L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 38 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-38

38

 

Le directeur adjoint Brandon Kersey baissa la tête et accéléra le pas pour sortir de la zone dangereuse. Les pales du rotor faisaient onduler l’herbe à la ronde et créaient des turbulences qui soulevaient sa veste pied-de-poule et sa cravate verte.

Sans se retourner, il traversa le pré et s’engagea sur l’esplanade couverte de graviers qui bordait le bâtiment blanc au toit rouge. Il leva les yeux au ciel et espéra que les nuages menaçants qui montaient à l’horizon n’empêcheraient pas son hélicoptère de repartir vers Boston puis Washington dès l’entretien terminé. Il avait toujours détesté ces convocations toutes affaires cessantes, et la météo difficile avait cette fois rendu plus désagréable encore le voyage improvisé dans le bruit fatigant des rotors et du moteur. Il n’avait aucun goût non plus pour la capitale, mais en cet instant, rien ne lui paraissait plus délectable que l’idée de la regagner dès que possible.

— Jamais compris cette passion pour les mises au vert à Cape Cod, grogna-t-il.

L’agent du Secret Service en faction devant le perron descendit les marches d’un pas rapide et alla au-devant de lui pour le saluer.

— Bienvenue, sir. Il vous attend.

Kersey répondit à peine d’un hochement de tête et lui emboîta le pas.

Ils entrèrent par une porte donnant sur une colonnade vitrée qui desservait plusieurs pièces en enfilade au premier étage. Il se rappela une photo publiée par Time, avant la dernière campagne présidentielle, pendant la période où les médias désespéraient de mettre en scène un vrai combat pour la tenue des primaires.

L’homme qui accompagnait l’actuel président des États-Unis d’Amérique sur la photo se matérialisa soudain devant lui. Vêtu d’un jean et d’un polo de sport, il ressemblait à n’importe quel manager souriant et bronzé. « Quitte à faire deux mille kilomètres en hélico au milieu des trous d’air et sans avoir le temps de faire une valise, juste pour se faire engueuler, autant que ce soit par lui », songea Kersey.

Au moins Jason Taft, le conseiller spécial pour la Sécurité, savait-il de quoi il parlait…

— Merci d’être venu si vite. Le vol n’a pas été trop pénible ?

La poignée de main franche et puissante trahissait le professionnel. La carrière active de Taft dans l’armée était loin et malgré ses quarante-cinq ans, l’homme était déjà devenu un vrai professionnel de la politique.

— On ne nous a pas tiré dessus, répondit Kersey, je ne peux donc pas me plaindre.

Taft eut la délicatesse de rire un peu plus que nécessaire.

— Vous ne direz rien, hein, j’ai votre parole ? répondit-il en désignant son sweat-shirt aux couleurs des Yankees.

— C’est vrai que je vous aurais davantage vu aux couleurs des Red Socks, répondit, flegmatique, le directeur adjoint en ôtant son imperméable vert mastic.

« Comme tous tes électeurs », pensa-t-il en se remémorant les bruits de couloir sur les velléités du conseiller de se faire élire à Boston.

— On ne se refait pas, sourit Taft avec un regard faussement contrit.

— Je peux comprendre, répondit Kersey sur le même ton. Premier match ?

— 1969, contre les Red Socks justement. J’avais six ans.

— Alors vous êtes inattaquable.

— Tant mieux. Montons, nous serons mieux dans mon bureau pour travailler.

Kersey acquiesça et s’engagea à sa suite dans l’escalier en pensant que le round d’amabilités achevé, il n’aurait sans doute plus guère l’occasion de revoir ce magnifique sourire aujourd’hui.

Comme ils atteignaient le palier, un grondement de tonnerre fit naître en lui une inquiétude plus tangible sur ses chances de revoir Washington dès ce soir.

 

*

 

— Je suis vraiment désolé d’avoir été obligé de vous faire venir ici pour si peu de temps, mais votre dossier m’a effrayé. Et je dois voir le Président demain, commença le conseiller, le regard posé sur la chemise que Kersey reconnut comme le document ultra-confidentiel qu’il avait transmis vingt-quatre heures plus tôt.

Le professionnel avait repris sa place devant le politique.

— Votre source, cet Anglais, il est fiable ?

Kersey hocha la tête.

— Vous avez vu le rapport détaillé. Jeremy Baldwin est absolument fiable.

— J’avais compris à l’issue de notre dernière réunion que nous devions étudier des scénarios pour pousser nos adversaires à se dévoiler…

— Moi aussi, monsieur.

— Je ne crois pas avoir vu ces scénarios…

— Moi non plus, monsieur.

— Mais nous avons perdu à Jérusalem un agent qui enquêtait sur ce dossier manifestement sans que j’en sois informé.

— Moi non plus, monsieur, enfin j’ai été informé de son décès, mais officiellement dans un accident de la route.

— Et ensuite pour compléter votre mémo déjà très inquiétant, nous recevons via nos amis anglais un magnifique document sur les capacités d’intervention de nos hélicoptères en Méditerranée dont là aussi ni le directeur adjoint ni le conseiller à la sécurité n’ont été informés…

— Officiellement, c’est une opération de suite sur une enquête de livraison d’armes à destination d’un groupe…

Le conseiller coupa sèchement en jetant le dossier sur le bureau dans un geste de rage.

— Nous n’avons pas de temps à perdre avec ces conneries ! Alors épargnez-moi les salades qu’on sert aux journalistes ou aux curieux.

Il fit un effort pour se dominer et reprit d’un ton plus calme :

— Comprenons-nous bien. Je vous sais gré de m’avoir informé. Et j’ai conscience qu’il ne doit pas être très agréable de devoir attirer l’œil de l’administration sur le fait qu’une part de l’activité de vos personnels vous échappe totalement. Mais j’ai besoin de comprendre et de savoir jusqu’où ce bordel peut nous mener.

Il fixa Kersey intensément.

— Parce que personne ne croira que vous et moi et peut-être d’autres personnes ne savions pas. Qui était sur ce bateau et quel est le fin mot de ce merdier ?

Il chercha un paquet de cigarettes, en proposa une à Kersey qui accepta et l’alluma. Il tira une bouffée et s’apprêtait à répondre lorsque le conseiller reprit la parole sans lui laisser le temps.

— Et surtout, dites-moi qu’il n’y a rien de pire à endosser que d’avoir coulé un navire dans l’espace maritime d’un pays allié.

Kersey respira et ravala la phrase désagréable qu’il s’apprêtait à lancer. Une autre réponse se forma dans son esprit, et il se demanda comment il allait pouvoir…

— C’est-à-dire, commença-t-il, je crains que les interventions menées hors de la chaîne de commandement, en marge de l’enquête dont vous aviez été informé, ne se soient pas bornées à des actions à proximité de territoires alliés… En fait, je suis même convaincu que les atten…

Un roulement de tonnerre éclata à proximité, interrompant Kersey. Dans la lumière de l’éclair qui jaillit à travers la fenêtre à petits carreaux, le visage du conseiller Taft était si blanc que toute trace de sang semblait s’en être retirée.

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