L'Ordre du Monde

Denis Lépée · Chapitre 46 sur 48

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L'Ordre du Monde

Chapitre-46

46

 

Dans un ruissellement d’écume, le caisson tiré par un câble d’acier s’arracha aux eaux bleutées et surgit dans l’éclat du soleil. Antoine indiqua d’un geste au pilote qui commandait le palan de ralentir la cadence. La masse s’éleva encore de quelques mètres avant de se stabiliser en équilibre au-dessus de la mer, mue seulement par un léger mouvement d’oscillation. Puis dans un mouvement de balancier, la masse s’ébranla cette fois dans un sens horizontal, jusqu’à parvenir à la verticale du pont. Là elle s’immobilisa de nouveau avant de descendre lentement. Elle toucha le sol dans un fracas métallique qui fit sursauter Mathilde. La petite fille plongea le visage contre les jambes de sa mère, l’enserrant de ses deux bras. Isabelle sourit en lui caressant la tête.

Antoine tourna la tête vers le zodiac immobile à la verticale de l’épave, là où le caisson avait jailli. Il resta un instant à scruter la surface, une main en visière pour réduire la luminosité, puis traversa d’un bond la passerelle pour se pencher vers les hommes qui s’affairaient autour du caisson.

— Attendez ! cria-t-il. Attendez que Tommaso soit remonté.

Le pouce levé, l’un des hommes fit signe qu’il avait compris le message.

Le bruit du moteur du zodiac que l’on venait de relancer fit se retourner Antoine.

— Il est à bord, dit Isabelle en désignant du doigt la silhouette assise à l’avant du hors-bord, occupée à se défaire de son scaphandre.

Un instant plus tard, le zodiac accostait l’Aquilon. Tandis que le pilote stabilisait l’embarcation, Tommaso bondit sur le pont. Antoine sourit en voyant l’éclair qui brillait dans ses yeux.

Tommaso s’inclina dans un geste théâtral devant son ami.

— À toi l’honneur.

Antoine hésita une seconde puis débloqua les deux vérins qui maintenaient le caisson fermé. L’eau ruissela sur le pont lorsqu’il entrouvrit la porte, manquant le faire tomber. Il ouvrit la porte plus largement et s’arrêta net. Un rayon de lumière fit scintiller une seconde le chargement masqué dans la pénombre de la caisse.

Tommaso sourit. Une serviette à la main avec laquelle il essuyait ses cheveux et son visage dégoulinant d’eau de mer, il tendit la main pour toucher le métal terni, puis se retourna vers Isabelle qui tenait Mathilde dans ses bras.

— Au printemps 1692, une ambassade discrète du roi de France traversa les Pyrénées pour rejoindre Madrid. Officiellement, elle avait pour mission de transmettre des documents relatifs à la situation de la reine de France, ex-infante d’Espagne, Marie-Thérèse. Officieusement, elle venait solliciter le soutien financier de l’Espagne pour les préparatifs militaires de la campagne que Louis XIV avait d’ores et déjà programmée contre son voisin de l’Empire : construction d’armes, de bateaux, poursuite du programme pharaonique de fortifications sous la houlette ingénieuse de Vauban. L’accord signé n’était connu en France que de trois personnes : le roi, son ministre des Finances, et le négociateur. Au terme de cet accord, quatre goélettes françaises devaient venir chercher l’or prêté par la couronne espagnole, ravie de faire une bonne opération diplomatique en réglant ses propres conflits par personne interposée. Seule condition, qu’un secret total soit conservé sur cette manœuvre, qui entrait en contradiction avec les traités d’entraide signés par l’Espagne. Deux des bateaux firent route en novembre ou décembre 1692. Les deux autres en janvier 1693. Trois seulement sont rentrés au port. Le quatrième, sous le commandement du chevalier de Lauzun, est parti de Gibraltar mais n’est jamais arrivé. Entre-temps la guerre faisait rage et aucun moyen n’était disponible côté français pour rechercher ce bateau. Quant aux Espagnols, ils se seraient bien gardés de rechercher une cargaison qui avait été livrée et en même temps était censée n’avoir jamais existé. Le petit nombre de personnes au courant aidant, le secret s’est perdu. Quinze ans plus tard, tous les protagonistes étaient morts. Et voilà comment l’or de l’Espagne nous a attendu tout ce temps…

Il détacha les fixations de la bâche qui recouvrait le monceau de barres, arrachant une exclamation au petit groupe amassé autour de lui.

Il leur jeta un regard puis hocha la tête lentement.

— Oui, il y en a pour une fortune, une vraie fortune !

Isabelle avait posé Mathilde à terre, la tenant par la main. Saisie par le spectacle, elle s’approcha de lui à pas lents. Il passa sa main autour des épaules de sa femme puis se tourna vers Antoine en riant.

— Tu te rends compte de ce qu’on va pouvoir faire ?

Son ami le dévisageait d’un air stupéfait.

— Est-ce qu’il y a quelque chose au monde que tu aimes davantage que piloter un sous-marin dans une faille ?

Il hésita devant la mine incrédule d’Antoine.

— Parce qu’on pourrait retourner plonger au large de la Tunisie…

Antoine fit mine d’attraper un extincteur et de le jeter sur lui.

Tendant les bras, Tommaso souleva Mathilde. Il la lança en l’air et la rattrapa pour la faire tournoyer. Les cheveux de la petite fille volaient au rythme des éclats de son rire en cascade. Dans la lumière dorée de la fin d’après-midi, le métal terni de la petite silhouette stylisée qu’elle portait au cou jetait des reflets éclatants.

 

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