?
Tommaso tapota machinalement le garde-fou. Il baissa les yeux sur les vagues couleur d’encre.
— J’espère surtout que ce n’est pas un concurrent qui a eu vent de nos recherches et cherche à se remettre dans le jeu. Mais en tout cas, ce que je sais, c’est qu’on n’a pas les moyens de s’amuser à attendre. L’immobilisation nous coûte trop cher. Je ne crois pas que notre cher banquier, ajouta-t-il d’une voix grinçante, soit décidé à nous soutenir beaucoup plus longtemps si ce genre de plaisanterie devait continuer… Nom de Dieu, quand je pense à ce qu’il y a là-dessous ! Nous sommes au bord de réussir ce que nous attendons depuis des années, et si ça se trouve, nous allons mourir guéris. On va quand même pas rater tout ça pour un retard de trois semaines qui va faire exploser notre trésorerie et nous mettre en faillite !
Sa voix se chargeait à nouveau de colère. Il regarda son ami.
— Pas d’autres mauvaises nouvelles, sinon ? Ou bonnes ? N’hésite pas !
L’ironie tomba à plat.
— Sais pas, répondit seulement Antoine d’un air gêné. Mais un avocat anglais a appelé aujourd’hui. Il avait l’air vachement pressé que tu le rappelles. Il vient d’envoyer cela. Je l’ai trouvé dans le cockpit, en remontant de la cale.
Tommaso baissa le regard vers le fax que lui tendait Antoine d’une main hésitante. Sous la lumière pâle de la nuit, il pensa que cette journée pleine de promesses était décidément en train de tourner mal.
— Finissons-en, laissa-t-il tomber d’un air sinistre en se dirigeant vers le poste de pilotage.
*
— Monsieur Mac Donnell ? John Lowell. Je suis ravi de vous entendre.
La liaison satellite était excellente, ajoutant à peine un petit éclat métallique dans la voix. L’avocat parlait un anglais à l’accent raffiné. Tommaso posa le combiné sur son socle, activant la fonction mains libres.
— Qui vous a donné mon nom ?
— Mon client, monsieur Mac Donnell, suit de très près tout ce qui se fait dans l’univers de l’archéologie sous-marine et ce n’est pas un monde si étendu. Les compétences y sont rares…
Les mains posées à plat sur le plan incliné des écrans de contrôle, Tommaso tapotait du pied sur la barre d’acier courant le long du tableau de bord.
— Au fait, maître, au fait. J’ai eu une longue journée et j’aimerais pouvoir aller me reposer.
— Oui, oui, bien sûr. Mon client…
Tommaso le coupa d’un ton faussement détaché.
— Qui est ?…
L’avocat laissa passer une seconde avant de reprendre.
— Hum, c’est sans importance. Mon client préfère conserver l’anonymat, pour l’instant tout au moins. Mon client, disais-je, souhaite vous confier une tâche de recherche discrète mais très intéressante et très bien rémunérée.
Tommaso fit tourner sur lui-même le fauteuil de l’officier de quart fixé au sol à côté de lui.
— J’ai un chantier en cours.
— Un chantier qui se déroule dans des conditions difficiles, me suis-je laissé dire.
La voix de Tommaso se fit glaciale.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire, reprit l’avocat, que vos contraintes financières ne sont pas passées inaperçues. Vous vous êtes beaucoup endetté sur la route que vous suivez, et le monde où vous naviguez est cruel.
Le mystérieux interlocuteur soupira.
— Mettons que je vous offre une diversion de quelques semaines ou de quelques mois qui vous remettra à flot – Tommaso préféra ne pas relever la connotation humoristique de la métaphore – et vous permettra par la suite de reprendre confortablement votre chantier.
Tommaso adopta un ton méfiant.
— Pourquoi est-ce si pressé ?
— Il entre dans ce dossier un grand nombre d’éléments d’urgence et de confidentialité. C’est aussi pour cela que vous avez été… pressenti.
Lowell pesait ses mots, faisant précéder chaque adjectif d’une imperceptible suspension.
— Vous êtes efficace, vous n’avez pas froid aux yeux…
« Vous êtes assez détesté, solitaire, endetté et discrédité pour n’être pas en mesure de devenir une menace ou d’aller vous plaindre ailleurs », compléta Tommaso intérieurement.
— Mais nous parlerons de tout cela de visu, si vous acceptez de venir me rencontrer à Londres, poursuivait l’avocat d’un ton enjoué. Le plus tôt sera le mieux, bien entendu. Ce genre de matière ne se traite pas au téléphone et mon appel avait juste pour objet de m’assurer de l’exactitude de mes renseignements et de votre intérêt de principe.
— Des renseignements que vous tenez de qui ?
— Vous avez beaucoup d’ennemis, monsieur Mac Donnell, et de nombreuses personnes sont prêtes à dire du mal de vous. Mais à l’inverse, vous bénéficiez de recommandations flatteuses…
Tommaso s’efforçait de conserver un ton neutre et indifférent.
— Comme par exemple ?… demanda-t-il.
— Jeremy Baldwin, par exemple. Le consul d’Angleterre à Palerme ne tarit pas d’éloges sur vous. Il m’a assuré de votre confidentialité et de votre sérieux.
Tommaso prit un instant pour répondre. Des années s’étaient écoulées depuis sa dernière rencontre avec Jeremy Baldwin, un des plus vieux amis de son père, diplomate comme lui, passé par les services spéciaux britanniques. Il avait coupé avec lui comme avec la plupart des figures de sa jeunesse, sans bien savoir pourquoi, pris par le quotidien. Et c’était Jeremy qui engageait sa crédibilité pour l’aider, imaginant sans doute ou connaissant de loin ses difficultés financières…
Il s’efforça de ne pas laisser transparaître sa surprise ni l’émotion que suscitait en lui cette marque de confiance surgie du passé.
— Nous parlons bien de la même chose, en termes financiers ?
Tommaso devina le sourire de l’avocat.
— Non.
Lowell laissa un temps avant de poursuivre.
— Nous parlons de beaucoup plus. Vous êtes endetté à hauteur de cinq cent mille livres, c’est exact ?
Un frisson traversa le dos de Tommaso, qui garda le silence.
— Eh bien, non seulement nous pourrons effacer vos dettes, mais vous pourrez gagner bien davantage…
*
Tommaso sortit du poste de pilotage avec un goût étrange dans la bouche. Tout allait si vite ! Après la joie de la plongée et la frustration d’un nouveau probable retard capable de dissoudre son rêve à l’instant de le toucher, cette conversation téléphonique le faisait rebondir vers un nouvel espoir. Un espoir ténu, mais auquel il avait désespérément envie de se raccrocher, pour ne pas renoncer. De toute façon, il n’avait pas le choix. Cet argent était une chance inespérée.
Il avait réussi à joindre Jeremy Baldwin dans la foulée de sa conversation. Il avait été ému de retrouver la voix aux accents un peu traînants et à l’intonation toujours blasée.
Jeremy avait pris de ses nouvelles comme s’ils s’étaient quittés la veille. Il lui avait dit attendre son coup de fil et avait confirmé avoir été approché, via un membre de son club londonien, par un avocat qu’il ne connaissait pas personnellement, cherchant à savoir ce qu’il fallait penser de lui.
Tommaso l’avait remercié avec chaleur, lui avait parlé un peu de sa situation, sans en détailler les difficultés mais en imaginant sans peine que Jeremy les connaissait. Ils s’étaient quittés sur une invitation de Baldwin à venir le visiter à Palerme. « Tu verras, il n’y a pas mieux en matière archéologique et sous-marine, tu vas adorer cet endroit… »
Antoine attendait en fumant. Sa cigarette aux lèvres, il vérifiait la tension des amarres qui soutenaient la chaloupe au-dessus du pont. En entendant la porte s’ouvrir, il se retourna et tira sur sa cigarette avant de l’éteindre contre le plat-bord et de la glisser dans une poche de son short.
Le geste n’échappa pas à Tommaso qui ne put s’empêcher de sourire, comme chaque fois qu’il voyait reparaître chez Antoine les manies de l’amoureux fou de la mer et de sa protection.
— Alors ? dit celui-ci, inquiet.
Tommaso laissa passer un instant avant de répondre.
— Alors je ne sais pas si c’est le Ciel qui l’envoie ni si ce type est vraiment sérieux, mais il a peut-être en main notre seule chance crédible d’éviter d’être liquidés avant d’avoir pu mener à bien ce chantier…
Il désigna la plate-forme de poupe.
— L’hélico est en état ? Parce que je pars à Londres demain.
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