No et moi

Delphine de Vigan · Chapitre 10 sur 56

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No et moi

Chapitre 9

J’avais cru comprendre qu’elle espérait quelque chose, en échange. La première fois, quand je lui ai tendu le paquet que j’avais préparé, elle est devenue blême, d’un seul coup, elle a dit qu’est-ce que tu crois ? J’ai voulu lui donner mon bonnet, mon parapluie, mon baladeur MP3 et même de l’argent. Elle a refusé. La seule chose qu’elle accepte c’est que je paye ce qu’elle boit. Depuis une semaine ou deux, je lui donne le compte exact la fois d’avant, pour qu’elle puisse m’attendre au café. Il faut dire qu’il commence à faire froid. Les deux fois elle a dépensé les sous avant de venir, mais maintenant le serveur nous connaît, il la laisse s’asseoir et commander. J’ai dit à mes parents que je préparais un exposé avec Léa Germain et que j’allais chez elle pour travailler. Ils sont contents que je me sois fait une amie, ils trouvent ça positif. Comme j’ai dilapidé tout l’argent que ma grand-mère m’avait donné pour mon anniversaire (prévu initialement pour m’acheter l’Encyclopedia Universalis en Cd-rom) j’invente des sorties au cinéma avec des élèves de la classe – huit euros à chaque fois – quand je rentre je raconte des scènes, avec beaucoup de détails inventés, parce que de toute façon mes parents ne vont jamais au cinéma, et puis je donne mon opinion sur le film, je pioche dans 20 minutes ou À Nous Paris, les journaux gratuits qu’on trouve dans le métro, je brode et j’ajoute ma petite touche personnelle.

Nous nous retrouvons directement au café. La gare devient dangereuse pour No, elle ne peut pas rester plusieurs jours de suite au même endroit. Cela fait partie de sa vie. Se poser. Repartir. Éviter les risques. Dans la rue il y a des règles, et des dangers. Mieux vaut ne pas se faire remarquer. Baisser les yeux. Se fondre dans le décor. Ne pas empiéter sur le territoire du voisin. Éviter les regards.

Dehors, elle n’est rien d’autre qu’une proie.

Aujourd’hui elle raconte ce temps suspendu, arrêté, les heures passées à marcher pour que le corps ne se refroidisse pas, les haltes dans les Monoprix ou les grands magasins, à traîner entre les rayons, les stratégies pour éviter de se faire repérer, les expulsions plus ou moins violentes des vigiles. Elle me décrit ces endroits invisibles qu’elle a appris à connaître, caves, parkings, entrepôts, bâtiments techniques, chantiers abandonnés, hangars. Elle n’aime pas parler d’elle. Elle le fait à travers la vie des autres, ceux qu’elle croise, ceux qu’elle suit, elle raconte leur dérive et parfois leur violence, elle parle des femmes, elle précise, pas des clochardes, non, pas des timbrées, elle dit note bien ça, Lou, avec tes mots, des femmes normales qui ont perdu leur travail ou qui se sont enfuies de chez elle, des femmes battues ou chassées, qui sont hébergées en centres d’urgence ou vivent dans leur voiture, des femmes qu’on croise sans les voir, sans savoir, logées dans des hôtels miteux, qui font la queue tous les jours pour nourrir leur famille et attendent la réouverture des Restos du Cœur.

Une autre fois elle parle d’un type qui l’a suivie, toute une journée, elle ne savait plus comment s’en débarrasser, il s’est assis à côté d’elle sur un banc près du canal Saint-Martin, quand elle s’est levée il est resté derrière elle, pas loin, elle a enjambé le tourniquet du métro, s’est glissée derrière le portillon, il a fait de même, elle dit ça se voyait qu’il avait rien d’autre à foutre, un vrai zonard, je les repère à quinze mille je peux te dire. En pleine rue elle a fini par l’insulter, elle a crié tellement fort qu’il a fait demi-tour. Elle est sur la brèche, sur le qui-vive, elle ne supporte pas que les gens la regardent, au café c’est pareil, si quelqu’un se retourne elle ne tarde jamais à l’envoyer promener, tu veux ma photo ou qu’est-ce qu’elle a ma gueule ? Il y a quelque chose chez elle qui en impose, qui force le respect, en général les gens se lèvent et s’en vont, en bougonnant, une fois un type a marmonné pauvre fille ou un truc comme ça, No s’est levée elle a craché par terre, à ses pieds, il y avait une telle violence dans son regard, le type est parti sans demander son reste.

Un autre jour elle me parle d’une femme qui dort dans le bas de la rue Oberkampf, toutes les nuits, elle ne veut pas qu’on l’emmène, elle s’installe là chaque soir, avec six ou sept sacs en plastique, devant le fleuriste, elle déploie son duvet, elle dispose avec précaution les sacs autour d’elle, elle dort là, à découvert, chaque nuit. Je demande quel âge elle a, No ne sait pas, elle dit dans les cinquante piges bien tassées, elle l’a vue l’autre jour, chez les petits frères des pauvres, la femme est sortie avec ses pieds tout gonflés, elle avait du mal à marcher, elle était pliée en deux, complètement courbée, elle faisait de tout petits pas, No l’a aidée à transporter les sacs vers son coin, la femme a dit je vous remercie infiniment, et No ajoute : faudrait que tu voies comment elle parle, on dirait une présentatrice télé.

Hier elle était à la Soupe Saint-Eustache, il y a eu une bagarre entre deux femmes, pour une histoire de mégot qui traînait par terre, la cigarette n’avait été fumée qu’à moitié, elles se sont battues à mort, quand on les a séparées la plus jeune avait une pleine poignée de cheveux dans les mains et l’autre du sang dans la bouche. Pour la première fois la voix de No s’altère, elle se tait, elle a les images dans les yeux et je vois que ça lui fait du mal, elle dit voilà ce qu’on devient, des bêtes, des putain de bêtes.

Elle me décrit ses journées, ce qu’elle voit, ce qu’elle entend, j’écoute avec toutes mes oreilles, et j’en ai pas mal, j’ose à peine respirer. C’est un cadeau qu’elle me fait, j’en suis sûre, un cadeau à sa manière, avec cette moue qui ne la quitte pas, cet air de dégoût, et puis les mots durs qu’elle dit parfois, lâche-moi, fous-moi la paix ou encore qu’est-ce que tu crois ? (c’est une question sans en être une, qui revient souvent, comme si elle me disait : à quoi tu crois, en quoi tu crois, est-ce que tu crois en Dieu ?). C’est un cadeau qui n’a pas de prix, un cadeau qui pèse lourd dont j’ai peur de ne pas être digne, un cadeau qui modifie les couleurs du monde, un cadeau qui remet en question toutes les théories.